Extrait de "Bulles d'Histoire ( Phenix Edition, livre disponible sur alapage.com)
CE QUE TU AS DANS LA BOUCHE...- 1990-2000
C'est vrai, l'outre-mer est un piège, mais aussi une leçon. Ceux qui en ont suivi les affaires ne peuvent s'en détacher. Un homme seul, au Commissariat général du plan, au milieu des changements
politiques et administratifs est le gardien discret et tenace de leurs mémoires et de leurs problèmes. La France, quels que soient les comptes que peuvent faire les néo-cartiéristes, est
responsable. Les populations qui y vivent sont toutes, à un titre ou à un autre, des créancières de l'Histoire. Ce qui s'y produit - le choc de la mondialisation sur des sociétés à la fois
traditionnelles et avancées, protégées et hypersensibles - peut avoir une valeur de laboratoire. Mais un laboratoire qui enseigne d'abord la légitimité des différences.
Qu'il y a-t-il de commun entre Saint-Pierre et Miquelon dont les brumes ne sont désormais plus hantées par des chalutiers sans droit de pêche et le rêve départemental de l'africaine et islamique
Mayotte? Un même statut hybride, "spécial", entre DOM et TOM. Surtout, les mêmes correspondants dans le même ministère. Ce sont aussi ceux des communautés installées en métropole. C'est la
rue Oudinot qui les reçoit dans de grandes réunions festives. A ces membres si dissemblables d'une famille dont le seul caractère transversal est d'être multiracial, on donne le 13 juillet,
chaque année, sous les frondaisons du parc ministériel, les folklores de tous, mêlés aux bains de foule des chefs et, le jour de l'an, un ministre leur présente ses voeux et ses bilans.
Mais c'est au cas par cas que le défi des singularités de la France lointaine demande à être relevé.
Il n'existe que des îles, chacune attachante, égoïste, irréductible aux autres, et un morceau de continent.
L'île Bourbon, échappée au café et au coton, a été rattrapée par le sucre de canne - dont l'industrie y prospère fortement - lorsque Maurice devenue anglaise ne le fournissait plus à la
France. Elle a été épargnée par la banane, ce qui la rend plus aisément favorable à l'Europe avec laquelle négocient quasi unanimement, malgré des étripages locaux, aussi bien les politiques
issus de l'héritage de Michel Debré que ceux nés de la famille communiste Vergès, ralliée à la spécificité réunionnaise dans l'unité de la République. Cette unité est peuplée - entre l'océan
inhospitalier qui est un mur et ceux des montagnes volcaniques, entaillées de gorges pour canyoning de touristes - de particularismes culturels. Ils vont des sorcelleries cafres aux jeunes
institutrices Z'arab pouvant porter tchador pour enseigner en école publique, en passant par la précaution qu'a prise devant moi un grand entrepreneur hindou : posant les premiers pieux d'un
complexe hôtelier, il a fait placer, par sa très belle parente, agrégée de l'université et danseuse sacrée, dans un tube, au milieu du béton, le parchemin d'un texte védique.
Première des fausses jumelles que sont les Antilles, la Martinique, Californie française, bien mieux mêlée que la société américaine, est lourde de toutes les richesses, les
inégalités, les conflits et les angoisses. La "négritude" y a disputé l'empire de l'esprit mimétique de "comparaison". Puis la créolité a nuancé les valeurs africaines. Enfin
l'univers magique de la parole politique s'y substitue à celle des conteurs de fables. "Cric-Crac" disaient-ils pour ouvrir leurs tambours ou saluer le départ des yoles franchissant la barre.
"Cric-crac", la revue dite indépendantiste Antilla y est le plus subtil et probe organe de presse intellectuelle. Mais ne reprend-elle pas les mots qui, plus qu'ailleurs, vivent
là-bas pour eux-mêmes? Ce sont des signes cabalistiques pour conjurer les dépendances. Ils disent autre chose que ce qu'ils signifient en propre, sans doute pour se cacher le besoin de
vivre de plus en plus du tourisme. Aimé Césaire, lucide, dans le haut bunker aux persiennes de béton de la mairie de Fort de France - non loin de la rade où font escale les croisiéristes, avant
qu'ils n'aillent faire un tour dans les échoppes de la Savane devenant au crépuscule, une inquiétante esplanade - me disait tristement :
« Nos pays deviendront de simples paysages ».
La Guadeloupe reçoit aussi - à deux pas des éclatements portuaires de Pointe à Pitre et de l'effervescence, parfois, des cloaques des quartiers décrépis - ses cargaisons de vacanciers
qu'ont dragués les affiches du métro. Combien pénétreront un peu la capacité d'hospitalité de cette terre blessée depuis que Napoléon la reconquit par l'esclavage contre les généraux de couleur
de la Convention ? La plupart de ses acteurs, sous les accents sincères, parfois porteurs de chants de sirène, de la grande druidesse métisse aux tâches de rousseur qui préside la Région,
entendent y prendre le pouvoir économique au voisin martiniquais et le pouvoir administratif aux bureaux métropolitains.
Personne mieux que Tillinac n'a su faire passer à nos contemporains, grâce à son "bar des palmistes" une chance de comprendre un peu le monde opaque, mais ouvert de la Guyane, les pieds dans
l'Amazonie et la tête avec Ariane. La première peut rêver de l'autre. Dans ce groupe d'Indiens qui accueille dans sa clairière, en maillots coca-cola, l'hélico du ministre de l'outre-mer,
et qui, ses flèches et ses pièges posés, regarde tous les jours la télévision, grâce aux relais de RFO, le chef a préparé un dossier pour son fils, le moyen de devenir ingénieur au Centre
Spatial. Cette carrière est en cours. Ses parents feront pourtant le long pèlerinage des Émerillons qui mène régulièrement cette ethnie, à pied, sur le chemin des ancêtres. Ceux des populations
Bushinengé - Boni, Saramaca, Djuka - sont ces noirs marrons qui ont fui, il y a deux siècles, les plantations surtout surinamiennes. Tandis que dans les îles, on reprenait aisément les
esclaves encerclés par la mer, le refuge des forêts leur donnait ici une chance de constituer des forces par lesquelles ils ont conquis leur liberté les armes à la mains. Mais il parlent le
"taki-taki" un peu issu du hollandais. Ils sont jusqu'à Maripasoula et au pays indien Wayana, les pilotes du fleuve sur lequel ils ont emmené gendarmes, marchandises et chercheurs d'or. Ils
décorent, en les peignant de ripolin désormais, les proues des pirogues et les frontons de leurs carbets. Les vives couleurs des dessins géométriques et curvilignes des pagaies et des
panneaux et objets décorés ont leurs amateurs d'"arts premiers" revus par une fulgurante modernité. Leur député de Saint-Laurent du Maroni, amérindien et créole, écrit des contes, joue de
la guitare, enregistre des cassettes, connaît ses dossiers et fait trente six fois par an l'aller et retour sur Paris pour défendre son vaste pays isolé. Ce n'est pas le tourisme - limité à
la découverte des bagnes, à quelques circuits d'aventure et à la pêche au gros - qui envahit ces terres, mais une immigration massive de tous les déshérités des contrées d'alentour. Aussi
attentifs soient-ils aux détresses des frères voisins, tous les élus cherchent les moyens de résister à une ruineuse invasion. La grande majorité de la population est créole, véritable détentrice
des pouvoirs qu'elle partage au plan des affaires avec les Libanais et les commerçants chinois, en ayant tout juste accepté des communautés de maraîchers mongs venus du pays thaï indochinois. La
députée de Cayenne est une femme passionnée, exprimant avec talent toutes ces contradictions. Le sénateur est réputé rêver d'un État de Guyane dont il serait le patron. La Région est présidée par
un Libanais qui négocie intelligemment l'avenir entre ses origines socialistes et ses nécessaires compromis avec des autonomistes mordants. Ils ont matière à revendiquer : l'espace hostile est
ici un défi à la qualité des services publics. La France discutera avec les "komités". La base spatiale européenne dont les techniciens fréquentent à l'américaine les hôtels de Kourou et dont la
Légion protège les abords, dont les contributions soutiennent les équipements locaux - y compris la restauration du bagne des îles du Salut, l'enfer devenu paradis - est un tel enjeu
que la Guyane est armée, au delà de ce que lui apportent un peu les bois, l'or, une flotte crevettière et la culture du riz, pour obtenir un traitement sur mesure.
L'homme politique prend ses chaussures de footballeur qu'il garde toujours dans le coffre de sa voiture et me dit en les agitant :
« je quitterai bien tout pour cela, mais la Guyane a donné un gardien de but - Lama - à la France. Je ne peux pas partir avant qu'elle ait donné à la France un État amazonien comme
l'Amapa l'est au Brésil ».
Je crois qu'il voit juste si c'est ce que je comprends : une Région originale, apte à certaines relations internationales et dotée d'une zone de compétences propres pour traiter ses
problèmes bien particuliers.
Rien à voir pourtant avec la Polynésie. Pour les motifs stratégiques des essais nucléaires, elle a connu les bienfaits de concours financiers massifs, devenus dégressifs, puis, pour satisfaire sa
jalousie à l'égard de la Calédonie, comme les appétits de ses autorités territoriales, des transferts de pouvoirs qui lui donnent déjà, sous son propre drapeau, une belle autonomie.
Celle-ci est le cadre de jeux politiques plus intenses et plus compliqués que dans tous les pays du Sud et aussi féroces que devaient l'être les anciennes sociétés maoris. Sous leurs tatouages
remis à la mode, leurs gras héritiers musclés, en rangs de combat, hurlent d'agressives danses guerrières. J'ai toujours éprouvé, lorsque j'étais reçu de manière somptueuse et quasi rituelle par
les autorités des archipels le sentiment étrange d'être comme un navigateur des siècles passés, sans savoir si les fêtes ne déboucheront sur des sacrifices. C'est sans doute pourquoi je n'y ai
pas lié de dialogues comme ailleurs, ni recueilli de traits d'esprit ou de confidences. C'est un univers tropical aussi glacé qu'une impitoyable négociation d'argent. Les alliances peuvent y
changer selon les intérêts bien compris et selon les saisons électorales. Un seul homme de l'establishment français a été à la hauteur ce ces interlocuteurs: le chef de l'État, parce que c'est au
niveau de chef d'État que se place, par le port de son corps, par la conscience de lui-même, par le besoin de puissance et des avantages que donne celle-ci, le moindre héritier moral - qu'il soit
"naturel", européen ou "demi" - de la reine Pomaré.
Il est vrai que le Président a, de longue date, attrapé le virus de l'outre-mer. Depuis que je suis bien éloigné de lui, il ne m'a, d'ailleurs, jamais parfois revu qu'à ce propos. On ne
sait pas vraiment pourquoi lui-même s'est piégé. Mais c'est l'un de ses aspects sympathiques : certainement plus spontané que calculé, certainement plus sincère qu'obligé. Il préfère certainement
la France lointaine à la nécessité européenne. La seconde répond à sa raison, la première à son coeur, à celui du Chirac de base, presque à celui de l'Algérie et de l'appel de Cochin, mais il
sait toujours se reprendre. Il aurait dit à Pons, autrefois, qu'il lui donnait le plus important ministère. Celui-ci n'est-il, il est vrai, à la fois, celui d'attachements romantiques et celui
d'enjeux électoraux ? Une synthèse. Derrière tous ses élans affectifs, tout homme - politique ou non - a aussi des élans carnassiers. Par une espèce de fronts renversés, mais, sans
doute, par un double réalisme - d'analyse des situations et de recherche des voix - c'est aujourd'hui l'homme politique de France le plus authentiquement attaché à la France d'outre-mer qui
accueille favorablement- en ayant déçu et surpris quelques uns, mais il s'en est bien expliqué auprès d'eux, auprès de moi - l'idée de statut sur mesure pour chaque DOM. Et, avec un large succès.
Il ne pourra s'en dédire.
Les rangs des "départementalistes", pour leur part, ont reçu le renfort d'un homme passionné et impulsif, à moitié originaire de la Guadeloupe, venant du sérail socialiste et dirigeant au moment
de la loi d'orientation, le cabinet de l'outre-mer. Issu des grandes écoles et des grands corps qui ne l'auraient pas accueilli dans un monde colonial, il pense - du moins c'est ce que j'ai
cru comprendre - que la complaisance envers toute idée d'autonomie pourrait exprimer une forme de délaissement, c'est à dire de racisme et que le cheval de l'égalité reste la
meilleure monture de bataille.
Mais de bataille pour quoi ? Dans les hémicycles de l'Assemblée ou du Sénat, les débats sur l'outre-mer ne réunissent guère que les élus de ceux-ci, un secrétaire d'État consciencieux et
prisonnier des arbitrages budgétaires et quelques porte-paroles des partis métropolitains qui font, chacun, entendre leur note en tendant leur filets . Malgré leur compétition, les mesures à
appliquer avaient généralement fait l'objet d'un large assentiment, sous réserve de quelques débats idéologiques sur la dose d'assistance ou d'appui à l'économie et de divergences techniques sur
les meilleurs soutiens possibles à l'investissement. Des ministres appartenant à des familles politiques en concurrence s'étaient succédés pour essayer à peu près les mêmes remèdes, les mêmes
réformes, les mêmes stimulants. Avec des résultats insatisfaisants disent tellement d'études et de rapports que chaque camp y trouve raisons pour chercher désormais à mieux marquer sa différence.
Les plus cyniques, ici et là, ne cachent pas que c'est leur marché électoral qu'ils font outre-mer.
Ce débat ne peut guère s'adresser à l'opinion métropolitaine. Celle-ci confond toutes les situations. Elle a pour seuls repères la peur des dépenses, des images de cyclones ou de vacances,
quelques relations - bonnes ou mauvaises - avec des collègues ou des voisins originaires d'outre-mer. Les réactions de l'hexagone ne rentreront dans le jeu que si des blocages deviennent
sanglants, comme en Calédonie en 1988. C'est alors que "les confettis de l'Empire" - bien mauvaise expression, parce qu'il s'agit des frontières de la France - pourraient devenir, comme l'île de
Beauté, des détonateurs de la République. Toujours est-il que des prospections sont en voie de s'engager avec chaque pays. Selon des schémas que recherche chaque famille politique.
Au moins, les bons et rares spécialistes que chacune compte - ceux qui ont le virus - peuvent-ils percevoir que les affaires des DOM n'ont rien à voir avec celles des TOM. Tout
en étant en dispute sur son organisation administrative, la Réunion ne veut pas changer de statut, ni de parrains. Les "Départements Français d'Amérique" ne supportent plus -
c'est épidermique - un modèle institutionnel qui "méconnaît leurs spécificités". Toutefois, les plus centrifuges de leurs représentants veulent conserver les avantages de l'unité des grands
régimes de garanties, de l'égalité sociale, de la solidarité économique, de la péréquation budgétaire, enfin de l'appui européen. Ils essaieront d'obtenir des formes de régions autonomes gérées -
comme aux Canaries, à Madère ou aux Açores et même dans les provinces continentales d'Espagne - par une assemblée régionale forte, avec quelques pouvoirs réglementaires, voire législatifs
circonscrits à des domaines où il y a de bons motifs pour que le droit et les impôts locaux soient différents de ceux de Carpentras ou de Bobigny. C'est pourquoi ils s'intéressent aux
recherches pour la Corse, tout en sachant bien que les pollutions de ce dossier n'en font pas une bonne référence. Autrefois des bombes indépendantistes, en Guadeloupe, ont tué, mais il n'y a
plus de têtes brûlées - les précédentes ont été amnistiées - pour en poser. Quelques casseurs seulement incendient, de temps en temps, des magasins et des voitures. Il arrive que des
organisations syndicales dures cherchent moins à gagner des conflits qu'à les envenimer : juste ce qu'il faut pour désespérer de l'outre-mer la classe politique française et, donc, la porter à
accepter l'"indépendance"? La démarche des politiques est beaucoup plus habile : les identités insulaires ne sont pas discutées. Comment et jusqu'où pourront-ils se faire habiliter à les
représenter et à les gouverner?
Entre ceux qui sont ce soir à l'aéroport- les uns qui s'envolent, les autres qui les accompagnent - une fièvre partagée court, sous les peaux noires, blanches ou métissées, dans ces veines
qu'apparente le même virus : chercher, dans un mélange d'humour, de violences retenues et de sincérité, ce que pourrait être un avenir différent et encore partagé. Est-ce un instant
de vérité qui, loin des marchés électoraux, peut toucher aux points cruciaux?
Ils sont tous d'accord en principe. La seule question est de savoir quels sont les bons motifs et les bons domaines de telle ou telle "autonomie". Celui-la même qui sait très bien dire et
pourquoi et comment, a un sursaut d'inquiètude : pour quel usage ? Les sceptiques renchérissent : des maffias, outre-mer, comme ailleurs, et des potentats en puissance, comme dans le
Pacifique guettent- disent-ils - le déclin définitif des préfets. Ces forces de l'ombre et de la démagogie n'élimineront-elles aussi, un jour, les personnalités qui sont actuellement
les emblèmes de chaque région? Chacun s'accorde à penser que toutes celles d'aujourd'hui méritent le respect de justifier leurs chemins respectifs : qu'elles soient départementalistes,
autonomistes ou indépendantistes. Même, lorsque certaines doivent rendre compte, devant une cour ou un tribunal, d'égarements ou d'excès de zèle. Mais de nouveaux statuts - se demandent les
prudents - n'ouvriraient-ils pas des boîtes de Pandore ? Ne verrait-on apparaître, ici et là, surtout à la faveur de crises possibles, de redoutables détenteurs de nouveaux puissants
pouvoirs?
Une fonctionnaire ayant bien goûté pendant plusieurs séjours la vie des tropiques voit mal qui pourrait remplacer le représentant de l'État et le président de Région. Tout en se surveillant
mutuellement, ils se mettent l'un et l'autre en quatre pour satisfaire chaque île. Si chacune se donnait un seul maître, ce serait bien dangereux.
« Mieux vaut deux bons amants qu'un méchant mari » conclut-elle en riant. « On ne peut pas bien traduire en créole » lui répond une sage belle vieille amie des Antilles : « amant,
mari, c'est toujours doudou ou an nonme. Pour dire que le rêve n'est pas acquis, que la parole n'est pas nourriture, nous avons un proverbe : ça ki an phale ou çé ta ou; ça ki
an bec ou, çé po ko ta ou. »
« Ce que tu as dans l'estomac, c'est à toi; ce que tu as dans la bouche, ce n'est pas encore à toi. »
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