Pour donner le cllmat de ce temps de transition voici trois chroniques issues de "Bulles d'Histoire" (Phenix EDITIONS, 2000.)
48 - DÉLÉGUÉ AU DÉSEMPLOI - 1985/1987
Quand Michel Delebarre m'a demandé de prendre la délégation à l'emploi, je savais que les socialistes n'en avaient plus que pour quelques mois. Ma jeunesse étant
loin, je ne provenais pas de leur récent sérail; mais j'appréciais leurs efforts pour faire face aux circonstances défavorables qu'ils connaissaient. Si j'avais une critique à leur faire, ce
n'était pas une critique de droite, mais une critique de gauche : ils se faisaient déjà piéger par le libéralisme mondial. Pour le reste j'avais beaucoup licencié chez Boussac, beaucoup
fait de pansements avec les TUC. Peut-être aurais-je une influence sur la politique pour l'emploi.
J'ai vite déchanté. On ne traitait pas de la maladie; on avait la charge des pansements. On gérait le budget du chômage en cherchant les ressources entre l'État,
l'Unedic et autres fonds de solidarité. On accompagnait par ailleurs les restructurations, c'est à dire qu'on négociait avec les grands groupes qui devaient "dégraisser" la manière dont ils le
feraient. La doctrine des équipes que je trouvais était qu'il fallait les obliger à faire des conversions et à payer pour. Je me demandais , quand partout déclinait l'activité française, vers
quoi ces conversions pouvaient souvent bien conduire. C'est pourquoi je ne répugnais pas à accepter des mesures simples qui n'étaient pas de la poudre aux yeux, mais d'un réalisme absolu :
des préretraites pour tous ceux qui y étaient éligibles, qu'ils occupent des emplois supprimés ou des emplois maintenus : leurs départs faisaient, alors, place à des salariés plus
jeunes, eux-mêmes menacés. C'était, au moins, pour tous ceux que pouvaient couvrir ces dispositifs de solidarité, la sécurité, ainsi qu'une aide indirecte aux restructurations françaises, non
censurée par la Communauté européenne.
Sous différents prétextes personne n'aimait cette "facilité". Les sociologues disaient qu'on perdrait la mémoire des entreprises, alors qu'on ne savait plus
véritablement à quoi cette mémoire servait. Les budgétaires, que ça coûtait bien cher, mais, à mon sens, pas plus que de payer des stages de reconversion sans issue débouchant sur des allocations
chômage. Les moralistes, que les entreprises ne devaient pas se délester ainsi - et c'est pourquoi ils ont réussi à leur faire payer de plus en plus cher leur participation aux mesures d'âge
- mais qu'elles devaient prendre la responsabilité de trouver un autre destin à leurs salariés.
Pour m'expliquer tout cela, il y avait quelques passionarias sincères qui n'avaient jamais quitté leurs études ou leurs bureaux et qui ne pouvaient savoir ce que
c'est de tomber en chômage ou de faire la fin de mois d'une entreprise sans fonds de roulement. Elles réussirent à faire sortir quelques rapports accablants à l'encontre des mesures de retraites
anticipées et à faire bloquer quelques gros dossiers à la faveur des consultations des organismes et conseils spécialisés. Elles ont depuis pris du galon et font la philosophie du partage du
travail, c'est à dire du partage du chômage. On avait trouvé une ligne de conciliation qui fut d'inventer la retraite anticipée à temps partiel. Les textes mirent des mois à sortir et furent peu
promus et employés. Néanmoins, c'est sans doute un des plus utiles défrichements que je fis dans mon métier d'alors.
Celui-ci offrait aussi de permanentes tentations d'accommodement avec le malheur. Tout un secteur de la délégation s'occupait des associations, des entreprises
intermédiaires, de l'économie sociale . Tout un autre secteur s'occupait des dispositifs d'assistance et d'appui pour les jeunes et les chômeurs de longue durée et couvrait la France déshéritée
d'un réseau de P.A.I.O. ( je n'ai jamais su ce que cela voulait dire ) et autres missions locales.
Ces structures de bonne volonté, essayant de nouveaux pansements, ajoutaient bien des complications à une situation déjà d'autant plus difficile à administrer que
la gestion du désemploi fait appel à un lourd dispositif enchevêtré et complexe. La formation professionnelle est, à cette époque, l'objet des soins de la Délégation du même nom; elle a
lieu dans des organismes spécialisés d'inégales qualités et de toute nature, dont la vieille AFPA, à conseil tripartite associant l'État et les partenaires sociaux. Elle se finance au moyen de
ressources de nombreuses origines dont celles des Régions. Quant à la gestion des chômeurs, indemnisés ou non - qui sont un important groupe de clients pour la formation - elle est éclatée. Outre
l'intervention des services départementaux d'État du travail et de l'emploi et du rôle conservé par les mairies , deux entités se renvoient les demandeurs d'emploi et de formation, dix à vingt
fois selon la durée de leur chômage, comme des balles de ping pong. D'un côté, l'appareil de l'A.N.P.E. accueille et compte les demandeurs d'emploi, les évalue, les oriente vers des
formations et contribue à leurs placements. D'un autre côté, les Assedic et l'Unedic leur versent les allocations, peuvent les guider, payent aux organismes spécialisés une part des
formations et participent, avec l'État, au financement des mesures d'âge.
Les exégètes de chaque maison trouvaient mille raisons pour justifier la répartition des tâches, le ciselage des frontières, les cocktails de financements. Pour ma
part, j'ai consacré des journées d'analyses à tenter de comprendre pourquoi il devrait en être éternellement ainsi. Mon testament, bien plus démonstratif que ces notations, était d'aller à la
fusion de l'organisme paritaire qu'est l'Unedic et de l'établissement public administratif qu'est l'A.N.P.E..
( PS le 10 Janvier 2010 ; ce fut une réforme pertinente que de regrouper enfin ces organismes en un pôle emploi en ...2008)
Je connaissais assez bien l'ANPE pour avoir été sur son berceau. En 1967, Pompidou demanda à Ortoli - alors commissaire au plan, avant de devenir ministre -
un rapport sur le traitement du chômage. 4OO.OOO demandeurs d'emploi semblaient, en ce temps, une grave menace pour la société française. L'ancien directeur de cabinet du Premier ministre proposa
la généralisation de l'assurance chômage, ce qui se fit par ordonnance après quelques négociations. Il préconisait, en parallèle, la formule allemande d'un seul organisme chargé de tout : prise
en compte des chômeurs, paiement des indemnités, dispaching vers les formations et réunion des moyens de financement de celles-ci, placement. Jeanneney, qui était ministre du travail, s'y opposa
en soutenant les missions traditionnelles de ses services qui géraient l'assistance chômage et veillaient au droit du travail et du placement. La situation était bloquée. Un matin de 1967, dans
ma cuisine, j'ai rédigé l'ordonnance créant l'A.N.P.E. : petit organisme alors qui devait devenir monstrueusement démultiplié, mais surtout mauvais compromis. Jacques Chirac, secrétaire
d'État à l'Emploi, à cette époque, l'a vendu au Premier ministre, ou plutôt à son conseiller social d'alors, Édouard Balladur. Je crois que nous avons fait une grosse bêtise en ne suivant pas
Ortoli. Depuis lors, des améliorations ont été apportées à la coordination, mais la fusion n'aura jamais lieu ( que vingt ans plus tard)
Vingt ans après avoir fait naître, en 1967, le secrétariat d'Etat à l'emploi, en charge, en 1987, de la Délégation du même nom, j'étais purement
et simplement devenu, comme je le dis dans mes quelques mots désabusés d'adieu....« le délégué au désemploi ».
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49 - LES EFFETS D'AUBAINE - 1981/2000
On pouvait quand même essayer d'être utile à la délégation à l'emploi, d'autant plus que la capacité d'écoute et d'innovation de Michel Delebarre offrait de
puissants atouts. Dans le contexte de libéralisation des échanges européens et mondiaux, l'une des grandes faiblesses de notre activité française était naturellement le coût salarial, en
particulier pour les entreprises de main-d'oeuvre. Bien des rapports se sont accumulés sur ce point. Il ne fallait pas être grand clerc pour soutenir que c'est le domaine dans lequel, malgré tous
les problèmes de seuils et de frontières, une action d'allégement des charges sociales était vitale.
Nous n'y sommes jamais parvenus de façon suffisamment significative. Fondamentalement, sans doute, parce que les stratèges de l'économie avaient déjà fait une croix
sur le textile, les jouets, la chaussure, la navale, les cycles, une part de la sidérurgie et de l'électronique, les meubles, l'électroménager, etc. au profit des hautes technologies et des
produits nouveaux. D'ailleurs, au sein du conglomérat des corporatismes constituant le CNPF, le poids des industries de main d'oeuvre n'était pas décisif. On avait accepté à l'avance une
société internationalisée et profitable, s'accommodant d'un matelas de chômeurs, à la faveur de transferts de ressources entre pourvus et exclus, d'assistance et de divers accompagnements que les
méchants appellent des gadgets.
Mais aussi, parce qu'aucune idée d'aide aux entreprises ne pouvaient sortir dans l'univers de la délégation à l'emploi sans que quelque sociologue ne vienne
expliquer que cela ne servait à rien : les entreprises existantes étaient bien obligées d'exister, donc de faire travailler, voire d'embaucher. Les aider était une dépense largement superflue,
aux retombées non mesurables. C'était ainsi créer, à leur profit, "un effet d'aubaine".
Pendant plus de dix ans, correspondant à peu près aux deux septennats de François Mitterrand - au cours desquels nous avons perdu, en net, un million et demi
d'emploi dans nos échanges extérieurs - la politique française a démontré sa frilosité pour maintenir nos emplois. L'absence de tout effort de régulation du commerce mondial, le refus de tout
soutien massif à ses industries de main d'oeuvre ont été de merveilleux "effets d'aubaine" pour les pays d'exploitation du travail humain, d'esclavage des enfants et de dumping social et
monétaire; de merveilleux "effets d'aubaine", aussi pour tous les négoces, mondial et français, qui prospèrent sur les différences de coûts comparatifs d'approvisionnement.
J'essayais, dans ce métier, d'intéresser mes interlocuteurs - tels que le ministère des Finances et de l'Economie ou tel que le S.G.C.I., organisme de coordination
des négociations européennes - aux causes du désemploi. Ils soutenaient que les mesures de régulation ne pouvaient avoir qu'un effet "contre-productif". Sur le long terme, ils considérent que
tout approvisionnement au moindre prix à un effet global positif. Ils ne m'ont jamais convaincu, mais je dois constater qu'en 2000, les apparences leur donnent raison. Je me suis lourdement
trompé dans un pamphlet que j'écrivis lorsque le gouvernement bascula de Juppé à Jospin. "Trois illusions qui nous gouvernent" a d'ailleurs
eu du mal à trouver un éditeur. Tous, pensant qu'on doit vendre aussi de l'espoir, me trouvaient trop pessimiste.
Et je l'étais. La première illusion que je dénonçais était que le libéralisme international puisse être créateur d'emplois. La seconde me paraissait de penser que
l'Europe, élargie à des pays de structures économiques bien différentes de celles des nations fondatrices, dépourvue de pouvoir politique démocratique, puisse conduire à autre chose qu'à une
aggravation du désemploi. Je voyais une troisième illusion dans les vertus accordées à notre régime politique d'alternance. La dictature des systèmes de scrutin majoritaire bipolarisant le pays
et déchirant l'électorat en deux camps, n'offre pas le moyen de répondre aux besoins de fonctionnement de notre société, mais établit le risque d'un retour en force d'une droite
incorporant les sensibilités de l'extrémisme. Le débat reste ouvert sur le modèle européen. Le quinquennat "sec" va nous précipiter vers des risques accrus de division et de démocratie absolue au
bénéfice des gagnants des deux consultations législative et présidentielle si les durées des mandats viennent à coïncider.
En ce qui concerne l'emploi, mes voeux sont comblés, puisque j'écrivais "je souhaite me tromper". En effet, alors que j'annonçais une très importante
progression du chômage, les statistiques nous disent qu'il a beaucoup reculé.
Il est vrai qu'elles sont dégonflées par le nombre des salariés à temps partiel - même si beaucoup, dont particulièrement des femmes, peuvent apprécier cette
commodité - qui ne sont pas comptés comme des fractions de chômeurs, mais comme employés. Elles sont encore dégonflées - là encore, même si cette réduction peut rencontrer les souhaits de
certains pour du temps libre - par le partage du travail tenant aux trente-cinq heures. Cet autre partage de l'inactivité a bien bonifié les décomptes. Elle sont nettoyées par la radiation
des irrécupérables et des titulaires de quelques droits jusqu'à retraite. Elles sont allégées des stagiaires et des "emplois-jeunes" pris en charge par les collectivités publiques et dont il
faudra bien, un jour, gérer les sorties. De la même façon qu'un retraitement de comptes consolidés d'un groupe, peut "plomber" ou flatter celui-ci, la statistique du chômage peut donner une
optique qui désespère ou qui remonte le moral, ce que l'on constate sauf pour ceux qui restent sur le sable. Le thermomètre ne mesure plus l'ampleur du désemploi, mais, largement, les effets de
la répartition de l'emploi. Quel "effet d'aubaine" d'avoir conservé, en apparence, le même thermomètre !
S'il exprime une part de vérité, comment ne pas s'en réjouir. Comment toutefois parvenir à comprendre qu'il puisse en être ainsi. La diminution du nombre des
agriculteurs non salariés - dont bien des producteurs, sans réelle protection par des organisations européennes de marchés, sont ruinés par la pression des grandes surfaces s'approvisionnant hors
frontières - n'est pas prise en compte dans les statistiques du travail. Ailleurs aussi, les coûts comparatifs donnent toujours l'avantage aux pays tiers. Leurs produits fabriqués moyenant de bas
salaires, ceux de haute technologie inclus, rentrent de plus en plus aisément dans notre espace de consommation. Voilà qui continue à frapper de nombreuses entreprises, comme l'illustrent
les conflits durs que conduisent les laissés pour compte de ce que l'on appelle "la nouvelle croissance".
On ne saurait nier que celle-ci est palpable dans une floraison qu'on n'imaginait pas il y a trois ou quatre ans : le développement des services répondant aux
appétits entretenus de commodités, de plaisirs, de pouvoir, la sophistication de la vie individuelle et collective, les demandes de portables, d'internet, de nouvelles communications, l'ampleur
des collaborations qu'appellent les nombreuses créations audiovisuelles et artistiques, toutes les offres de nouvelles modes, de nouveaux luxes, de nouveaux besoins. La bonne bulle
financière qui en résulte n'a pas crevé. Elle a permis des avancées dans l'exportation et des placements profitables dans l'économie internationale. Rien, d'ailleurs, qu'on puisse reprocher tant
il est vrai, comme le dit d'expérience le patron d'un grand groupe que "la croissance externe, on ne la fait pas pour le plaisir, mais parce qu'on ne peut pas faire autrement. Quand on est engagé
dans une bataille mondiale, c'est, à terme, une affaire de survie". L'aisance de beaucoup permet, par des prélèvements encore acceptés, une redistribution de revenus. Elle autorise d'accompagner
par des secours ceux-là mêmes qui ne sont pas portés par le marché du travail en leur distribuant des capacités de consommation qui soutiennent la demande.
Ce climat assure-t-il à la fois l'amélioration de l'emploi, de la sécurité et du niveau de vie ? Que veut dire l'assertion selon laquelle il y a eu plusieurs
centaines de milliers de créations nettes d'emplois?
Et, d'abord, quelle est la qualité de ceux-ci ? Ils sont souvent intérimaires, précaires, volatils et, sans doute rémunérés, de manière moins appréciable, moins
garantis aussi que dans l'économie traditionnelle. Tout ceux qui partagent un peu la vie du pays savent que cette croissance peut rimer avec souffrance. Des analystes en apprécient même le taux
par des mesures prenant en compte des "pathologies particulières". Les angoisses du travail en morceaux, de la pression sur les rémunérations, de tout ce que l'on impose à un candidat à un emploi
ou à celui qui veut garder celui qu'il a, y sont certainement pour quelque chose.
On n'a rien sans rien, n'est ce pas. Ces stress sont-ils le prix d'une "prospérité" redressant la quantité d'activité offerte? La quantité numérique d'emplois
certes, grâce à une part d'émiettement du travail. Mais qu'en est-il en ce qui concerne la quantité volumétrique d'emploi total? Pourrait-on mesurer- sur la base d'un même étalon qui comparerait
des périodes de références - l'évolution de l'activité travaillée nationale? Il faut poser la question. Pourrait-il exister un système d'appréciation, avec les correctifs de démographie et
de productivité, qui pourrait permettre d'y répondre? La politique du thermomètre ne devrait pas s'arrêter à l'effet d'aubaine médiatique, mais aller au bout d'une logique économétrique.
Nous sommes, en effet, devant une contradiction d'apparences. Comme on disait autrefois, elle "interpelle". D'une part, le chômage statistique diminue.
D'autre part, le désemploi marchand - constitué de formes d'inactivités économiques, souvent subies, parfois souhaitées - est partout : dans les activités agricoles aux débouchés détruits;
dans la réduction hebdomadaire et, souvent, annuelle, du temps travaillé; dans l'allongement des temps d'études et de formation; dans l'abaissement des âges de départ en retraite; dans les
heures non rémunérées de ceux des salariés qui n'ont trouvé, contre leur voeu, que des tâches partielles; dans les périodes intercalaires de chômage; dans les stages non productifs; dans les
embauches publiques qui pallient les insuffisances d'offres du marché; dans les éprouvantes difficultés qu'ont les salariés licenciés, les jeunes exigeants et les demandeurs de longue durée de
trouver des employeurs.
Il est vrai que ces derniers ont, à l'inverse, du mal à trouver et à garder des collaborateurs que pourchassent les chasseurs de tête. C'est ce qui se passe dans
l'économie très spéciale et limitée issue d'internet. Internet que l'un des jeunes héros de la "nouvelle économie" a pu définir, en raison du libre accès à la toile, comme "une fusion
géniale du communisme et du capitalisme". Ce sont les promoteurs de "start-up" qui subissent les examens non seulement de leur "business angels", mais encore des surdoués qu'ils cherchent Ã
embaucher.
Mais que veut dire, ailleurs, l'expression répétée d'un besoin, bientôt non couvert, de main-d'oeuvre adéquate? Il est bien vrai que le capitalisme, par sa
prodigieuse capacité d'adaptation à toutes les gestions politiques, à la faveur de l'aisance d'action que lui donne la perméabilité de toutes les frontières, ne cessera jamais de créer la
surprise. Des salariés adéquats? Est-ce à dire compétents et pas trop payés? Notre modèle, en suivant la perfide Albion ( je parle de son calcul du chômage et de l'indemnisation, si l'on
peut dire, des chômeurs anglais ) est en train de se chercher, de plus en plus, du côté des pays récusant les grandes garanties sociales. Il est clair qu'en adoptant une part de leurs recettes,
on deviendra un peu compétitifs avec eux. Tout peut fonctionner ainsi longtemps que de bons résultats financiers permettront, par une voie ou une autre, des prélèvements restant
supportables pour les classes moyennes, et finançant les minima sociaux des exclus. Voilà le moyen de réguler les valeurs du marché par des valeurs non marchandes. Un compromis rendu possible
parce que le niveau d'activité planétaire est ce qu'il est : meilleur, chaque jour, grâce aux ressorts qu'il trouve dans la division du monde entre opérateurs florissants et populations du
sud exploitées dans tous les domaines - ceux des coûts des matières premières, des transports, du travail et par les termes des échanges - et qui, de ce fait, vivent, de plus en plus dans
une tragique misère, porteuse d'atroces conflits. Il n'est plus nécessaire que "l'impérialisme" soit "le stade supérieur du capitalisme". En fait, il n'y a pas de surprise, mais toujours la
même recette. L' OMC, après le GATT, est là pour ça.
C'est vraiment un "effet d'aubaine", pour le socialisme européen, qu'à ce compte, le capitalisme international se porte bien.
50 - LES PHOTOS CAVIARDÉES -1987
Lorsqu'en 1986 l'Hôtel hébergeant le ministre du Travail, de l'Emploi et de la formation professionnelle, est revenu à Philippe Seguin, celui-ci avait des idées,
mais aussi un cabinet. Les deux ne coïncidaient pas forcément, ce qui conduisait d'ailleurs entre le patron et ses collaborateurs à des clashs sévères marqués par de sanguines colères
ministérielles. Au point que certains de sa proche équipe, pour essayer d'apaiser un débat avant que celui-ci ne s'envenime, m'appelaient souvent comme pacificateur. En effet, le
ministre ne m'engueulait jamais, peut-être parce que je l'avais connu dans les temps historiques lorsqu'il était au cabinet du général, peut-être en raison de la restructuration du textile
vécue ensemble dans les Vosges, quand j'équilibrais les efforts de reconversion entre lui et le socialiste Pierret, peut-être parce que j'avais été nommé par son prédécesseur Delebarre.
D'autres, tout à l'inverse m'étaient férocement hostiles : j'avais continué avec les socialistes un métier de service public; je n'assassinais pas mes collaborateurs de cette sensibilité;
c'est par le gouvernement battu que j'avais été promu dans la fonction de Délégué à l'emploi.
Pour traiter la situation, les idées du ministre, au demeurant, me paraissaient simples et saines. Il fallait assouplir, le marché de l'emploi, sans se faire
d'illusions sur les résultats. Pour assouplir le marché de l'emploi, il avait d'ailleurs testé auprès de moi, comme auprès de bien d'autres, deux questions qui lui tenaient à coeur. L'une
comportait une réponse assez facile : pouvait-on supprimer l'autorisation administrative de licenciement sans ouvrir la porte à des excès? La réponse était "oui" et il réussit vite à bien le
faire. L'autre était bien plus coton : "comment rétablir des pompistes et des garçons d'ascenseur?". Promouvoir "les petits boulots" sans menacer les vrais, sans toucher à la
productivité, sans émietter et précariser le travail, ce n'est pas très commode.
Il savait bien que tout cela ne changerait pas le grand mouvement de fond de destruction progressive, par le dumping social et monétaire des pays tiers émergents,
de pans entiers de l'activité industrielle traditionnelle que ne pouvaient relever d'emblée les services et les avancées technologiques pour l'exportation. C'est pourquoi il devait en fait
poursuivre la politique d'accompagnement du chômage : sous un nom ou sous un autre, les stages, les TUC, les assistances, l'économie sociale, les pansements des retraites anticipées et des
reconversions hasardeuses dans la foulée des grands licenciements.
Cette continuité de bien des mesures critiquées par la droite lorsqu'elle n'était pas aux affaires n'était pas du tout du goût des politiques de son cabinet dont
certains membres voulaient d'abord transcrire leur programme électoral et régler des comptes. L'un de ceux-ci, malgré une ancienne belle compétence, avait été au placard depuis 81. Il avait
mal vieilli et avait pris l'allure d'une lourde grenouille rancunière jouant le rôle de commissaire politique. Il en voulait à ceux qui avaient continué leur carrière dans l'alternance. Il est
bien normal qu'il ait alors monté quelque cabale contre "le délégué des socialistes". Tout fut utilisé à mon encontre, y compris d'une manière assez ignoble, les séquelles de l'affaire Boussac.
Mais, surtout, comme le gouvernement de droite ne pouvait guère trouver le moyen de faire bien différemment du gouvernement de gauche, un jour est arrivé où le ministre gêné m'a expliqué qu'il
était "vraiment difficile de faire la même politique avec les mêmes gens". Les mêmes gens, c'étaient les deux directeurs d'administration centrale : celui que j'étais et le directeur des
relations du travail qui était Martine Aubry. Qu'elle parte eut été interprété comme une chasse aux sorcières. J'ai donc satisfait au désir du ministre en lui indiquant, comme il l'espérait, que
celui qui devait partir c'était moi qui n'appartenait à personne. Qui fut dit, fut fait et, dès lors, le tout assez gentiment.
Mais le commissaire politique m'avait réservé un chien de sa chienne. Je n'en ai pris conscience qu'un peu plus tard avec le coup des photos de la salle des
accords, cette salle des accords de Grenelle qui est devenue historique. J'y fais un tour de curiosité un jour où j'attendais dans le vestibule de l'hôtel de Grenelle un entretien au
cabinet. Je regarde au mur les illustrations de la négociation de 1968 à laquelle j'ai participé de bout en bout, comme directeur de cabinet du secrétaire d'État à l'emploi d'alors. Je connais
bien ces photos où, comme les collaborateurs de Georges Pompidou et de Jean-Marcel Jeanneney, je me trouve au second rang, un peu de travers derrière Jacques Chirac. Or, aucun des clichés de la
négociation de Grenelle placés dans la salle des accords ne comporte une vieille trace de mon jeune temps. Je n'ai trouvé qu'un peu de flou à ma place vide. Ce témoignage d'un certain rôle exercé
autrefois par un fonctionnaire ayant continué à servir l'État lorsque celui-ci était géré par leurs adversaires avait sans doute été insupportable à certains. Peut-être, fallait-il aussi que le
directeur à abattre que j'avais été ne puisse en tirer crédit.
Avant de songer, tout simplement, à vérifier que les photos affichées étaient truquées en consultant le volume 1968 de l'année Larousse qui est illustrée par
une vue de la conférence, j'avais demandé à un photographe de presse que j'avais bien connu s'il pouvait retrouver un document témoin. Il s'est dérobé : il ne savait plus où pouvaient être
de telles archives. Puis, en rigolant, il a ajouté :
« tu es une victime de la technique stalinienne. Tu as été caviardé. Je pense que la plupart des originaux ont été détruits. Tu devrais être honoré
d'être traité comme Zinoviev et Kamenev. Comme ces traîtres. Ils ont partout disparu des photos officielles du communisme, comme des manuels scolaires. C'est ainsi qu'on écrit l'Histoire.Tu es
devenu un homme invisible, au passé invisible du moins, un homme illisible, quoi ! ».
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