Voici le dernier texte - N° 64, et celui-ci, à la différence des autres, s'affichant, bien sûr, comme une "fiction" - de mes "BULLES "
souvent satiriques qui ont été publiées en 2000.*
Je le reproduis ci dessous toujours, compte tenu de l'actualité sociétale, dans un simple esprit de satire et de fiction...
Dans ce dîner mondain, il n'était question que de la gauche. Les convives s'accordaient à constater que pour garder le pouvoir, elle n'avait que le choix
du cumul. Le service du marché, parce qu'on ne pouvait y échapper et pour mieux rallier les électorats qui en vivaient. Le service des exclus du marché, pour rester fidèle et se faire pardonner
par ceux qui en souffraient. Mais telle stratégie n'était pas son monopole. Il était clair que la droite, la culpabilité en moins, cherchait à faire aussi bien. En outre, il n'était pas toujours
évident que concilier les deux, autrement que dans les colonnes d'un quotidien du soir, soit bien aisé et convainquant. Il fallait trouver "le plus" qui l'emporte : un projet de société, pouvant
répondre aux attentes de beaucoup et dont l'ossature lisible était une idéologie, malgré la disparition de ce phénomène datant des dinosaures. Ne suffisait-il de mettre à la mode du temps le
triptyque de la République : liberté, égalité, fraternité? La liberté des moeurs, l'égalité des sexes, la fraternité des fêtes.
C'est sans difficulté que le dîner s'accorda à trouver qu'il était primordial de poursuivre un combat tenace pour la promotion des femmes, pour la
reconnaissance de l'homosexualité, pour une vie collective ludique.
Un impertinent idéologue d'autrefois rappela que le marché mondial aggravait les inégalités sociales, creusait le fossé du monde entre les riches et
les pauvres. Si l'originalité de la gauche devenait de planter d'autres cadres pour les moeurs privées - alors que toute libération repousse les frontières des désirs pour en faire renaître
d'inépuisables - ne passait-elle pas de l'universalisme au nombrilisme? C'était le cas de le dire. Ne sortait-elle pas de sa mission historique, en quelque sorte de ses voies ?
De telles priorités n'en feraient-elle - dit-il pour conclure et provoquer- au sens étymologique de l'adjectif, "une gauche dévoyée" ?
Alors que le Pacs venait de connaître l'enlisement des navettes entre les deux assemblées, ce fut une incongruité. Que pouvait-on à l'encontre des
ravages du libéralisme, des effets de dumping, à l'égard de la misère des pays faisant travailler les enfants comme des esclaves, quant aux conséquences, en Afrique, de la chute des cours
mondiaux du café ! Il fallait vivre dans son espace d'influences possibles : certes améliorer les minima sociaux et aider les exclus, mais être à l'écoute de toutes les aspirations :
veiller aux pétitions des associations libertaires, aux motions des chiennes de garde, aux chances populaires qu'offrait la bourse, à la promotion culturelle par le net et, pour soutenir le moral
de tous, préparer la prochaine célébration d'un anniversaire révolutionnaire. L'énergumène qui était intervenu passa d'emblée pour un esprit faux au service de la réaction.
Battu sur ce terrain, il se porta sur un autre. Il parvint à expliquer au café à l'un de ses voisins (qui consentait encore à l'écouter) que si l'on
devait se centrer sur la logique de libération des moeurs et d'égalité des sexes, ce n'était pas le contrat de mariage qu'il fallait singer. C'était - et il invoqua l'approfondissement nécessaire
de la réflexion de début de siècle d'un Léon Blum (mais de quoi parlez-vous?) - le mariage lui-même qu'il fallait réformer.
Il ne s'agirait certes pas de donner un cadre légal aux seuls cas de polygamie, infâme trace - au demeurant très répandue - d'un machisme représentant
l'hydre à combattre. Il conviendrait, aussi, de construire un régime reconnu pour organiser en droit l'existence des cas - sans doute aussi nombreux, quoique très polymorphes - de polyandrie. Il
fallait instituer l'union libre et légale d'une femme avec plusieurs hommes. Voilà ce qui allait enfin permettre, par le partage du devoir conjugal, le repos du guerrier. Voilà ce qui
allait assurer, du même coup, l'épanouissement multiple et légitime de sa compagne avec d'autres hommes. Voilà ce qui allait garantir qu'elle en tirerait non seulement, peut-être, du
plaisir, mais aussi, le jour venu, si nécessaire, des sécurités matérielles complétant celles qu'un seul partenaire peut lui fournir.
Au delà, ne devrait-on aller à la reconnaissance d'une légitimité plurielle : celle, par les croisements d'unions polygamiques ou polyandriques, de réunir
divers couples dans la même tendresse, les mêmes ébats, les mêmes intérêts. Aucune obligation d'échangismes ou d'orgies. Rien d'autre au fond que le rêve des pauvres vieilles communautés
hippies. Son accès, sans préjudice, ni ostracisme, serait seulement , dans la justice et l'égalité, ouvert à toutes et à tous. Un beau chantier de droit civil - constata son interlocuteur -
mais dont les bonnes retombées électorales, "le monde étant ce qu'il est" - n'étaient pas garanties.
Ils convinrent, après boire, que ce ne pourrait être pour demain, mais que le temps de l'Histoire n'était pas fini. C'était un objectif à ne pas
lâcher. Ils partirent bras dessus, bras dessous, en se promettant de faire campagne et en chantant :
« C'est la lutte finale
L'inter-sexu-u-ale sera le genre humain ».
* Gérard Bélorgey, Phenix Éditions
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