Depuis le retrait du général de Gaulle, la ligne la plus significative de clivage au sein de la Veme Républque, droites et gauches confondues, est entre
ceux qui , par choix ou résignation, obéissent aux perspectives d'une mondialisation libérale gouvernée par le libre-échange et les transferts de compétences des Nations à des échelons de
gouvernance supra nationale et ceux qui soutiennent que l'excès dans cette double voie, du fait des abandons de capacités de décision nationale , ne peut conduire qu'à la dépendance
économique, au désemploi et au Munich social permanent.
Ph. Seguin a été, un temps du moins, et un temps fort en 1992, des seconds, encore que les échecs et les délaissements qu'il a subis l'ont aussi
contraint à cette part de résignation qui a fait ses retraits, l'amplification de ses colères et de ses déchirements. Parce qu'il n'était pas dans la pensée dominante, il a été vilipendé ou miné
à des niveaux et selon des procédés que ne peuvent guère compenser les bouquets de louanges d'aujourd'hui, encore qu'il y ait quelques silences significatifs que l'on veut croire inspirés
par la pudeur.
Toujours est -il que l'on enterre sous les fleurs ce "séguinisme" dont chacun observe qu'il a finalement surtout donné des co-équipiers à l'actuel chef de l'État, peut-être parce que celui-ci est
à la fois, aux côtés des entreprises et investisseurs, le plus ardent instrument au service du libéralisme de compéition et, sensible à
l'opinion, en référence coutumière et habile aux thèmes de la protection de nos emplois et de notre industrie nationale. Mais dans
cette tension, on voit quand même bien de quel côté penche sa balance : par ceux et celles qui le servent dans les postes économiques et financiers clefs, par ceux qui en bénéficent
et, tout simplement, par ce qui se passe. Le fléau de la balance ne met pas en cause le libéralisme mondial et cherche au mieux à sécuriser un peu son fonctionnement . On est bien dans
l'héritage de l'inspiration du candidat Balladur à la présidence , candidature qu'en1995 N. Sarkozy soutint
contre J. Chirac.
A l'inverse, le rôle historique de Philippe Seguin a été, pour sa part, d'empêcher le succès de E. Balladur aux présidentielles de 1995; que la balance
n'aille d"un coup clairement dans le sens de la soumision au libéralisme supranational économique libre échangiste mondial . En soutenant Chirac, Seguin lui a sans doute assuré la
victoire ( et a indirectement contribué, du fait de cette dissolution qu'il critiquait, à l 'accession aux affaires de L. Jospin) . S'il est clair qu'il a évité
alors à la France une présidence à conviction libérale dans tous les domaines, l'élu à la Présidence en 1995 ne l'a pas choisi pour premier ministre lui préférant un Juppé
exprimant en fait une pensée économique classique. Et d'ailleurs, comme beaucoup d'entre nous, Ph. Seguin qui aimait l'homme Chirac était un peu désespéré par le politique
se laissant aller (par réalisme ?) sur le versant du conformisme économique européen. Il avait d'ailleurs eu les expériences de 1992 ( contre lui, l'alliance MItterand/Chirac faisant ensemble passer de justesse le traité de Maastricht ) et celle, moins éclatante de
I986, lorsqu'il fut le ministre des affaires sociales de J. Chirac et où, chaque jour, il devait ramer pour faire valoir ses points de vue un peu discordants par rapport à ceux de la majorité qui
venait d'emporter les législatives. J'ai raconté cette ambiance dans l'extrait des "Bulles d'Histoire" ( Phenix Éditions 2000) que je reproduis ci- après (
"Délégué au désemploi", "les effets d'aubaine", "les photos caviardées").
Martine Aubry peut aujourd'hui sincèrement saluer son ministre d'alors. Elle en était le directeur du Travail ( affaires juridiques) et j'en étais le délégué à
l'Emploi ( gestion du chômage et suivi opérationnel des restructurations). C'est en restructurant auparavant le textile , dans le cadre de ma contribution à la gestion de Boussac en
location gérance, que j'avais pratiqué fréquemment le député des Vosges dont la circonscription était frappée par nombre de nos fermetures d'usines, comme elles touchaient, parmi les élus
socialistes, celle de son collègue Christian Pierrret; et entre les deux nous équilibrions les sacrifices ainsi que les reconversions dont la perspective d'une usine de produits d'hygiène
(relevant de Peau Douce qui tournait bien ) et qui finalement aboutit chez Auroux à Roanne par suite d'ententes étranges - dans lesquelles je n'étais pour rien - avec le
Floch-Prigent - pour compenser des pertes d'emplois de Rhone-Poulenc dans la Loire.
En 1986, Martine Aubry et moi-même - qui avions été l'un et l'autre des équipes de Michel Delebarre - nous nous entendions bien avec Ph Séguin où je voyais un courageux ministre de qualité,
à la recherche de toutes les solutions possibles, critique de tous les sectarismes et posant des problèmes dérangeants, ayant su avec précaution et mesure faire la délicate réforme
attendue que fut alors la suppression de l'autorisation administrative de licenciement ( d'où ne sortit pas un bond de l'emploi !).
Il lui fallait se séparer de moi et je l'ai regretté. J'ai aussi regretté de n'avoir pu trouver , plus tard, une collaboration directe avec lui au moment de la campagne contre Maastricht, à
laquelle à l'étonnement de bien de mes camarades et collègues ( "comment quelqu'un de notre milieu, Gérard, peut-il avoir cette position" !) je m'étais joint . Mais il y avait
des filtres (venant autour de Séguin d'une part d'un entourage RPR qui n'appréciaient pas l'ancien "délégué à l'emploi des socialistes" ). Et pour ma part, je trouvais alors que
l'erreur d'angle de tir de Seguin fut de se placer surtout ( du moins c'est ce qu'on en ressentit) sous l'angle de la préservation de la souveraineté nationale; en effet l'évolution
des Européens vers de plus en plus de ressemblance entre eux rendait cette notion un peu abstraite, alors que la critique efficiente était de mettre en évidence les effets pervers des
retombées économiques et sociales de l'option libérale et surtout libre échangiste du modèle choisi de construction européenne.
D'ailleurs, lorsque ce fut cet angle d'attaque de la construction européenne qui devint dominant lors de la campagne pour le "non "envers le projet de traité constitutionnel, et
tandis qu'avait échoué la campagne contre Maastricht, c'est bien cette approche concrète qui assura aux résistants une large victoire qu'aucune
majorité homogène ne pouvait au demeurantt porter tandis que Ph. Seguin n'était plus à ce rendez-vous de l'histoire . En son absence, pas mal de ses proches
ayant rallié l'establishment contribuèrent à l'opération de dupes qui conduisit au Traité de Lisbonne ou couvrirent ce retournement de situation, avec en fait la majorité de la
classe politique au sein de laquelle il est bien vrai qu'on ne peut classer le passionné de la vérité et de la France qui s'étant drapé dans le grand service public de la Cour des Comptes avait malheureusement ainsi perdu la capacité d'un rôle politique stratégique, .
Dimanche 10 janvier 2010
7
10
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00:00
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Par Gérard Bélorgey
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