1 - Alors que les commentaires sur le premier tour des législatives se focalisent sur des affaires de personnes (dont les plus affligeantes qui font jouer du
Feydeau au coeur du nouvel establishment suprême), sur l'arithmétique partisane, comme si l'on était dans des situations et des républiques d'autrefois, et sur les portées de telle ou
telle percée du Fn seulement intéressantes par leur caractère symbolique des plus inquiétants regroupements droitiers qui se préparent, ce qu'appelle en vérité ce premier tour des
législatives est une prise de conscience des lignes de regroupement et des lignes de fractures ou d'affrontement sur lesquelles les Français sont conduits par la plupart des membres de la
classe politique et sur lesquelles ils campent dans une incontestable continuité d'inconsciences.
Un diagnostic pertinent n'est possible qu'à la faveur d'un premier tour certes, par le jeu des différences de ressources et des notoriétés, inégalement ouvert à tous, mais par lequel
presque tous ceux qui veulent dire quelque chose à leurs concitoyens et les solliciter en conséquence ( le document brut de sciences politiques est fait de la brassée des milliers de professions
de foi) peuvent s'exprimer et où, donc, toutes les palettes d'analyses et de propositions peuvent recevoir une cotation par les votes, comme par la proportionnelle, avant que le
rouleau déformateur du scrutin majoritaire ne produise au second tour toutes ses illusions : en faveur aujourd'hui d'une "majorité de gauche" qui ne se retrouve que sur le rejet
de la gestion précédente et sur une minimale plateforme sympathique, populaire et prudente ( les soixante mesures Hollande) mais n'ayant aucun caractère stratégique et étant donc d'une incertaine
fiabilité .
Ce n'est pas d'ailleurs que tous seraient incapables de nouvelle stratégie au sein de l'état major qui est désormais aux affaires, mais parce que la contrainte de
la mondialisation - c'est à dire le fait de la pression économique concurrentielle internationale par les prix et ce qu'il est politiquement correct et possible d'avancer sur la scène
des relations inter-étatiques - est telle que l'idée même de cette stratégie novatrice ( sortant des dogmes du libre échange, du pouvoir indépendant bancaire contre inflationniste
central européen, en bref de l'accord Ps/Ump/Modem sur les principes du traité de Lisbonne) ne peut aujourd'hui être mise utilement en avant sans que soient pris des risques
prématurés.
2 - Ce réalisme est une chose que l'on est obligé d'admettre. L'inconscience , qui prospère sous le boisseau de ces paradigmes, de l'opinion française
en est une autre sur laquelle on n'alertera jamais assez; mais encore faut-il le faire, dans des termes moins polémiques et moins outrancièrement
codés qu'à la manière tribunicienne et romantique dépassée d'un J.L. Melanchon qui s'est suicidé par le succès médiatique, donc antipédagogique, de son
style lui-même. Pour autant c'est la circonstance où ne pas oublier qu'il faudra bien une réflexion et une entreprise stratégiques proprement françaises pour sortir des périls
extrêmes qui nous menacent, l'actuelle étape appréciable d'apaisement apportée par F. Hollande (et souhaitons, que malgré naïvetés et maladresses celle-ci dure le temps nécessaire) étant un
socle à mettre à profit.
Mais, avant tout, dans une conscience sans complaisance de l'état du pays. Il faut donc bien en reconnaître l'entrecroisement des
lignes de clivage et faire vite et bien les vrais comptes qui sont tout à fait angoissants.
3 - Notons en préliminaires que les quelques personnalités, célèbres ou plus modestes, qui ont tenté des percées de réflexion hors des camps ( en tenant avant
tout compte de cette singularité sans même à ce stade juger de chacune au fond) sont pratiquement mises à mort : le leader du FG dont l'aspect visionnaire d'un besoin de "résistance"
n'est pas infondé a été expulsé par l'absence de toute reconnaissance à son endroit par un Président qui lui doit partie de sa victoire ; le courageux F. Bayrou a été payé par tous
d'ingratitude et de coups de pied des ânes parce qu'il a voulu sortir des rangs et des clichés; certains de ses séides osant dire qu'ils soutenaient moralement Hollande mais voulaient
en contrôler les choix économiques ont glané quelques voix d'estime pour leur honorable ambiguïté; les porteurs survivants de quelques exigeantes et lucides lignes politiques, ont
été, avec elles, passés par pertes et profits ( quelques miettes de voix seulement reviennent ici et là à des porteurs de l'étiquette MDC ou de l'esprit de Chevènement); les audacieux
socialistes souverainistes qu'ont été trois candidats ( dont l'emblématique Nikonof) du Mouvement d'éducation populaire ont été mis dans le sac statistique de l'extrême gauche et on n'a
même pas parlé de leurs raisonnables préconisations de sortie de l'Europe et de l'euro, sauf pour entendre dire - véritable injure - par des serviteurs de la gauche correcte droits dans leurs bottes, que ces héritiers d'Attac étaient lépenistes; on n'a pas parlé non plus de Debout la
République ( sur la même ligne programmatique en ce qui concerne l'Europe) dont les candidats ont faits quelques petits pourcentages , le seul N. Dupont Aignan restant, contre vents et marées,
contre UMP ( l'ayant combattu cette fois), PS et FN, en très bonne position à la tête des résultats de sa circonscription de l'Essonne, tandis que l'autre élu national du mouvement, F.X. Villain
, à Cambrai, a du reprendre pour chercher à sauver son siège, l'étiquette UMP .
4 - Point de salut en dehors des pensées préfabriquées tandis que quasiment tous les médias (l'hebdo "Marianne" de plus en plus hollandais, inclus) ont fait
leur travail tantôt d'enfoncement des quelques têtes qui dépassaient ( comme Bayrou ou Mélenchon) ou de rabotage et d'ensevelissement des originaux, l'hebdo précité cherchant à se rattraper par
un papier plutôt confus titré "la guerre des gauches est déclarée"; mais il ressort de cette vision que les clivages au sein de la gauche résulteraient surtout d'attitudes
différentes à l'égard de questions de société et surtout d'immigration, ce qui n'est pas infondé mais donne une place excessive au rôle du stupide "protectionnisme identitaire" ( de l'ordre des
sensibilités) de plus en plus partagé par tous les laïques anti communautaristes et anti différentialistes, par rapport à la question majeure (d'ordre économique) du légitime
protectionnisme commercial, laquelle est, à cette occasion, complètement éclipsée. Faut-il d'ailleurs rappeler que la gauche avancée - celle du M'PEP par exemple - ne fait aucune solidarité, tout
au contraire, entre sa demande de protectionnisme commercial et un protectionnisme identitaire qu'elle rejette complètement; ce qui n'empêche pas une certaine Aude Lancelin sous le titre
"fractures décisives" de nous inviter à penser qu'il y a "une gauche d'inspiration conservatrice, parfois souverainiste, affichant un ton nouveau sur les questions de sécurité et
d'immigration" . Voilà qui ferait plutôt penser aux positions de E. Valls... Or, à cette occasion un amalgame perfide entre souverainisme et sécuritarisme est à l'oeuvre : il va
chercher ses justifications, ses moyens de discréditer la gauche protectionniste, non pas dans les programmes très clairs de militants critiquant le libre échange, mais généreux
envers l'immigration (oui, nous avons besoin de nos frères Arabes, Kabyles et Africains) , mais dans les diverses spéculations d'auteurs de sciences humaines (Fassin, Bouvet, Brustier,
Guilluy) dont les recherches et analyses, en conflit les unes avec les autres, peuvent constituer des matériaux à prendre en compte ( pour autant que les sociologues soient clairs) , mais ne sont
que quelques mouches du coche du nouveau voyage politique des composants de la communauté française.
Il fallait commencer par donner ces coups de projecteurs dans les zones d'ombre ou de confusion que les médias ont automatiquement
entretenues sur ce qui a effectivement été, à raison de ces défaites de candidats isolés, des "non évènements" de ce premier tour , pour en venir , au delà de ce qui a été évènements
d'actualité tant commentés , à ce qui est rapports de forces sur la durée et qui n'a pas été assez bien mis en évidence.
5 - Le premier rapport de forces est celui établi, par le second tour de la présidentielle : un défaut de voix pour N. Sarkozy ; ce défaut de voix n'a pas été du à la faiblesse du courant
politique qu'il a incarné ( encore que bien des candidats se pressaient pour le remplacer), mais surtout à l'irrédentisme du Fn. L' aversion des
frontistes envers tout chef d'État de la République issue du Général de Gaulle, conjuguée à l'union des gauches ( et de quelques autres ) contre le président sortant, avec le
bénéfice aussi du soutien moral apporté par F. Bayrou à F. Hollande (malgré, néanmoins, un
report convenable des centristes en faveur de N. Sarkozy), a permis l'élection du candidat socialiste; c'est une conjonction française tout à fait originale , mais
qui ne reflète pas à nos yeux les réels rapports de forces politico- sociales.
Le véritable rapport des forces politiques ( droite/gauche) est donnée par le total, au premier tour des législatives, des voix s'étant portées sur l'UMP et
ses alliés, le nouveau centre, le modem et sur le FN et divers droite, soit pratiquement 50%; le PS, les "verts" , le F. G. faisant ensemble, même en comptant l'extrême gauche, un peu
moins. C'est qu'il y a toute une petite inclassable nébuleuse rendant très précaire le fil du rasoir du rapport de forces politiques.
Celui-ci doit surtout être compris au vu du rapport de forces sur les questions de société. Étant constaté que deux électeurs Ump sur trois partagent les points de vue du Fn, il y a
manifestement un front sociétal droitier très puissant : contre l'immigration, pour une politique sécuritaire et pénale plus répressive, marqué d'un esprit de prévention contre les
fonctionnaires, contre l'impôt et contre les services publics et sociaux, en défaveur aussi de cette libéralisation des moeurs à laquelle la social démocratie a longtemps et spécialement
associée une image de laxisme; ce qui est d'ailleurs paradoxal puisqu'il est évident qu'aujourd'hui une clientèle socialiste modérée - celle qui est en fait le vrai centre
politique français - s'assume tout à fait comme une "gauche populaire" partageant bien des positions des partis de l'ordre : pour la sécurité, pour l'Europe de la règle d'or,
pour le rejet du différentialisme culturel immigré. Un front social libéral modéré existe-il encore ? Il compterait un tiers de l'électorat UMP , auquel on pourrait
joindre le coeur de l'électorat démocrate socialiste, mais non celui de la gauche d'inspiration libertaire sans doute assez seule à vraiment vouloir une véritable hospitalité pour les
étrangers, moins de répression pénale et des prises de risques dans l'exécution des peines, ainsi que des changements de législation en matière de moeurs ( tolérance envers les
drogues"douces", homoparentalité, etc.). Que le vieux combat pour le progrès social se soit souvent émietté depuis des décennies en combats pour des causes particulières - et en vérité de bien
inégal intérêt, de la défense des sans papier et mal logés à la célébration des gays - continue à peser sur la cohérence de l'ensemble des gauches en matière de société; or
parallèlement et bien clairement un bloc d'opinions droitières sait très bien ce qu'il veut et ce qu'il ne veut pas, tandis que de surcroît cette pensée droitière simplificatrice et
accessible colonise de plus en plus non seulement les milieux modestes et populaires, comme le montre la progression du Fn, mais les milieux "socialistes" eux-mêmes.
Je pense ainsi que sur le plan sociétal la France est consciemment, majoritairement et solidement droitière, tandis qu'une bonne part de variantes et de confusions
régnent à gauche.
Quant à la ligne de clivage capitale, elle est sur le système économique et sur l'Europe. La droite parlementaire, le Modem, le Ps, les radicaux de
gauche et les verts sont tous aujourd'hui - avec certes des variantes importantes quant aux politiques à préconiser et à conduire - des "européistes". Seuls le Front de gauche (
encore que J.L. Melenchon se disait attaché à l'euro, mais en voulant un total changement de politique monétaire), le Front national, Debout la République et quelques éléments de la gauche non
gouvernementale (notamment le M'PEP) partagent - et il faut bien dire "partagent", même si chaque fois les uns et les autres contestent qu'ils puissent partager quoi que ce soit, alors que
les électeurs populaires des uns et des autres partagent bien les mêmes souffrances, les mêmes épreuves ) le refus de l'Union européenne telle qu'elle est et, donc, le refus de ce
qui en constitue le cadre et la logique : le système mondial du libre échange et de très difficile régulation
financière, dès lors qu'il ne peut pas y avoir de gouvernance mondiale efficiente capable de maîtriser les effets pervers des mouvements spéculatifs de capitaux.
En bref, 78 % des Français ( les autres, sauf quelques survivants gaullistes, étant réputés, bien souvent par caricature, d'extrême
droite ou d'extrême gauche) ont donné leurs voix à des candidats qui - conviction ou impuissance - ne remettent nullement en cause les principes gouvernant l'ordre du
monde : malgré sa vitalité démographique, et malgré des sondages d'opinion faisant apparaître une propension pour une dose de protectionnisme, n'est-ce là notre vieux pays de jeunes
obéissants et réalistes ?
Non seulement près de quatre électeurs sur cinq n'ont pas été conduits par les classes politique et médiatique à comprendre que les causes fondamentales de nos crises et régressions sont
dans cette mondialisation suicidaire que l'Europe entretient, mais le cinquième citoyen est disputé entre deux "extrémismes" aujourd'hui également stériles, mais inégalement dangereux. En fait
l'extrême gauche est un défi qui ne menace plus personne - même lorsqu'elle fait de l'audience - parce qu'elle ne peut trouver ses alliances, tandis que l'extrême droite a tout un terrain
d'expansion bien préparé par les derniers accents de la précédente gestion présidentielle.
6 - En effet le clivage sur l'Europe et sur le libre échange n'est pas ce qui compte pour les regroupements partisans et passionnels : alors que tout sépare
l'UMP et le FN sur l'Europe et sur l'économie mondiale, tout les rapproche sur le plan sociétal; alors que le PS et l'UMP sont en compétition pour le modèle social, beaucoup les rapproche en
politique économique internationale et ce qui les sépare en matière européenne, malgré le conflit apparent mais confus sur la question de la croissance, a parfois bien besoin
d'être regardé à la loupe! Or comment faire des politiques sociales différentes sur le socle des mêmes principes néolibéraux en matière de politique économique et commerciale internationale et
européenne ?
Ce n'est pas la raison qui fait les alliances et les charnières de l'Histoire; ce sont les passions et les malentendus. En plus, il n'y a guère de chance pour
que les générations montantes en aient un jour conscience puisqu'on ôte aux bacheliers littéraires le besoin de passer même une petite épreuve de rationalité ( les maths)
et à tous les bacheliers le besoin de connaître un peu d'histoire et géographie : voilà encore un autre effondrement français qui est le résultat des alternances. Il n'y pas assez de
monde aujourd'hui, et ce sera pire demain, à savoir encore que les fascismes sont nés, non seulement dans le champ social des chômages de masse (ce que rappellent les gauches) non
seulement , au plan, économique, des inflations galopantes (ce que rappellent les droites), mais, tout simplement, dans l'ordre politique, des divisions et des impuissances démocrates et
des tergiversations et mollesses socialistes. Ce qui nous guette.
Les conditions d'une large contagion idéologique droitière sont réunies et la réalité de l'importance des alliances entre de larges parts des droites n'est
plus, sinon ici et là de quelques jours ou quelques mois, qu'une question de quelques années. Des années
livrées aujourd'hui à l'incertitude de l'économie mondiale, au poker de l'élection présidentielle américaine et à l'impréparation mentale et technique des gouvernants en place, issus d'un
"delorisme" ayant échoué, ce qui leur rend bien difficile de concevoir de véritables plans B... ou C.
La gravité des menaces devrait nous rendre très exigeants à l'égard de nos gouvernants comme à l'égard de leurs opposants, alors que la myopie française telle
qu'elle ressort de manière flagrante d'un premier tour législatif va porter les citoyens confiants à se satisfaire un moment de mesures sympathiques et de quelques pansements et les
professionnels de la droite à souffler des braises sur les plaies et à y forger - sans avoir rien appris, ni avoir rien oublié - les armes de la reconquête du pouvoir.
Mais ni les uns, ni les autres, prisonniers des rythmes électoraux d'un quinquennat bien mal venu, ne perçoivent , qu'ils se trompent les uns d'époque, les autres d'enjeux.
Derniers Commentaires