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L'objet de ce site est de baliser par quelques souvenirs éloquents l'histoire récente et de faire contribuer ces expériences, par des commentaires d'actualité, à éclairer et choisir les changements, en s'interrogeant sur les propositions des politiques et les analyses des essaiystes. Donc, à l'origine, deux versants : l'un rétrospectif, l'autre prospectif.

A côté des problèmes de société (parfois traités de manière si impertinente que la rubrique "hors des clous"a été conçue pour les accueillir), place a été faite à "l'évasion" avec des incursions dans la peinture, le tourisme, des poèmes,  des chansons, ce qui constitue aussi des aperçus sur l'histoire vécue.

 

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L'auteur

 

DSCF0656-copie-1.JPGNé en 1933, appartenant à la génération dont l'enfance a été marquée par la deuxième guerre mondiale, l'occupation et la Résistance, l'adolescence par la Libération, la guerre froide, puis par de clairvoyants engagements pour les décolonisations, l'auteur a ensuite partagé sa vie professionnelle entre le service public (il a notamment été préfet, délégué à l’emploi, directeur des affaires économiques de l’outre-mer, président de sa chaîne de radio-télévision, RFO), l'enseignement et la publication d’ouvrages de sciences politiques (il est aujourd’hui membre du comité de rédaction et collaborateur régulier de la Revue Politique et Parlementaire). Il a également assumé des missions dans de grandes entreprises en restructuration (Boussac, Usinor/Sacilor), puis a été conseil d’organismes professionnels.

 

Alors que ses condisciples ont été en particulier Michel Rocard et Jacques Chirac (il a partagé la jeunesse militante du premier dans les années cinquante et fait entrer le second à Matignon dans les années 60, avant d'être son premier collaborateur à l’Emploi et pour la négociation de Grenelle et au secrétariat d’Etat aux Finances, il n'a suivi ni l'un, ni l'autre dans leurs itinéraires. En effet, dans le domaine politique, comme il ressort de ses publications (cf. infra), Gérard Bélorgey n’a rallié ni la vulgate de la Veme république sur les bienfaits de l’alternance entre partis dominants, ni les tenants du catéchisme du libre-échange mondial. Il ne se résigne donc pas à TINA ("there is no alternative" au libéralisme). Tout en reconnaissant les apports autant que les limites de ceux qui ont été aux affaires et avec lesquels il a travaillé, il ne se résigne pas non plus à trouver satisfaction dans tel ou tel programme de camp. Mesurant combien notre société multiculturelle, injuste et caricaturalement mondialisée, souffre aussi bien des impasses de l’angélisme que des progrès de l’inégalité et des dangers de l’autoritarisme, il voudrait contribuer à un réalisme sans démagogie.

 

Partie de ses archives est déposée dans les Fonds d'Histoire contemporaine de la Fondation des Sciences Poltiques (cf. liens).

 

Il a publié sous d'autres noms que celui sous lequel il a signé des ouvrages fondamentaux que furent "le gouvernement et l'administration de la France" (1967), "la France décentralisée" ( 1984), "Les Dom-Tom" (1994)  : le pseudo de Serge Adour correspond à l'époque de la guerre d'Algérie et à une grande série de papiers dans Le Monde en  1957 , celui d'Olivier Memling au recueil de poèmes et chansons "Sablier " (couronné en 1980 par l'Académie Française et référé, dans l'histoire littéraire du XXeme Siècle de Hachette) celui de  Gérard Olivier à son analyse dans de  grands quotidiens de la décentralisation en 1981/82; celui de Solon  (malheureusement partagée par erreur avec d'autres auteurs) à la publication en 1988 de "la démocratie absolue" . Cessant de vivre un peu masqué, il retrouve son nom en 1998 pour "Trois Illusions qui nous gouvernent", puis en 2000 pour "Bulles d'Histoire et autres contes vrais " (série de coups de projecteurs sur quelques apects du dernier demi siècle qui seront souvent repris ci-dessous), ainsi que pour de  nombreux articles dans  diverses revues. EN 2009, il est revenu sur la guerre d'Algérie avec le roman ( Ed. Baurepaire) "La course de printemps". Il prépare "L'évolution des rapports Gouvernés /Gouvernants sous la Veme République :entre absolutismes et renouvellements?"

souvenirs de J.Chirac

Extrait de "Bulles d'Histoire ( Phenix Edition, livre disponible sur alapage.com)


 CE QUE TU AS DANS LA BOUCHE...- 1990-2000


C'est vrai, l'outre-mer est un piège, mais aussi une leçon. Ceux qui en ont suivi les affaires ne peuvent s'en détacher. Un homme seul, au Commissariat général du plan, au milieu des changements politiques et administratifs est le gardien discret et tenace de leurs mémoires et de leurs problèmes. La France, quels que soient les comptes que peuvent faire les néo-cartiéristes, est responsable. Les populations qui y vivent sont toutes, à un  titre ou à un autre, des créancières de l'Histoire. Ce qui s'y produit - le choc de la mondialisation sur des sociétés à la fois traditionnelles et avancées, protégées et hypersensibles - peut avoir une valeur de laboratoire. Mais un laboratoire qui enseigne d'abord la légitimité des différences.

Qu'il y a-t-il de commun entre Saint-Pierre et Miquelon dont les brumes ne sont désormais plus hantées par des chalutiers sans droit de pêche et le rêve départemental de l'africaine et islamique Mayotte?  Un même statut hybride, "spécial", entre DOM et TOM. Surtout, les mêmes correspondants dans le même ministère. Ce sont aussi ceux des communautés installées en métropole. C'est la rue Oudinot qui les reçoit dans de grandes réunions festives. A ces membres si dissemblables d'une famille dont le seul caractère transversal est d'être multiracial, on donne le 13 juillet, chaque année, sous les frondaisons du parc ministériel, les folklores de tous,  mêlés aux bains de foule des chefs et, le jour de l'an, un ministre leur présente ses voeux et ses bilans. Mais c'est au cas par cas que le défi des singularités de la France lointaine demande à être relevé.

Il n'existe que des îles, chacune attachante,  égoïste, irréductible aux autres, et un morceau de continent.

L'île Bourbon, échappée au café et au coton, a été rattrapée par le sucre de canne - dont l'industrie y prospère fortement -  lorsque Maurice devenue anglaise ne le fournissait plus à la France. Elle a été épargnée par la banane, ce qui la rend plus aisément favorable à l'Europe avec laquelle négocient quasi unanimement, malgré des étripages locaux, aussi bien les politiques issus de l'héritage de Michel Debré que ceux nés de la famille communiste Vergès, ralliée à la spécificité réunionnaise dans l'unité de la République. Cette unité est peuplée - entre l'océan inhospitalier qui est un mur et ceux des montagnes volcaniques, entaillées de gorges pour canyoning de touristes - de particularismes culturels. Ils vont des sorcelleries cafres aux  jeunes institutrices Z'arab pouvant porter tchador pour enseigner en école publique, en passant par la précaution qu'a prise devant moi un grand entrepreneur hindou : posant les premiers pieux d'un complexe hôtelier, il a fait placer, par sa très belle parente, agrégée de l'université et danseuse sacrée, dans un tube, au milieu du béton, le parchemin d'un texte védique.


Première des fausses jumelles que sont les Antilles, la Martinique,  Californie  française, bien mieux mêlée que la société  américaine, est lourde de toutes les richesses, les inégalités,  les conflits et les angoisses.  La "négritude" y a disputé l'empire de l'esprit mimétique de "comparaison". Puis la créolité a nuancé les valeurs africaines. Enfin l'univers magique de la parole politique s'y substitue à celle des conteurs de fables. "Cric-Crac" disaient-ils pour ouvrir leurs tambours ou saluer le départ des yoles franchissant la barre. "Cric-crac", la revue dite indépendantiste Antilla  y est le plus subtil et probe organe de presse intellectuelle. Mais ne reprend-elle pas  les mots qui, plus qu'ailleurs, vivent là-bas pour eux-mêmes?  Ce sont des signes cabalistiques pour conjurer les dépendances. Ils disent autre chose que ce qu'ils signifient en propre, sans doute pour se cacher le besoin de vivre de plus en plus du tourisme. Aimé Césaire, lucide, dans le haut bunker aux persiennes de béton de la mairie de Fort de France - non loin de la rade où font escale les croisiéristes, avant qu'ils n'aillent faire un tour dans les échoppes de la Savane devenant au crépuscule, une inquiétante esplanade - me disait tristement :

 « Nos pays deviendront de simples paysages ».

La Guadeloupe reçoit aussi - à deux pas des éclatements portuaires de Pointe à Pitre et de l'effervescence,  parfois, des cloaques des quartiers décrépis - ses cargaisons de vacanciers qu'ont dragués les affiches du métro. Combien pénétreront un peu la capacité d'hospitalité de cette terre blessée depuis que Napoléon la reconquit par l'esclavage contre les généraux de couleur de la Convention ? La plupart de ses acteurs, sous les accents sincères, parfois porteurs de chants de sirène, de la grande druidesse métisse aux tâches de rousseur qui préside la Région, entendent y prendre le pouvoir économique au voisin martiniquais et le pouvoir administratif aux bureaux métropolitains.  

Personne mieux que Tillinac n'a su faire passer à nos contemporains, grâce à son "bar des palmistes" une chance de comprendre un peu le monde opaque, mais ouvert de la Guyane, les pieds dans l'Amazonie et la tête avec Ariane. La première peut rêver de l'autre. Dans ce groupe d'Indiens qui accueille dans sa clairière, en maillots coca-cola, l'hélico du ministre de l'outre-mer,  et qui, ses flèches et ses pièges posés,  regarde tous les jours la télévision, grâce aux relais de RFO, le chef a préparé un dossier pour son fils, le moyen de devenir ingénieur au Centre Spatial. Cette carrière est en cours. Ses parents feront pourtant le long pèlerinage des Émerillons qui mène régulièrement cette ethnie, à pied, sur le chemin des ancêtres. Ceux des populations Bushinengé - Boni, Saramaca, Djuka -  sont ces noirs marrons qui ont fui, il y a deux siècles, les plantations surtout surinamiennes. Tandis que dans les îles, on reprenait aisément les esclaves encerclés par la mer, le refuge des forêts leur donnait ici une chance de constituer des forces par lesquelles ils ont conquis leur liberté les armes à la mains. Mais il parlent le "taki-taki" un peu issu du hollandais. Ils sont jusqu'à Maripasoula et au pays indien Wayana, les pilotes du fleuve sur lequel ils ont emmené gendarmes, marchandises et chercheurs d'or. Ils décorent, en les peignant de ripolin désormais,  les proues des pirogues et les frontons de leurs carbets. Les vives couleurs des dessins géométriques et curvilignes des pagaies et des panneaux et objets décorés ont leurs amateurs d'"arts premiers" revus par une fulgurante modernité. Leur député de Saint-Laurent du Maroni,  amérindien et créole, écrit des contes, joue de la guitare, enregistre des cassettes, connaît ses dossiers et fait trente six fois par an l'aller et retour sur Paris pour défendre son vaste pays isolé. Ce n'est pas le tourisme - limité  à la découverte des bagnes, à quelques circuits d'aventure et à la pêche au gros - qui envahit ces terres, mais une immigration massive de tous les déshérités des contrées d'alentour. Aussi attentifs soient-ils aux détresses des frères voisins, tous les élus cherchent les moyens de résister à une ruineuse invasion. La grande majorité de la population est créole, véritable détentrice des pouvoirs qu'elle partage au plan des affaires avec les Libanais et les commerçants chinois, en ayant tout juste accepté des communautés de maraîchers mongs venus du pays thaï indochinois. La députée de Cayenne est une femme passionnée, exprimant avec talent toutes ces contradictions. Le sénateur est réputé rêver d'un État de Guyane dont il serait le patron. La Région est présidée par un Libanais qui négocie intelligemment l'avenir entre ses origines socialistes et ses nécessaires compromis avec des autonomistes mordants. Ils ont matière à revendiquer : l'espace hostile est ici un défi à la qualité des services publics. La France discutera avec les "komités". La base spatiale européenne dont les techniciens fréquentent à l'américaine les hôtels de Kourou et dont la Légion protège les abords, dont les contributions soutiennent les équipements locaux - y compris la restauration du bagne des îles du Salut,  l'enfer devenu  paradis - est un tel enjeu que la Guyane est armée, au delà de ce que lui apportent un peu les bois, l'or, une flotte crevettière et la culture du riz, pour obtenir un traitement sur mesure.

L'homme politique prend ses chaussures de footballeur qu'il garde toujours dans le coffre de sa voiture et me dit en les agitant :

 « je quitterai bien tout pour cela, mais la Guyane a donné un gardien de but - Lama - à la France. Je ne peux pas partir avant qu'elle ait  donné à la France un État amazonien comme l'Amapa l'est au Brésil ».

Je crois qu'il voit juste si c'est ce que je comprends : une Région  originale, apte à certaines relations internationales et dotée d'une zone de compétences propres pour traiter ses problèmes bien particuliers.

Rien à voir pourtant avec la Polynésie. Pour les motifs stratégiques des essais nucléaires, elle a connu les bienfaits de concours financiers massifs, devenus dégressifs, puis, pour satisfaire sa jalousie à l'égard de la Calédonie, comme les appétits de ses autorités territoriales, des transferts de pouvoirs qui lui donnent déjà, sous son propre drapeau,  une belle autonomie. Celle-ci est le cadre de jeux politiques plus intenses et plus compliqués que dans tous les pays du Sud et aussi féroces que devaient l'être les anciennes sociétés maoris. Sous leurs tatouages remis à la mode, leurs gras héritiers musclés, en rangs de combat, hurlent d'agressives danses guerrières. J'ai toujours éprouvé, lorsque j'étais reçu de manière somptueuse et quasi rituelle par les autorités des archipels le sentiment étrange d'être comme un navigateur des siècles passés, sans savoir si les fêtes ne déboucheront sur des sacrifices. C'est sans doute pourquoi je n'y ai pas lié de dialogues comme ailleurs, ni recueilli de traits d'esprit ou de confidences. C'est un univers tropical aussi glacé qu'une impitoyable négociation d'argent. Les alliances peuvent y changer selon les intérêts bien compris et selon les saisons électorales. Un seul homme de l'establishment français a été à la hauteur ce ces interlocuteurs: le chef de l'État, parce que c'est au niveau de chef d'État que se place, par le port de son corps, par la conscience de lui-même, par le besoin de puissance et des avantages que donne celle-ci, le moindre héritier moral - qu'il soit "naturel", européen ou  "demi" - de la reine Pomaré.

Il est vrai que le Président a, de longue date, attrapé le virus de l'outre-mer. Depuis que je suis bien éloigné de lui, il ne m'a, d'ailleurs, jamais parfois revu qu'à ce propos. On ne sait pas vraiment pourquoi lui-même s'est piégé. Mais c'est l'un de ses aspects sympathiques : certainement plus spontané que calculé, certainement plus sincère qu'obligé. Il préfère certainement la France lointaine à la nécessité européenne. La seconde répond à sa raison, la première à son coeur, à celui du Chirac de base, presque à celui de l'Algérie et de l'appel de Cochin, mais il sait toujours se reprendre. Il aurait dit à Pons, autrefois, qu'il lui donnait le plus important ministère. Celui-ci n'est-il, il est vrai, à la fois, celui d'attachements romantiques et celui d'enjeux électoraux ? Une synthèse. Derrière tous ses élans affectifs, tout homme - politique ou non -  a aussi des élans carnassiers. Par une espèce de fronts renversés, mais, sans doute,  par un double réalisme - d'analyse des situations et de recherche des voix - c'est aujourd'hui l'homme politique de France le plus authentiquement attaché à la France d'outre-mer qui accueille favorablement- en ayant déçu et surpris quelques uns, mais il s'en est bien expliqué auprès d'eux, auprès de moi - l'idée de statut sur mesure pour chaque DOM. Et, avec un large succès. Il ne pourra s'en dédire.

Les rangs des "départementalistes", pour leur part, ont reçu le renfort d'un homme passionné et impulsif, à moitié originaire de la Guadeloupe, venant du sérail socialiste et dirigeant au moment de la loi d'orientation,  le cabinet de l'outre-mer. Issu des grandes écoles et des grands corps qui ne l'auraient pas accueilli dans un monde colonial, il pense - du moins c'est ce que j'ai cru comprendre -  que la complaisance envers toute idée d'autonomie  pourrait exprimer une forme de délaissement, c'est à dire de racisme et que le cheval de l'égalité reste la meilleure monture de bataille.

Mais de bataille pour quoi ? Dans les hémicycles de l'Assemblée ou du Sénat, les débats sur l'outre-mer ne réunissent guère que les élus de ceux-ci, un secrétaire d'État consciencieux et prisonnier des arbitrages budgétaires et quelques porte-paroles des partis métropolitains qui font, chacun, entendre leur note en tendant leur filets . Malgré leur compétition, les mesures à appliquer avaient généralement fait l'objet d'un large assentiment, sous réserve de quelques débats idéologiques sur la dose d'assistance ou d'appui à l'économie et de divergences techniques sur les meilleurs soutiens possibles à l'investissement. Des ministres appartenant à des familles politiques en concurrence s'étaient succédés pour essayer à peu près les mêmes remèdes, les mêmes réformes, les mêmes stimulants. Avec des résultats insatisfaisants disent tellement d'études et de rapports que chaque camp y trouve raisons pour chercher désormais à mieux marquer sa différence. Les plus cyniques, ici et là, ne cachent pas que c'est leur marché électoral qu'ils font outre-mer.

Ce débat ne peut guère s'adresser à l'opinion métropolitaine. Celle-ci confond toutes les situations. Elle a pour seuls repères la peur des dépenses, des images de cyclones ou de vacances, quelques relations - bonnes ou mauvaises - avec des collègues ou des voisins originaires d'outre-mer. Les réactions de l'hexagone ne rentreront dans le jeu que si des blocages deviennent sanglants, comme en Calédonie en 1988. C'est alors que "les confettis de l'Empire" - bien mauvaise expression, parce qu'il s'agit des frontières de la France - pourraient devenir, comme l'île de Beauté,  des détonateurs de la République. Toujours est-il que des prospections sont en voie de s'engager avec chaque pays. Selon des schémas que recherche chaque famille politique.

Au moins, les bons et rares spécialistes que chacune compte - ceux qui ont le virus -  peuvent-ils  percevoir  que les affaires des DOM n'ont rien à voir avec celles des TOM. Tout en étant en dispute sur son organisation administrative, la Réunion ne veut pas changer de statut,  ni de parrains. Les "Départements  Français d'Amérique"  ne supportent plus - c'est épidermique - un modèle institutionnel qui "méconnaît leurs spécificités". Toutefois, les plus centrifuges de leurs représentants veulent conserver les avantages de l'unité des grands régimes de garanties, de l'égalité sociale, de la solidarité économique, de la péréquation budgétaire, enfin de l'appui européen. Ils essaieront d'obtenir des formes de régions autonomes gérées - comme aux Canaries, à Madère ou aux Açores et même dans les provinces continentales d'Espagne - par  une assemblée régionale forte, avec quelques pouvoirs réglementaires, voire législatifs circonscrits à des domaines où il y a de bons motifs pour que le droit et les impôts locaux soient différents de ceux de Carpentras ou de Bobigny.  C'est pourquoi ils s'intéressent aux recherches pour la Corse, tout en sachant bien que les pollutions de ce dossier n'en font pas une bonne référence. Autrefois des bombes indépendantistes, en Guadeloupe, ont tué, mais il n'y a plus de têtes brûlées - les précédentes ont été amnistiées - pour en poser. Quelques casseurs seulement incendient, de temps en temps, des magasins et des voitures. Il arrive que des organisations syndicales dures cherchent moins à gagner des conflits qu'à les envenimer : juste ce qu'il faut pour désespérer de l'outre-mer la classe politique française et, donc, la porter à accepter l'"indépendance"? La démarche des politiques est beaucoup plus habile : les identités insulaires ne sont pas discutées. Comment et jusqu'où pourront-ils se faire habiliter à les représenter et à les gouverner? 

Entre ceux qui sont ce soir à l'aéroport- les uns qui s'envolent, les autres qui les accompagnent - une fièvre partagée court, sous les peaux noires, blanches ou métissées, dans ces veines qu'apparente le même virus :  chercher, dans un mélange d'humour, de violences retenues et de sincérité,  ce que pourrait être un avenir différent et encore partagé. Est-ce un instant de vérité qui, loin des marchés électoraux, peut toucher aux points cruciaux?

Ils sont tous d'accord en principe. La seule question est de savoir quels sont les bons motifs et les bons domaines de telle ou telle "autonomie". Celui-la même qui sait très bien dire et pourquoi et comment, a un sursaut d'inquiètude : pour quel usage ?  Les sceptiques renchérissent : des maffias, outre-mer, comme ailleurs, et des potentats en puissance, comme dans le Pacifique guettent- disent-ils -  le déclin définitif des préfets. Ces forces de l'ombre et de la démagogie n'élimineront-elles aussi, un jour,  les personnalités qui sont actuellement les emblèmes de chaque région? Chacun s'accorde à penser que toutes celles d'aujourd'hui méritent le respect de justifier leurs chemins respectifs :  qu'elles soient départementalistes, autonomistes ou indépendantistes. Même, lorsque certaines doivent rendre compte, devant une cour ou un tribunal,  d'égarements ou d'excès de zèle. Mais de nouveaux statuts - se demandent les prudents - n'ouvriraient-ils pas des boîtes de Pandore ? Ne verrait-on apparaître, ici et là,  surtout à la faveur de crises possibles, de redoutables détenteurs de nouveaux puissants pouvoirs?

Une fonctionnaire ayant bien goûté pendant plusieurs séjours la vie des tropiques voit mal qui pourrait remplacer le représentant de l'État et le président de Région. Tout en se surveillant mutuellement, ils se mettent  l'un et l'autre en quatre pour satisfaire chaque île. Si chacune se donnait un seul maître, ce serait bien dangereux.

« Mieux vaut deux bons amants qu'un méchant mari » conclut-elle en riant. «  On ne peut pas bien traduire en créole »  lui répond une sage belle vieille amie des Antilles : « amant, mari, c'est toujours doudou  ou an nonme.  Pour dire que le rêve n'est pas acquis, que la parole n'est pas nourriture,  nous avons un proverbe : ça ki an phale ou çé ta ou; ça ki an bec ou, çé po ko ta ou. »

« Ce que tu as dans l'estomac, c'est à toi; ce que tu as dans la bouche, ce n'est pas encore à toi. »

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Samedi 5 mai 2007 6 05 /05 /Mai /2007 18:48
- Par Gérard Bélorgey - Publié dans : souvenirs de J.Chirac - Ecrire un commentaire
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-Extrait de "Bulles d'Histoire" (Phenix Edition, livre disponible sur alapage.com)


ENTREZ TOUS - 1977



Des vies intenses  mêlaient sur ce vieux terroir les faisceaux de leurs diversités. Les repas de chasse, de comices agricoles, de célébrations historiques ou de "félibrées" occitanes n'étaient pas seulement, dans telle halle ou telle bastide, telle grange ou tel château, telle ferme ou tel restaurant, telle grotte ou telle salle des fêtes, de redoutables chemins gastronomiques reproduisant les menus pouvant compter, arrosés de blancs moelleux et de rouges puissants,  les douzaines de plats d'antan. C'étaient aussi des circonstances où se révélaient les uns et les autres : l'érudition de beaucoup, l'enracinement de tous, l'attachement passionné des petits exploitants à leur complexe de tabac, vaches laitières et maïs et des grandes familles à leurs ruines en restauration accrochées aux escarpements dominants les abris sous rochers des temps préhistoriques. Philippe Rossillon vint y promener, les dernières années de sa vie, son profil d'aigle hanté par la francophonie et les nostalgies de "Patrie et Progrès". La créativité culturelle - dans l'édition qu'illustra le talent de Pierre Fanlac,  les arts plastiques, la restauration architecturale - se nourrissait de terreaux immémoriaux.

Mettre le passé au présent était l'active volonté d'un milieu régional qui aimait, pour certains jusqu'à s'en ruiner, tous ses patrimoines. Le conseil général, déjà propriétaire de bien des demeures, adhéra à l'idée d'acheter le château en perdition d'une vieille noble famille parce que "des manants pourrait ainsi coucher un jour dans le lit de leurs maîtres". Les héritiers de "Jacquou le croquant" assuraient ainsi bien des actions salutaires. C'est ce Département de la Dordogne  qui devint, sur ma proposition et après que le bénéficiaire de la concession, Emmanuel de la Rochefoucauld, n'ait pu faire face aux trop importantes dépenses qu'il fallait consentir, le maître d'ouvrage de la réalisation d'un fac similé  de la Grotte de Lascaux . Calcification et champignons avaient conduit Malraux à la fermer au public. On ne croyait guère en ce temps au succès d'une copie. Il fallut unir la foi en leur pays de conseillers généraux de gauche et la perspicacité d'un ancien membre du cabinet de G. Pompidou, le très fin Philippe Lecat.

Il était devenu ministre de la Culture, après avoir été élu, en Côte d'Or, dans une circonscription marquée par une forte densité de "Bélorgey" . Ce patronymique bourguignon fréquent  a notamment fourni un officier d'artillerie, un supérieur de Cîteaux, un récoltant de Pommard, une bonne pléiade d'agriculteurs et de membres des professions commerciales et libérales, un photographe coquin célèbre dans les années cinquante pour lequel mes camarades de service militaire se plaisaient à me faire passer. Je n'ai de lien direct de famille avec aucun d'entre eux. Voilà, lorsque j'ai pu l'établir, ce qui a rassuré l'éleveur de Pommard. Son premier accueil soupçonneux, lorsque je cherchais à acquérir son vin de mon nom,  manifestait en effet certainement l'inquiétude que mon lignage me permette de revendiquer quelques ouvrées de son cru.  Ma seule ascendance est dans les paysans du canton de Nolay. Appartenant, loin des vignes, aux familles pauvres des rebords du Morvan - dont chacun sait sur la côte qu' "il ne vient que des bestiaux, mais ni bonnes gens, ni bonnes ieaux" - ils durent, à la fin du siècle dernier,  aller chercher pitance à Paris. Ainsi peuplée de lointains ancêtres et homonymes, ma Bourgogne a bien servi le Périgord. Philippe Lecat m'a reçu, avec les gens de mon nom, aux Hospices de Beaune, puis m'a bien aidé. Il m'avait  dit,  un jour, aux Eyzies, sous l'homme de Cro-Magnon, avec toute la malice de celui auquel on ne la fait pas :

« j'ai pris ta circonscription, je te devais bien ça ».

Parlait-il de cette rosette des arts et lettres qu'il me remettait publiquement avec tant d'humour ou du coup de main du Fonds d'Intervention Culturelle d'alors et sans lequel il n'y aurait pas eu de "Lascaux II"? Cette fructueuse copie  est, aujourd'hui, à la seule gloire de l'assemblée départementale, les élus occultant toujours ce qu'ont fait les préfets. Qu'importe. Le public revient en masse rentabiliser cette  prouesse de résine enfouie dans un blockhaus dont les boyaux font, au millimètre près, réplique aux courbes de niveaux des diverticules de l'original et portent les reproductions assurées avec des pigments naturels des peintures rupestres de la nuit des temps.

Cette nuit des temps est celle que déchire chaque aube révélant, dans l'ocre des lumières,  l'ondulation des longs compartiments de terrain par lesquels on pénètre dans "le pays de l'homme", comme ses panneaux publicitaires aiment à  désigner la Dordogne. L'interprétation du présent par les origines obsède quelques chantres du pays. Un personnage ayant tout un parcours classique d'enseignant, couvert de fonctions associatives, vif mercure de tant de cérémonies, n'aimait-il pas, soutenu par le rayonnement de son visage et de son accent, répéter sa lecture du "chabrot"? "Faire chabrot", c'est mêler du vin rouge à un fond de soupe ou de tourin d'ail écrasé, puis porter à ses lèvres l'assiette ou le bol du breuvage. Mais ne lève-t-on alors les yeux au ciel, ne redresse-t-on vers celui-ci ses deux petits doigts tandis que le corps de la main soutient le récipient ? N'est-ce la mimique d'une prière au soleil, symbolisant par les phalanges dressées les cornes d'un taureau dont le sacrifice teint de sang la nourriture de l'homme?

Les érudits locaux  débattaient du sens des peintures décorant les grottes et, plus encore, des milliers de dessins qui y sont aussi gravés et qui n'apparaissent souvent que sous l'éclairage rasant d'une torche. Il y avait les tenant des différents symbolismes : sexuel, magique, religieux , invoquant les pères des découvertes ou le pape Leroi-Gourhan. Il y avait celui qui soutenait que les grottes n'étaient que d' immenses tableaux de chasse, comme les livres d'or d'aujourd'hui : "les peintures c'est le frontispice; les gravures, en dessous et autour, c'est le décompte des animaux tués; c'est en même temps une comptabilité de répartition entre les hommes et les clans, comme le fait apparaître telle ou telle présence stylisée d'un personnage ". Il a accumulé les croquis et les notes. Il cherche toujours un éditeur, avec moins de succès qu'un collaborateur de la Nasa qui, dans "les racines de la civilisation" (Plon 1972), esquisse une théorie selon, laquelle les inscriptions rupestres sont commandées par des cycles lunaires, ont un sens cosmique et sont donc l'un des premiers pas vers la découverte de l'espace. Séduit par l'hypothèse du livre de chasse, je m'en ouvrais à un ecclésiastique, grand spécialiste du Périgord, le père Pommarède dont les travaux d'histoire locale font autorité. Il me répondit que j'étais comme l'homme de la Nasa. Ceux qui n'ont pas de foi choisissent toujours de lire un phénomène mystérieux par leur déformation professionnelle ou personnelle. C'est parce que j'étais sans doute athée, au mieux un agnostique, et surtout grand chasseur, que j'étais tenté de voir dans ces rites picturaux dont la dimension spirituelle était, pour lui,  évidente, des tableaux de chasse et une geste comptable. 

Mon plaisir était de faire vivre souvent en complices des gens qui, dans un paysage partisan durement bipolaire, se battaient sans merci au plan politique. On vérifiait la vieille formule selon laquelle une préfecture, pour remplir sa fonction de médiation,  c'est d'abord un drapeau et ensuite une cuisinière  Les élus se souciaient d'ailleurs de savoir si j'avais bien tous les moyens nécessaires aux réceptions. J'avais, à mon arrivée, allégé les déjeuners de manière qu'ils puissent effectivement être des "déjeuners de travail", mais ce n'était pas conforme à une tradition d'opulence. Une délégation inquiète vint s'enquérir auprès de ma femme si le budget alloué lui suffisait. Celui-ci permettait largement que la Préfecture soit la Maison commune aux tables de laquelle se découvraient parfois des hommes et des femmes que la vie locale séparait, des membres de professions bien différentes, des personnalités de passage appartenant aussi bien au monde des arts ou du show-biz du temps  qu'aimaient rencontrer médecins, hommes de loi, commerçants, syndicalistes, militaires, ecclésiastiques, agriculteurs, chefs d'entreprises, fonctionnaires, peintres, hommes de lettres, figures traditionnelles du pays ou résidents l'ayant adopté pour leurs vacances ou leur retraite.

L'un d'entr'eux - qui fut un éminent professeur à la Sorbonne et l'un de mes bons maîtres que j'estime très fort -  dîne à l'une des tables rondes qui accueille aussi à sa droite l'épouse d'un collègue,  fille d'un général. La conversation roule sur une période d'histoire contemporaine à laquelle a été mêlé le père de l'une et qui est de la spécialité de l'autre. Je suis satisfait d'avoir bien assorti mes hôtes dont les opinions sont contraires, mais qui partagent des sujets d'intérêt commun. La femme est brillante et piquante; l'historien âgé s'échauffe. Il prend la main de sa voisine, la porte sous la table et lui déclare, ravi :

« sentez madame, ce que vous êtes capable de faire à un vieil homme ».

L'héritière d'un soldat sut accueillir cet hommage en souriant et l'on passa au café. Je ne sus m'empêcher de raconter l'anecdote au chef de corps - le régiment de chasseurs -  face auquel  je m'étais retrouvé lors de ma prise d'armes d'arrivée. Par le plus grand des hasards, c'était l'officier avec lequel j'avais partagé mes derniers mois d'Algérie et qui avait été blessé dans l'opération pour laquelle j'avais donné le renseignement des gazelles avant d'être ré-embarqué pour la France. Nos différences de sensibilités n'affectaient pas une forte camaraderie. C'était un vrai Saint-Cyrien, un homme de guerre, le père très catholique d'une famille nombreuse et un bon compagnon. Il me conviait pour me distraire à quelques grandes manoeuvres. Il aima la verdeur de l'histoire . Il se la raconterait à lui-même lors de la prochaine prise d'armes.

«  Car, vois-tu - me dit-il - ces prises d'armes, il faut les faire pour montrer l'armée au pays, mais,  à la différence des manoeuvres,  c'est schiant. Tu le sais bien. Il y a de longs moments d'immobilité et de silence. A quoi peuvent bien penser tous ces gens qui sont là, pendant ce temps : nous, les trouffions, les porte-drapeaux, les anciens combattants ? »

Et il ajouta, parce qu'il avait des lettres, la vie militaire lui laissant le temps de lire :

« Je voudrais écrire un gros roman un peu pareil que " La vie, mode d'emploi " : tout ce qui se passe dans la tête de chacun pendant une prise d'armes : comment tous ces participants sont ailleurs ! »

Nous eûmes encore ensemble bien des onze novembre et des quatorze juillet, des inaugurations et des visites officielles. Mais il y avait plus délicat : les visites politiques.    

Dans la France républicaine, l'opposition est respectée . Peut-être plus encore lorsqu'elle est, au sein même d'une majorité, une fraction marquant sa différence par rapport au pouvoir en exercice.  Telle était la situation de Jacques Chirac faisant son tour des Français alors qu'il venait de céder la place à Raymond Barre. C'est ainsi qu'il vint à Périgueux où le grand baron qu'était Yves Guéna ne pouvait que l'accueillir au mieux. J'avais plusieurs  bons motifs de suggérer au bureau de l'assemblée départementale d'offrir un apéritif de courtoisie au visiteur. J'avais été son très proche collaborateur, mais, vis à vis de l'Élysée et du gouvernement certainement sourcilleux, il eut été périlleux  que je le reçoive personnellement. Mais c'était un  Premier ministre sortant envers lequel mon conseil général de gauche se plairait à un geste républicain. La solution était de faire de sa présence l'opportunité d'un contact , comme je le souhaitais toujours, entre des personnalités de familles politiques différentes. Le bureau de l'assemblée départementale fut séduit par l'idée d'un geste élégant. Il fut convenu que participeraient chez moi à une rencontre informelle autour d'un rafraîchissement, quelques grands représentants de tous les partis. 

Mes grands élus se retrouvèrent vers midi dans les salons préfectoraux  pour accueillir le visiteur déjà illustre et, dans ce sud-ouest, hors de toute option politique, sympathique à beaucoup de ses voisins de Corrèze. Je descendis pour l'accueillir devant le perron. Il arrivait à pied, accompagné de quelques amis et suivi d'un groupe nourri de sympathisants occupant sur plusieurs rangées toute la largeur des célèbres allées de Tourny. Il escalada les marches du seuil d'entrée, embrassa ma femme en lui disant :

« merci de nous accueillir ainsi ».

Il se retourna, hilare et chaleureux, vers les grilles où s'était massée la foule :

« bien entendu, vous entrez tous »,

ce que chacun fit avec empressement.

"Entrez tous", n'était-ce, en fait, mon propre mot d'ordre pour l'usage de la maison commune. Mais en l'espèce, le dosage n'était plus adéquat. Mes notables communistes, socialistes et radicaux se retrouvèrent dans un bain d'élus et de militants  gaullistes. Il n'y avait naturellement pas assez de verres, ni d'autres choses d'ailleurs. Le service débordé levait les yeux au ciel. Les membres du bureau s'éclipsèrent. Lors de la séance  suivante de l'assemblée départementale, celle-ci vota une motion protestant contre le fait que le préfet du département puisse utiliser les crédits de la collectivité pour une réception politique.

Puis les membres du bureau me convièrent à un large pot au bar du Conseil général. C'était d'ailleurs le lieu traditionnel des réconciliations parfois nécessaires entre le représentant de l'État et les membres d'une assemblée qui avait une conception bien à elle de ses pouvoirs. Lors des ouvertures de chaque session, loin de se limiter aux affaires d'intérêt départemental, ses ténors, et bien d'autres, faisaient un large tour d'horizon des problèmes internationaux et nationaux, engageaient des débats à leur propos et mettaient des textes aux voix. Le préfet qui assistait aux séances aurait du "poser la question préalable", c'est à dire s'opposer à ces points hors compétence de l'assemblée; mais il se contentait, sur la tribune, de reculer son fauteuil d'un air un peu distrait ou de compulser attentivement ses dossiers. Irrité par certaines difficultés avec mes  interlocuteurs locaux, ayant  traité un essai de sevrage tabagique  par quelque fortifiants abusifs, il m'est une fois arrivé de poser la fameuse "question préalable".Une part de la presse locale du lendemain me qualifia  de" préfet de combat". Il est vrai que j'avais appelé l'Assemblée à "ne pas confondre sa fonction administrative de conseil général de la Dordogne avec un rôle politique de Parlement du Périgord";  puis n'étant pas écouté, je m'étais solennellement  retiré vers mes bureaux suivi de la totalité des fonctionnaires.

La matinée écoulée, un émissaire des élus me pria, "puisqu'on n'était plus en séance officielle",  de venir partager les rafraîchissements de clôture. Dans cette région productrice de tabac ( prononcer "tabak"), il y avait aussi un plateau offrant  de larges dégustations de cigarettes et cigares qu'un conseiller de ces crus poussa vers moi.

« On sait bien pourquoi vous étiez si vif ce matin, Moussou le préfet. Vous avez arrêté de fumer; ça vous porte sur les nerfs; il ne faut pas. »

J'ai tendu ma main vers les paquets et j'ai recommencé.

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Samedi 5 mai 2007 6 05 /05 /Mai /2007 18:46
- Par Gérard Bélorgey - Publié dans : souvenirs de J.Chirac - Ecrire un commentaire
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Extrait de "Bulles d'Histoire" ( Phenix Editions, disponible sur alapage.com)


- MOISE SAUVE DES EAUX -1974


Je connais tous les fils de la tapisserie représentant "Moise sauvé des eaux" qui a été longtemps derrière le siège du bureau du Premier ministre. Après son exercice physique dans le parc de Matignon, l'ancien gouverneur devenu chef du gouvernement avant la mort de Pompidou, recevait chaque jour, à une heure encore bien matinale, son cabinet restreint dont chaque membre se tenait  debout devant son bureau. Lorsqu'à la tête du cabinet, l'inspecteur des finances très proche de Jacques Chirac remplaça le préfet de région qui souffrait  beaucoup de telles séances sur les jambes, il introduisit la radicale réforme d'une réunion assise autour du Premier ministre. Cette réforme ne dura qu'un bref laps de temps.  Le décès du président de la République fit oublier cette bonne résolution et l'on poursuivit jusqu'au terme du nouveau gouvernement la pratique précédente dans laquelle il n'y avait d'ailleurs aucune malice, mais une vieille habitude militaire.  

J'étais vraiment arrivé dans cette équipe par hasard et heureux de l'estime que m'inspirait son patron, mais j'éprouvais quand même des contrariétés grandissantes.

Le hasard était né à Saint-Pierre et Miquelon. Aux législatives de  1973, deux candidats de la majorité s'y disputaient les suffrages des électeurs. L'un avait été camarade de classe de Michel Debré, lequel lui adressa avec sa chaleur habituelle, une lettre d'encouragement. Cet homme avait été, par ailleurs, directeur des Invalides de la Marine, en quelque sorte, la sécurité sociale et la caisse de retraite des marins. Sa signature, au bas des titres de pension  était bien connue dans l'archipel des pêcheurs. Fort de ces deux gri-gri,  il l'emporta sur l'autre compétiteur. Celui-ci était un ancien élève de l'École de la France d'Outre-Mer, camarade, lui, de Pierre Messmer.

En ce qui me concernait, un texte me nommant au poste de Haut commissaire aux Comores était en suspens de publication. A la veille des législatives, Michel Jobert, alors secrétaire général à la Présidence m'avait indiqué à la faveur d'une rencontre au salon d'honneur de l'aéroport d' Orly, qu'il fallait que j'attende le résultat des élections. Le pronostic était que Léo Hamon, député U.D.T. de Palaiseau, allait être battu par le maire communiste et qu'il faudrait que je sois là, puisqu'on s'aimait bien, "pour le consoler".  Les élections apportèrent la défaite de Léo Hamon, mais aussi celle du camarade de Pierre Messmer. Quelques jours après les résultats, ce premier Ministre - qui entamait son deuxième tour- m'appela et m'indiqua que je ne partais plus aux Comores. Un mouvement d'administrateurs avait lieu pour faire place à l'ancien de la F.O.M. qui était nommé, je crois,  dans le condominium franco-britannique des Nouvelles-Hébrides. Le jeu des nominations faisait que les Comores allait à quelqu'un d'autre que moi.  "Pour me consoler" là encore - cette gestion publique était décidément très affective -  il m'indiqua que je rejoignais son cabinet, ce qui  ne se refuse pas. C'est ainsi que je vécus ensuite à Matignon toute la double courte période qui s'écoula de ces législatives au décès de Pompidou, puis de ce décès à l'élection de V.G.E. à la présidence de la République.

En ces circonstances où changeait le régime, commis à tout faire au sein du cabinet d'un chef de gouvernement, je connaissais, sans pouvoir naturellement les influencer, bien des dossiers. L'un des derniers plus importants fut l'hypothèse de ramener le mandat présidentiel à cinq ans. J'y voyais le levier - à l'encontre de l'esprit du fondateur de la Cinquième République - d'une transformation de celle-ci en régime franchement et définitivement bi-partisan, ce que je n'ai jamais apprécié. Le renoncement à cette réforme m'apporta bien satisfaction. Mais la vie courante - celle des affaires du même nom - était faite de questions  multiples que l'on repassait allégrement au dernier venu que j'étais. Dès mon arrivée, je reçus la tâche de repêcher les battus de la dernière consultation législative. Il s'agissait d'aider divers anciens députés qui n'appartenaient pas à la fonction publique ou qui n'avaient pas des arrières assurés à retrouver un emploi. J'étais en quelque sorte l'A.P.E.C. de la majorité d'alors. Je reçus, avec leurs C.V., bien des visiteurs, dont certains sont restés illustres, en m'employant à mobiliser tout un réseau de correspondants - des grandes firmes nationales aux cabinets de conseils en passant par les établissements publics et les forces de vente des grandes marques de spiritueux - pour les recaser plus ou moins bien en attendant qu'ils retrouvent meilleure fortune.  Ils s'étonnaient souvent du petit cagibi où j'officiais; mais  je me trouvais ensuite promu vers le bureau blanc au dessus du perron. Ce bureau-  aux murs parés de quelques tableaux dix-huitième -  était celui de bien des confluences. On y accédait par la grande antichambre sur laquelle s'ouvrait la porte du patron et on en sortait sur un petit couloir menant à la noble pièce de Pierre Doueil qui conduisait avec un fin scepticisme l'orchestration du cabinet. C'était le lieu des affaires souvent insolubles et parfois empoisonnées - y compris celle du mouvement gaulliste que je fus un moment appelé à suivre un peu, encore que je n'ai jamais appartenu à ces formations -  et des services qu'il fallait rendre à chacun. Bien des visiteurs venaient y bavarder, voire s'incruster. Un parlementaire en mission - qui s'appelait Tibéri - s'y fit installer un petit bureau dans un angle.

A cette époque, c'est à la seule Présidence qu'appartenait le pouvoir. Le président, malade, ne pouvait plus l'exercer. Ce pouvoir était donc piloté par ses proches. La liaison discrète avec l'Élysée passait par Pierre Juillet. J'allais parfois lui ouvrir de nuit, la porte du fond du parc, rue de Babylone. Le Premier ministre appliquait avec la plus intégrale loyauté cette formule de pouvoir délégué. J'étais une petite charnière dans le fonctionnement du système. J'y gagnais une relation un peu privilégiée avec Pierre Juillet et  Marie France Garaud. Or, leur mission rapprochée auprès du Chef de l'État comportait de veiller sur Chambord, certainement parce que le Président était sensible à ces lieux, évidemment aussi parce que l'un vibrait pour la chasse et l'autre pour le pouvoir. Ils me chargèrent de mettre la capacité de décision administrative que me donnait ma fonction au service de la cohérence de Chambord.  Lorsqu'ils  me dirent :

« Chambord  a été fait pour la chasse, l'amour et la politique »,

je leur répondis que c'était tout pareil : "le goût de la poursuite", ce qui scella entre nous une forme de connivence m'ayant aidé à surmonter bien de nos différences d'esprit.

C'est ainsi que je pris cette fonction, alors bénévole, de "commissaire à Chambord". Je m'y attelais avec passion. N'était-ce une forme de fuite? Il m'amusait aussi de laisser parfois ce seul dossier sur mon bureau avant de quitter tardivement les lieux du pouvoir. Une règle de précaution était établie pour quelques bureaux du cabinet : tous les papiers devaient être rangés sous clef avant le départ de l'occupant. Le commandant du Palais - qui gagna, peut-être, dans les relations de ces fonctions, un avenir de ministre, par des étapes qui se révélèrent peuplés d'embûches  - faisait faire une ronde de nuit par ses gardes républicains. Ceux-ci ramassaient tout ce qui traînait qu'il fallait leur demander le lendemain matin. Ces hommes étaient souvent les mêmes que ceux que j'avais connus douze ans plus tôt lors de mon premier séjour rue de Varenne. Chargé de mission, alors, au secrétariat général du gouvernement, j'avais été logé dans un petit bureau sur la cour du 57, bien noble, mais bien sale et j'avais entrepris, un jour,  de le nettoyer moi-même, en apportant de l'ajax , des éponges et un seau. Les gardes aimaient alors me rappeler qu'au moins maintenant je ne lessivais plus les murs de Matignon. 

Travailler auprès de Pierre Messmer était une permanente leçon d'État. Il inspirait l'estime par son sens du devoir, sa capacité de synthèse simplificatrice et sa totale indifférence à la popularité. Il exerçait sa compétence dans le double registre du principe de réalité et du principe d'anticipation.  D'un côté, il  se soumettait aux événements en admettant brutalement les faits : "Lip c'est fini". D'un autre côté, il cherchait comme il avait toujours fait dans sa vie,  et malgré le caractère manifestement transitoire de sa mission, à prévoir et à organiser l'avenir. Par exemple, il discerna, avant tous, l'ampleur mûrissante de l'affaire corse. Il se rendit dans l'île dénoncer le piège du  rêve de l'autarcie sur la terre natale et engager des lignes de réformes raisonnables que la suite des événements de la France jetèrent dans l'oubli. Alors que le monde politique vibrionnait d'intrigues, il avait considéré que le grand enjeu de sa gestion était de mettre en oeuvre le choix nucléaire civil. Je me rappelle sa main calligraphiant ses notes en ce sens. C'est dans de telles tâches qu'il avait le sentiment de remplir son rôle. Il était plus porté à une expression rigoureuse qu'abondante. Chargé d'écrire un certain nombre de ses discours et interventions, je voyais mes projets de textes chaque fois sévèrement épurés. Peu lui importait, de même, de séduire les médias, encore qu'il accepta un jour de s'entraîner à l'expression télévisée. C'était après qu'un "news"  ait fait sa couverture de la photo du chef du gouvernement avec la manchette "Messmer doit partir". Le responsable de la communication - alors un jeune de ce métier, J.J. de Peretti - n'avait, à l'évidence, pas réussi dans sa fonction, mais ne s'attira pas un reproche.

Une telle hauteur à l'égard de ce que pouvaient penser ceux qu'il n'estimait pas ne le destinait sans doute guère, après la mort de Pompidou, à être, lors de l'une des phases de la  bataille de succession, candidat à la Présidence. Ayant été chargé, sous Messmer III, des affaires sociales et culturelles, je m'efforçais de comprendre ces enjeux, mais  la vie de Matignon fut alors surtout dominée par les combats pour l'élection présidentielle.

Je n'imaginais guère la victoire de "mon" Premier ministre, mais j'aimais cette hypothèse. J'ai vite compris qu'elle avait servi aux supporters de V.G.E. à enfoncer Chaban-Delmas. On fit valoir que, sur deux premiers ministres, l'un, Messmer, avait su se retirer et l'autre, Chaban, non. Michèle Cotta raconte parfaitement toutes ces péripéties dans l'un de ses ouvrages : "la VIeme République". Elle a reçu bien des confidences qu'il est inutile de répéter.

Pourtant, les amis de V.G.E. n'avait pas ménagé le premier Ministre sur des dossiers sensibles. Face d'une part à la revendication pour l'avortement, d'autre part à l'hostilité de différents milieux envers une perspective de légalisation de celui-ci, nous avions préparé, en particulier avec Jacques Sourdille,  un texte bien modéré qui ouvrait aux femmes la possibilité de l'I.V.G. en cas d'état de détresse reconnu par deux médecins. Ce projet fut taillé en pièces par la droite indépendante; mais quelques mois après, sous la nouvelle présidence, la loi Veil faisait sauter presque toutes les barrières. Je n'ai sans doute jamais rien compris à la politique ou, tout du moins, jamais rien admis de ses manoeuvres.

Ainsi, mon estime pour Pierre Messmer ne fut pas  l'adhésion à ce qui se déroulait. Mais la République est bonne fille. Chacun sut mes états d'âme, mais les vainqueurs ne m'en tinrent aucune rigueur. C'est avec élégance que le jeune nouveau chef de l'État - sans doute bien inspiré par Jacques Chirac, fidèle en amitié - me donna, malgré ma jeunesse et mes impertinences,  "les plumes blanches", sous la forme toutefois un peu subordonnée de directeur de cabinet du préfet de la région Ile de France. Il est vrai que je conservais une charge extra-territoriale  qui le passionnait plus encore : celle des chasses de Chambord.

Aux premiers temps de son mandat, je l'ai accueilli, sur place, plusieurs fois, le dimanche, à l'aube. Il semblait apprécier mon soin pour tout le Domaine et c'est pourquoi sans doute, il me proposa, au débotté d'un tir matinal,  la direction des Musées de France. Je marquais ma préférence pour le corps préfectoral. Avec la plus grande correction et la plus grande délicatesse, il en pris acte et je fus nommé en Loir et Cher : son département de résidence privée. Il m'avait toutefois dit :

«  préfet... préfet... Enfin, si vous voulez ».

C'était bien dans le  même esprit qu'il m'avait décoché cette petite flèche au salon d'honneur à Orly, lorsque venant de quitter le cabinet du secrétaire d'État aux Finances, je me trouvais sous-préfet de Palaiseau, commis à l'aéroport aux réceptions de personnalités :

«  alors vous êtes passé des affaires nationales aux affaires cantonales ».


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Samedi 5 mai 2007 6 05 /05 /Mai /2007 18:40
- Par Gérard Bélorgey - Publié dans : souvenirs de J.Chirac - Ecrire un commentaire
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EXTRAIT DE « BULLES D’HISTOIRE » ( PHENIX EDITIONS,  disponible sur alapage.com)

- LA MESSE DU MAJOR - 1955


« Messieurs, ce jour aurait du être un jour de joie. C'est un jour de tristesse. Nous avons réchauffé une vipère dans notre sein. Il n'y aura pas de major. »

Dans ce grand espace où se tenait "l'amphi garnison" de sortie de la promotion des EOR de Saumur, c'est ainsi que venait de s'exprimer le général commandant l'École. La belle cérémonie du style " A genoux les hommes, debout les officiers" était vraiment gâchée.

Les noms s'égrenèrent :

« deuxième, "untel";  troisième, "machin"; etc. »

J'étais naturellement treizième : parce que j'étais abonné à ce rang dans tous mes classements d'examens et de concours et parce qu'il y avait douze sous-lieutenants...rémunérés. Ensuite, des aspirants qui ne l'étaient pas. Un vrai manque de bol.

Moins grave que pour mon grand voisin : s'il y avait eu une vipère réchauffée dans le sein du saint des saints de la cavalerie française, c'est que la Sécurité Militaire avait découvert qu'adolescent au lycée Louis le Grand, il avait, quelques années auparavant, signé et, peut-être - pire encore - fait signer,  au coeur de la guerre froide, L'appel de Stockholm,  inspiré par le P.C. .

Ce faux pas pour la paix ne l'empêchera pas, après une permission lui permettant d'aller s'expliquer, de revenir avec le grade de premier des lieutenants et les honneurs de la guerre,  pour aller un peu la faire, comme  dragon... en Algérie.

Mais d'ailleurs, il l'avait bien mérité. C'était le meilleur. Et il eut été doué pour ce métier. J'étais son condisciple dans une autre branche de cavalerie blindée. Quelques mois avant l'amphi-garnison, par une aube de printemps, je me trouvais hors de la chambrée, appelé de très bonne heure, par quelque tâche d'élève de semaine. A ma surprise, je le vis, si bon matin, dans la tenue de sortie, arpenter de grandes enjambées la traversée de ces carrières dans lesquelles les officiers stagiaires d'active n'avaient pas encore fait sortir les chevaux. Et je l'interpellai :

«  que fais-tu donc si tôt sur ce chemin ? »

Il tendit son bras vers la chapelle au delà des barrières :
« Je vais à la messe.
- Nous ne sommes pas dimanche.
- Mais pour sortir major ici, Gérard, il faut aller à la messe tous les matins ».
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Samedi 5 mai 2007 6 05 /05 /Mai /2007 18:37
- Par Gérard Bélorgey - Publié dans : souvenirs de J.Chirac - Ecrire un commentaire
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Extrait de Bulles d’Histoire » ( Phenix  Editions, disponible sur alapage.com )

 LA PÉNICHE  / 1952

Sciences Po. des années cinquante c'est une ambiance et des profils.  En pleine guerre froide, c'est un lieu de l'esprit où chacun a le droit et le devoir de penser et d'exister. Même pendant l'Année Préparatoire  et, surtout, après. Il faut avoir franchi ce filtre pour se sentir léger, comme l'air de la rue Saint-Guillaume. Cette sélection ne permet pas de conserver quelques compagnons inadaptés, maladroits ou peu conformistes, ou quelques jolies jeunes filles qui traversaient le hall d'un pas plus charmeur que studieux. La seconde année est celle des délices, avec quelques oraux à empocher, mais surtout le plaisir d'être dans la maison et de la maison.

On peut y être de bien des manières : en suivant les cours ou en ne les suivant pas; en allant en bibliothèque ou, plutôt, au premier étage du Flore ou d'autres lieux pour y lire et écrire, sans qu'il n'y ait aucun rapport entre les études et ce que l'on fait. Car l'on fait tout à Sciences Po., outre Sciences Po. Il suffit d'être assidu et participatif dans les conférences et, essentiellement, à la gymnastique et aux séances de sport. Toutes les autres activités, autour de l'enseignement, nourrissent la formation de l'esprit et celles des rapports sociaux. Il y a les bûcheurs qui ont choisi une conférence à option très utile. Il y a les amateurs qui ont préféré une conférence pour le plaisir, comme celle que faisait André Amar sur l'histoire des idées et de la pensée européenne. Il était banquier et philosophe et recevait intelligemment rue de Seine.

L'un de ses étudiants, chargé d'un exposé sur le problème juif - il y avait encore ces thèmes -  put ouvrir son introduction, avec le sourire de bénédiction du maître, sur une citation de Barrès tirée de "Greco ou le secret de Tolède "  à propos des " hommes de cette race qui savent à la fois être de grands philosophes et de grand banquiers". Cette double référence appréciée, il fut admis qu'il passe à Sartre. Il y a ceux qui éditent et vendent des revues de poésie. Il  y a les militants de tous les groupes politiques. Il y a ceux qui se prennent au sérieux dans le syndicalisme étudiant. Les uns et les autres ont même droit, je crois, à des panneaux et, parfois, à des stands dans le hall, ce hall qui vibrionne autour de l'ellipse allongée qui le structure : la "péniche", avec, dans un coin, avant que ne s'ouvre la librairie d'en face, Jeannette Setas- on l'appelait Scarlett et elle méritait bien son nom - qui vendait ses ouvrages, sinon à la sauvette dans un parapluie, mais sur une petite table et qui faisait même crédit. 

Il y a les membres de la direction qui traversent ce hall, avec élégance et comme un air de bonté : Chapsal dont les huissiers prennent respectueusement la bicyclette; Guy de Loÿs mêlant une  ronde allure de hobereau normand et la précision de propos vifs et incisifs, si tutélaire comme maître de conférence qu'il enlevait certains de ses élèves, dont je fus, au cours de longues grandes vacances, pour sillonner l'Europe avec lui dans sa bonne Peugeot.

Sciences Po. , c'est aussi Basile,  pas encore une cafétéria, mais quelque chose comme un  salon de thé un peu fané, au coin de la rue de Grenelle et où, Edwige,  la maîtresse des lieux,  veille, avec une espèce de gourmandise amoureuse, sur ses fidèles. Il y a, parmi eux, l'étudiant du Moyen-Orient qui deviendra un grand financier; ce garçon si littéraire obsédé par Malraux et qui deviendra ce qu'il portait en lui : un éditeur ressemblant à un redoutable chat câlin; un militant des mouvements de jeunesse qui gère aujourd'hui en Afrique une ONG; un jeune dieu fou de peinture et de communisme et qui a marqué ces deux mouvements de la France; Jean-Claude Morel - le seul dont je veux citer le nom car une tumeur au cerveau l'a enlevé à mon amitié au début de sa maturité - qui réussissait l'exploit de faire Sciences Po. tout en préparant, par de longues heures par jour d'exercices de piano, le conservatoire de Paris et les concours internationaux. Sa mère, une mûre adorable mulâtre très cultivée et son père, un imposant ingénieur très discret, nous recevaient dans la villa petite-bourgeoise, à Villemomble, comme d'autres accueillaient leurs camarades d'études - quelles que soient les origines sociales de ceux-ci - dans les grands appartements lambrissés du faubourg Saint Germain ou de la rive droite.

Car Sciences Po. c'était - jusqu'au combat du concours pour l'ENA, souvent préparé dans des "écuries" privées - une fraternité transgressant bien des frontières. Pour les enseignants aussi  : à côté des grands jouant leur rôle d'acteurs réputés, venaient ceux qui faisaient leurs bancs d'essai dans des matières souvent marginales alors - le tiers monde, le management, les médias - et auxquels nous apportions la marque d'estime d'aller à leurs cours - pour qu'ils n'aient pas seulement trois pelés et deux tondus - alors même qu'ils étaient imparfaits, répétitifs et parfois bégayants.

Pourtant, bien des étudiants avaient  un plan de carrière s'exprimant dans leurs études et dans les "à côtés". Certains savaient ne choisir que l'utilitaire pour aller en ligne droite vers les banques ou l'administration. D'autres y ajoutaient déjà le dessein de chemins politiques, quitte à prendre un moment des traverses qu'ils abandonnèrent à temps pour mieux suivre leur tempérament. Un très sympathique grand énergique - qui ne se souviendra peut-être pas qu'on le nommait " grand paquet de bielles"  - dévorait les polycopiés,  faisait des razzias de notes et arpentait déjà, de salles en salles, le hall vers la présidence de la République.  Un autre, de bien moindre taille, musclé et nerveux, militait tellement qu'il courait sur un vélomoteur de réunions en meetings. Il faisait déjà preuve -  en  s'inscrivant hors du conformisme de la S.F.I.O. -  d'une telle dialectique verbale et d'une telle autorité dans les milieux de gauche que ses proches l'avait baptisé " "le petit dictateur de poche". Son avenir, jusqu'à Matignon, ne vérifia en lui que son esprit de démocratie.

Entre tous, sauf de la part de quelques extrémistes qui existaient déjà, régnait le temps, plus que du dialogue, de la palabre : jusqu'à l'épuisement ou jusqu'au détournement par d'autres séductions que celles de la lutte politique. Ces séductions portaient tous les prénoms féminins de France, parfois des surnoms comme "bébé yaourt", et assez souvent les noms de grandes familles de ce pays. C'est ainsi que Sciences Po. des années cinquante a été le berceau de bien  des amours et de pas mal de mariages dont certains ont été des leviers de carrière pour l'un ou l'autre des deux membres du couple. Le racontent-ils à leurs enfants qui y reviennent aujourd'hui? Comme cet ancien qui se vante toujours :

« La rue Saint-Guillaume, c'est un champ de courses. Il fallait être au pesage pour le bon triplé : un diplôme, une écurie, une héritière ».


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Samedi 5 mai 2007 6 05 /05 /Mai /2007 18:33
- Par Gérard Bélorgey - Publié dans : souvenirs de J.Chirac - Ecrire un commentaire
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