Le dernier N° d'"Alternatives économiques", sous la plume de H. Frémeaux, consacre un article à la Guadeloupe "un an après". Passés les lieux
communs sur les facteurs historiques et les données structurelles qui caractériseraient la situation ( pour une analyse sensiblement différente cf. sur ce site notre article du 31/03/09
"déstabilisation aux Antilles"), le rédacteur en chef formule quelques suggestions.
Certaines sont bienvenues, comme d'ajuster qualitativement l'offre touristique, comme de développer le potentiel agricole de l'Ile qui importe bien des produits alimentaires qu'elle
pourrait elle même s'assurer. D'autres pistes présentées avec prédilection se sont révélées, hélas, des impasses depuis des années : ainsi "une
montée en gamme de l'offre locale notamment à destination des économies voisines de la Caraïbe" est manifestement illusoire, puisque d'une part tous ces milieux insulaires ont un panel de
productions assez similaires et que d'autre part la compétitivité ( du fait des rémunérations, des fiscalités, des systèmes de crédit et des avantages respectifs consentis par l'Union européenne
aux DOM et aux PTOM) des pays voisins est bien plus forte que la nôtre, tout en leur permettant , sans réciproque pour les régions ultrapériphériques de l'Union, de la faculté d'établir à
notre encontre des"negative lists" et autres barrières contingentaires et tarifaires.
A ce déséquilibre en notre défaveur sous les tropiques, une seule exception : la sauvegarde depuis 1989 de l'octroi de mer, taxe historique sui
generis applicable à certains produits identiques qu'ils soient obtenus localement ou qu'ils soient importés mais dont les productions locales peuvent être, pour tout ou partie,
exonérées par les Régions, tandis que la taxe maintenue sur les mêmes produits importés protège à due concurrence ( il y a trois niveaux de différentiels) les mêmes productions locales; le tout sous une étroite surveillance de l'U.E. ( depuis la reconduction
du système en 2007 et déjà une significative réduction de sa portée , les listes de produits sont arrêtées sur
proposition de la Commission en Conseil des ministres) . Le dispositif dans le collimateur des ultra libéraux est menacé de disparition en 2014. Mais voilà qui semble
devoir réjouir notre chroniqueur .
Il a en effet trouvé le fil à couper le beurre du développement local. Comme le met en exergue l'illustration ci-contre de l'article,
le frein au développement de la Guadeloupe serait l'octroi de mer " taxe à l'importation jouant un rôle désincitatif en termes
de développement" : parce que les collectivités locales étant ( pour partie) nourries de son produit fiscal auraient "intérêt à l'importation plutôt qu'à construire un projet de
développement" .
S'il est vrai que l'économie des DOM est trop largement toujours une "économie de comptoir" c'est à dire d'import et de négoce et que ce sont les seuls
secteurs où l'on peut avoir une vraie faculté de gagner de l'argent, il est non moins établi (cf rapport Thil de l'IGF à la fin des années 80) que la disparition de l'octroi de mer
eut mis en cause dans les DOM plus de 20.000 emplois : les coûts comparatifs des produits obtenus sur des marchés de grande échelle et diffusés sur place, notamment par les chaînes de
grande distribution, seraient venus chasser les activités locales - en particulier, pour ce qu'il en reste agricoles, agro-alimentaires et de petite transformation qui y sont
encore possibles à la condition d'une modeste protection.
Lorsque le même chroniqueur explique simultanément en substance qu'il faut aller à une meilleure auto satisfaction alimentaire et à un développement
endogène, on croit rêver : la disparition de l'octroi de mer ne pourrait qu'aggraver une situation de l'emploi qu'a déjà fortement altérée l'abandon que l'UE a consenti aux firmes
multinationales et aux principes de l'OMC d' une Organisation Commune du Marché de la banane qui a pu un temps sauvegarder des plantations. Du moins les plus grandes ( pouvant
péréquer les coûts de la production antillaise représentant un grand multiple de celui des pays voisins ou sévit l'exploitation médiévale de la main d'oeuvre , avec les bienfaits en revenus de
licences d'importation de bananes dollar ou africaines ), tandis que toute l'économie bananière familiale de la Guadeloupe a quasiment disparu.
Soyons réaliste : il n'y a pas d'économie tropicale française à coûts sociaux européens pouvant porter de l'emploi ( ailleurs que dans les services, le
négoce et le BTP ) sans une régulation administrative attentive et sans une protection commerciale ajustée. Le reste est idéologie.
Et si "Alternatives Économiques" fait une telle ,erreur de jugement c'est que cette excellente revue de référence (par ses dossiers de fonds,
ses recours aux banques de données, ses compte-rendus d'ouvrages et ses rappels historiques) est en même temps porteuse en douceur d'une idéologie assez
fanatique : la conviction que la mondialisation libre échangiste est l'ordre convenable du monde, si bien que sa rédaction se retrouve en ligne avec l'Autorité de la concurrence dont le
rapport sur les problèmes de la Guadeloupe mettait déjà en cause, en quelque sorte, par principe, l'octroi de mer, dans la formation des prix en Guadeloupe comme si on pouvait à la fois
avoir de l'emploi et des prix ne tenant pas compte des protections dont il faut payer cet emploi. ( Mais on sait bien qu'en fait le libéralisme préfère une économie de bas prix
et de mauvais emploi).
Bien sur, la branche socialiste de cette famille libérale estime que cette mondialisation doit et peut être régulée par le social et par la discipline des
marchés. Or, tout en appartenant à cette lignée, Hubert Vedrine dit en substance dans "Continuer l'Histoire" (2007) que la mondialisation c'est par définition la
dérégulation, donc que réguler la mondialisation est un oxymore. Figure possible dans l'exercice littéraire et quadrature du cercle dans la réalité économique.
Et voilà donc notre revue en permanence écartelée entre quatre principes : le refus des protections commerciales ( le diable ), la critique des effets du Marché, ( un
autre diable) l'appel politique aux interventionismes moralisateurs d'Etat et la croyance angeliste que les actions pour la consommation et l'équité ont d'elles-mêmes des effets
régulateurs. Pour rendre crédible la conciliation de ces catéchismes , la bonne tonalité technique générale et le talent des rédacteurs font croire que le journalisme d'opinion est
une école de gestion.
S'il advient que les tenants de cette pensée socialo libérale reviennent à la responsabilité des Affaires de la France, une nouvelle fois, comme sous de
précédentes comparables gestions , on vivrait "le sommet des contradictions" entre les meilleures intentions sociales et la soumission suicidaire au libre échange mondial. C'est ce
que j'avais expliqué en 1998 dans "Trois Illusions qui nous gouvernent" (France-Empire) , discours qui ne pouvait être reçu au moment même ou triomphait dans tout l'Occident la grande
euphorie, après la chute du communisme, de voir progresser de pair marché mondial et démocratie planétaire... ( la aussi revoir la très éloquente analyse que contient
"Continuer l'Histoire" , en devant espérer qu'on devrait savoir enfin un jour en tirer les leçons...)
Vendredi 2 avril 2010
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10:51
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Par Gérard Bélorgey
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Publié dans : outre-mer
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