Critiquée par beaucoup, la campagne électorale des uns et des autres ne manque pas de traiter de questions importantes et de les éclairer par de bons dossiers de
media et par les sérieux argumentaires des candidats. Il se développe donc une espèce de pédagogie démocratique par un effort de vulgarisation des questions économiques et de société. C'est
- à côté des boules puantes et des duels aux coups bas qui font partie de l'inévitable compétition où tout est bon pour chercher à détruire l'autre - un progrès par un apport au
profit du grand public de moyens de connaissance et de réflexion.
Mais des questions majeures sont assez largement laissées de côté.
On a signalé déjà ici le besoin d'un véritable débat sur la révision du Traité de Ljsbonne : pour chercher à faire
remplacer le principe d'ouverture commerciale par celui de précaution, pour remplacer aussi l'indépendance de la BCE par sa mise au service d'une stratégie économique définie par le pouvoir
politique et pour lui permettre de prêter en direct aux États. Voilà un thème qui n'est pas traité par les europhiles benêts ( que l'on trouve au centre et dans la moyenne gauche) croyant
toujours aux vertus du système en place et à la capacité d'une gouvernance progressiste de 27 États ; ni par les europhiles cyniques ( que l'on trouve à droite et au pouvoir) trouvant dans
les disciplines de l' Union - qu'ils critiquent par ailleurs pour répondre à la demande des Français d'échapper aux contraintes européennes - les moyens de faire valoir et triompher leur
conceptions propres : la règle d'or, la rigueur, le besoin de réformes souvent antisociales pour obtenir meilleure compétitivité.
Lorsque le sujet est abordé c''est de manière excessive par ceux qui préconisent tout simplement de sortir de l'Europe et de l'euro.
Mais la troisième voie d'une réforme de certains des principes de cette Europe et donc de sa consolidation si elle parvient à muter n'est présentée par personne
(François Bayrou s'intéressant plus aux mécanismes des décisions qu'à des réformes de stratégie) . Or, même si l'on considère que ce serait un rêve irréaliste; on ne
peut ni subir le système tel qu'il est, ni le quitter en prenant les risques de tout casser et des conséquences qui en résulteraient sans avoir auparavant
essayer de négocier pour obtenir son évolution significative. Et cette évolution , il est certainement possible de l'obtenir au moyen de cet argument fort qui serait effectivement de
menacer de prendre la sortie si les changements nécessaires ne sont pas obtenus.
Ce silence sur un nécessaire profond changement de l'Europe illustre combien cette campagne se déploie dans le conservatisme : en prenant pour cadre incontesté les
choses telles qu'elles sont sans imaginer qu'il y a les moyens de changer la donne.
Une autre grande affaire est celle de la couverture maladie et hospitalière. Sauver l'une et l'autre est le vrai
combat prioritaire qui a été manqué lorsque les syndicats et la gauche (bien qu'ils eussent raison sur la méthode et sur des points particuliers) se sont trompés de bataille en
s'opposant à la prolongation de l'âge des retraites. Il vaut mieux des retraités ayant cessé le travail un peu plus tard et convenablement soignés que des retraités précoces et mal soignés : parce que la couverture maladie est de plus en plus écornée et rabotée tandis que les hôpitaux sont poussés à
la rentabilité plutôt qu'à la qualité des soins. C'est un enjeu très lourd : compte tenu des dates de départ du travail
et des chances de vie, c'est la question de la capacité des salariés retraités à voir correctement couverts leurs besoins de soins qui est posée sur de
longues périodes : pendant en moyenne une quinzaine d'années pour les hommes et une vingtaine pour les femmes ). Il ne faut plus que ceux qui
proposent le changement se trompent de combat.
Or, le seul grand gisement d'économies que beaucoup ont à l'esprit est, selon une intox bien entretenue, dans le "trou de la sécurité
sociale" . L.Parisot trépigne pour avoir "une grande réforme de l'assurance maladie", l'objectif étant de trouver "des possibilités de réduction de ce que doit rembourser la sécurité
sociale". C'est bien un des enjeux majeurs de la présidentielle pour tout le monde. Casser, à tous les prix humains qu'il faudra , la sécu " à la française", la dépense sociale. C'est en
substance ce que le candidat du centre - qui a la qualité de vouloir briser la bipolarisation et le défaut d'avoir un positionnement européen contraignant , qui a des vertus personnelles mais qui
est convaincu, en étant honnête de le dire, d'avoir des potions à faire prendre - nomme le douloureux effort à consentir et qu'il ne faut pas cacher .
Ne cachons donc pas ce qui est, au centre et à droite, clairement ou évidemment inclus dans les propositions faites ou les orientations indiquées,
ni le problème qui guette la gauche pour tenir les engagements qu'on lit dans le programme de F. Hollande : que "l'accès à la santé soit le même partout" et que "le
coût ne soit jamais un obstacle à la santé".
Ceux dont les économies dans le domaine des dépenses sociales peuvent être redoutables, sont naturellement les gouvernants sortants dans l'axe de ce
qu'ils ont déjà fait sur la sécurité sociale : divers coups de rabots qui passent pour des mesures" techniques" supportées par les assurés, mais qui ne résultant pas d'un grand affichage de
réforme comme pour les retraites et ne mobilisant donc pas assez pour faire naître une vague significative d'oppositions de grande dimension politique. Chacun subit donc une
désécurisation larvée et permanente : les participations personnelles des assurés sur les frais médicaux même non augmentés de dépassement d'honoraires
ne cessent d'augmenter, tandis que par une astuce ou une autre ce qui était remboursé rétrécit et beaucoup : retraits de nombreux médicaments soit des listes agréés, soit des produits
remboursés, ou diminutions successives de taux de remboursement, mise à charge des mutuelles et donc de leurs adhérents des désengagements
de la sécurité sociale ; sur le versant des services de santé, on sait ce que représente le nouveau managment appliqué aux hopitaux et non seulement les
incommodités, mais aussi les réels risques sanitaires qui résultent de la réforme des cartes hospitalières; dans le même esprit le métier d'infirmière de ville ( et de campagne) est
en train d'être soumis à de nouvelles régles qui en rendront les pratiques moins souples en matière d'actes autorisés et de déplacements possibles, de manière - semble-t-il - à ce qu'elles
soient rattachées à des plateformes techniques déterminées d'une manière favorisant la concentration souhaitée des laboratoires privés et créant toujours plus de distance entre les soignants et
les soignés .
Le candidat du centre affiche une dose importante nécessaire d'économies et reste plutôt dans le flou; mais ceux qui le nourrissent en fiches et ceux
qui le conseillent parlent plus clairement. Consultez donc "Le Point" du 15 mars qui le présente comme "le prophète" , dont la tonalité de tous les articles est contre les dépenses sociales,
voire contre les services publics, ce que synthétise dans ce numéro la présentation de la thérapie de la Fondation pour la recherche sur les administrations et sur les politiques publiques (
IFRAP, think tank hyperlibréral ) qui demande des privatisations supplémentaires, l'alignement des tarifs hospitaliers sur le privé, cogne sur le train de vie des
fonctionnaires, les retraites, les allocations chômage et trouve comme effort principal la réforme de l'assurance maladie. D'ailleurs, dans un récent entretien entre "experts " in le
Monde " électronique du 28/03 - Cahuzac comme conseiller budgétaire de Hollande et l'ancien banquier Peyrelevade, conseiller économique de Bayrou, le premier, après voir douté que la
croissance puisse être au rendez-vous des hypothèses sur lesquelles le candidat socialiste a bâti son "projet" indique en clair que, pour lui le gisement d'économie est bien dans la
réduction des couvertures sociales : " nous sommes prêts à faire de 30 à 40 milliards d'économies en trois ans sans bloquer en valeur les salaires des fonctionnaires ou les
pensions des retraités. Comment ? En réduisant les dépenses de protection sociale (550 milliards) et celles des collectivités locales (250 milliards). Il n'est pas question pour nous de
revenir sur les 62 ans ou de renoncer aux économies possibles sur l'assurance-maladie, par exemple en jouant sur les consommations excessives de médicaments, en rationalisant la carte
hospitalière ou en s'attaquant à la question de l'organisation des urgences. Rien de tout cela n'est dérisoire. On parle chaque fois de milliards d'euros.". La création de maisons de santé de
proximité ( au fond les anciens dispensaires ou ces centres de santé mutualiste que l'on met aujourd'hui en faillite parce qu'ils sont plus chers que la médecine de ville ) pour soulager les
urgences vers qui trop de malades se rendent - proposition présente chez Bayrou comme chez Hollande- pourrait-elle être à hauteur des besoins créés par les défaillances hospitalières et
faire accepter que les participations personnelles des assurés sur les frais médicaux subis de fait par les assurés ne cessent d'augmenter comme le veut le MEDEF ?
A gauche, on est certainement sincère à vouloir le maintien de le couverture sociale française et le salut des hôpitaux , mais ne sera-t-on, surtout si la
croissance n'est pas là, coincés, entre les limites des productivités fiscales et les besoins d'économie ?
Dans le champ fiscal les réformes socialistes aujourd'hui envisagées restent trop timides après la relégation
- provisoire ?- des propositions Piketty et on est loin d'avoir exploré toutes les facultés de productions de ressources équitables et non contraire au développement. On pourrait imaginer des tranches autrement plus progressives de l'IR que ce qui est présenté avec le gadget non productif des 75% sur le million d'euros. Un peu plus d'IR
sur les tranches supérieures de revenus justifierait d'ailleurs, en parallèle, un appel aussi mais modéré à la fiscalité indirecte, c'est à dire à la TVA. Oui, il faut soulager certaines
entreprises par un transfert des cotisations vers la TVA du financement d'une part de la couverture sociale, en ciblant les bénéficiaires de telle sorte que les diminutions de
cotisations soient réservées aux secteurs exposés aux concurrences externes et intra européennes que sont
l'agriculture, l'industrie, les transports et la recherche, et à ceux des services qui pourraient se délocaliser, sans qu'en bénéficie tout le tissu des entreprises de proximité ou
accrochées au sol comme le bâtiment ou le tourisme et si Bruxelles - comme l'a dit N. Sarkozy s'oppose à ces distinctions, il est évident qu'il faut passer outre. Enfin n'a-t-on imaginé ( comme
des gouvernements du passé avaient su le faire, et sans doute en redoudant ses effets injustes ou un peu créateur d'endettement à venir, mais tout a un prix...) l'intérêt que
présenterait aujourd'hui un grand emprunt libératoire de certains impôts sur le revenu qui aiderait à passer un cap de besoins de liquidités ? Mais dès que l'on parle
impôts il ya chez tous les politiques comme chez tous les contribuables une aversion ou une allergie pour l'impôt et l'idéologie libérale pour sa part commune à tous va plutôt
pousser aux économies, aux coupes sombres non seulement dans les budgets (dont certains peuvent d'ailleurs parfaitement le supporter), mais aussi selon les modèles italien ou
espagnol, dans la "coûteuse" protection sociale qui est le fruit de plus d'un siècle de combats humanisyes et populaires.
C'est pourquoi la gauche serait bienvenue et moins équivoque à dire clairement que la protection sociale maladie doit être "sanctuarisée" et qu'une
légitime chasse aux fraudes ou aux excès, voire quelques corrections raisonnables de carte hospitalière, ne saurait pas conduire à remettre en cause les principes de couverture
convenable, financière et hospitalière de tous les assurés dont beaucoup déjà ne peuvent , en provinces, accéder qu'après de très longs délais à de simples consultations ou à des soins qu'ils
sont obligés d'aller payer plus cher dans les cliniques privées; mais l'objectif libéral n'est-il précisément de pousser à ces transferts : ne serait-ce pas seulement par besoin d'économies
publiques que l'on met l'hôpital à la diète, mais pour gaver l'investissement privé médical ?
Répétons-le : que la gauche ne se trompe pas de combat ni de programme : sanctuariser les dépenses nécessaires d'assurance maladie et au fonctionnement normal
de services hospitalier saturés qui ne peuvent plus répondre à la demande, pouvoir garantir ces soins aux personnes âgées, c'est plus important que quelques mois de travail en plus ou en moins
avant la retraite : mieux vaut reculer encore un peu celle-ci et garantir l'assurance maladie.
Dans le champ des économies les besoins de celles-ci répondent à des nécessités réelles - et qui peuvent être satisfaits en partie, moins par la désécurisation sociale que par une véritable révision de dépenses
publiques souvent franchement discutables, mais aussi répondent aussi à une idéologie : se soumettre toujours aux régles européennes, alors
que la contradiction de ces règles européennes est d'imposer une liberté des échanges qui est le premier facteur du surendettement frappant d'ailleurs tous les pays de la zone (
cf. sur ce site notre papier du 10 Décembre dernier " : "le surdendettement est essentiellement le produit du libre échange" ) et de vouloir la réduction
de la dette par la rigueur sans faire appel aux autres moyens qui le faciliterait.
Ceux-ci sont pourtant évidents, mais tabous : obtenir des prêts sans intérêt du système bancaire européen, mais ce
qui supposerait le changement d'esprit et sans doute du statut de la BCE, concevoir qu'il est nécessaire, pour alléger la dette, d'admettre une part de "monétarisation" de celle-ci, c'est à
dire de création monétaire (à l'américaine) pouvant conduire à une petite dose d'inflation supplémentaire ( on peut passer de 2 à 4% en pensant
avec Paul Krugmann, cf. sur ce site notre papier du 30 janvier que "l'infation n'est pas le problème , mais est la solution" et voir aussi
notamment la conception de Kenneth Rogoff, ancien chief economist du FMI, via denis Clerc, article web , Monde électronique du 9 Août 2011). Ceci implique évidemment un changement de concept sur l'euro qui de monnaie intangible doit pouvoir devenir, s'il le faut, une monnaie susceptible de dévaluation.
C'est bien là que se noue le rapport entre les questions européennes et les questions sociales . En gérant selon les principes de l'Europe d'aujourd'hui
nous ne pouvons aller qu'à la régression sociale , selon les exemples espagnol et italien et sans oublier que la situation sociale allemande est très mauvaise.
Au contraire il faut savoir doser en combinant d'une part des économies, mais respectueuses des droits acquis par plus d'un siècle de batailles sociales pour le
progrès et très cher achetés par les grandes misères des habitants de l'Europe jusq'aux années cinquante, d'autre part l'obtention par l'État de ressources fiscales et autres, justes,
non contraires au développement et assez productives - et, enfin, comme elles ne peuvent être en conciliant ces nécessités qu'insuffisantes - une part de création monétaire
contrôlée qui est l'oxygène des mutations économiques difficiles.
Savoir doser - en l'espèce entre rigueur, fiscalité, développement et ressource monétaire - savoir que "gouverner c'est
doser" plutôt que radicalement choisir - ce qui ne s'impose, comme en 1940 par exemple, que
dans les spasmes de l'Histoire - renvoie à la conception même de la fonction des pouvoirs. L'équipe politique qui pourra réussir c'est celle qui
saura doser sans oublier, par principe, d'utiliser le dernier cité des moyens de ce dosage . Sinon, Dieu merci, elle sera bousculée par le bon sens et les colères du peuple.
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