A la suite de mon billet sur le harcèlement professionnel
j'ai reçu la contribution ci dessous à la reflexion sur ce mal du temps
Je la publie volontiers tant il est vrai que le système est contagieux : dans la concurrence mondiale, l'État doit être aussi "rentable" , compétitif avec les
" moins disants fiscaux" : moins peser sur les charges que subissent ... les actionnaires à travers les coûts publics.
Le harcèlement professionnel ne deviendrait-il pas globalement un mode de gestion des
« ressources humaines »? La Fonction publique de l’État touchée à son tour…
par Catherine Piquemal Pastré
Docteur d'Etat en droit public
Maître de conférences -Faculté de droit - Université de Rouen
Qu’il y ait des raisons au harcèlement professionnel liées aux désirs des actionnaires, certes, mais il
semble que cela s’inscrive aujourd’hui, dans un cadre plus large des relations du travail, des relations humaines en général, marquées du sceau de la brutalité et de la violence.
Ne serait-ce pas un mode de gestion volontairement retenu pour obtenir une soumission totale vis-à-vis de
l’employeur, de ses objectifs, dans une vision comptable de toute l’activité humaine ? Ne serait-ce pas aussi à certains égards, un mode d’action politique ?
Ainsi, l’action politique qui vise à réformer l’État en réformant la Fonction publique n’en est-elle pas
aujourd’hui un témoignage ?
La réforme de l’État que l’on nomme Révision générale des politiques publiques, s’exprime par la
volonté des gouvernants actuels de désengager l’État de nombre de ses missions. Ce désengagement de l’État, des collectivités publiques se traduit par une réduction du nombre et de la place des
services publics, donc du nombre des fonctionnaires. Comment alors se « débarrasser » des fonctionnaires titulaires de leur grade ?
La loi du 3 août 2009 sur la mobilité dans la Fonction publique est
conçue dans cette perspective.
Déjà, sur la base de la RGPP, à des fins d’économies, on ne remplace qu’un fonctionnaire sur deux partant à
la retraite. La loi du 3 août va plus loin, elle donne à l’administration les moyens d’organiser la sortie des fonctionnaires en « réorientation professionnelle » vers le
secteur privé, dans ce qu’elle appelle pudiquement un « projet personnalisé d’évolution professionnelle ».
Comment alors, de la recherche de la satisfaction des besoins d’intérêt général, les fonctionnaires vont-ils
pouvoir passer à la recherche du profit, lorsque l’Administration, les « aide » à accéder à un emploi dans le secteur privé ? Mais là ne s’arrête pas la loi du 3 août
2009…
Alors que l’on croyait que seule la Fonction publique territoriale était atteinte par la pratique
condamnable et condamnée par le juge administratif, du harcèlement moral, c’est, pour la Fonction publique de l’État, la loi elle-même qui ouvre et organise ce « mode de
gestion ».
Par cette même loi du 3 août 2009 qui crée la « réorientation professionnelle », le législateur offre en effet à l’Administration la possibilité de supprimer l’emploi sur lequel se trouve le fonctionnaire, en le plaçant dans cette nouvelle
position. Si le fonctionnaire fait alors preuve de « résistance » aux propositions, pressions de l’Administration, il peut être d’abord placé « en disponibilité
d’office », situation qui peut ensuite se solder par son licenciement pur et simple.
N’est-ce pas là l’organisation annoncée du harcèlement moral, tel qu’il est précisément défini et condamné
par le statut lui-même ?
Et puis, il ne s’y retrouve pas, cet agent du service public, dans l’obéissance hiérarchique désormais
fondée sur la peur, peur du lendemain, peur de déplaire au supérieur et de perdre ainsi son emploi, lui qui jusqu’alors obéissait aux ordres, conscient de sa mission de service public, prêt à
s’investir totalement car dégagé du souci du lendemain, étant assuré d’avoir une « carrière ».
Comment l’État employeur ne va-t-il pas, demain, désespérer ses agents, lui qui montre du doigt aujourd’hui,
les employeurs du secteur privé qui, par leur mode de gestion poussent leurs agents désespérés au suicide ?
Les « droits acquis » ? Qui a parlé de « droits acquis » ? Le contenu de la
situation du fonctionnaire, ses droits et ses obligations peuvent être modifiés unilatéralement par l’État ou la collectivité publique employeur, à tout instant, sans que le fonctionnaire puisse
invoquer des « droits acquis » ou réclamer une indemnisation quelconque.
La situation statutaire permet en effet à la personne publique, seule juge des besoins du service, d’établir
unilatéralement la situation de ses agents et de la modifier à tout instant, pour l’adapter aux besoins de l’intérêt général qu’elle apprécie souverainement : souplesse de l’emploi, au
service de l’administration, distinct du grade, qui n’est même plus, compte tenu de la loi de 2009, la garantie du fonctionnaire.
Alors, quand dans un entretien au Monde du 8 octobre 2009, Eric Maurin distinguant entre « le déclassement et la peur du déclassement » semble penser que la Fonction publique est à
l’abri des risques de déclassement et que les fonctionnaires se battent en réalité pour défendre l’acquis de leur statut, « une protection » dit-il, on est loin de la réalité juridique
de la situation du fonctionnaire.
Et puis aujourd’hui, l’intérêt général dans le sens duquel doit agir l’État est inspiré et calqué sur la
conception anglo-saxonne « utilitariste ».
Recruté pour assurer des missions de service public dans une conception républicaine, sociale de l’intérêt
général, le fonctionnaire se retrouve à assurer des fonctions dans l’intérêt général « utilitariste », correspondant à ce qui est économiquement utile aux agents économiques dominants
du moment, dans une ambiance de performance, de rentabilité, complètement étrangère à la philosophie du service public.
C’est alors que le sentiment de « déclassement » du fonctionnaire apparaît, que celui-ci en
complet désarroi, totalement désorienté, se sent moralement harcelé, incapable de répondre à des objectifs de profit, conscient du fait qu’on veut le faire « sortir » de la Fonction
publique, lui qui n’est plus considéré que comme un « coût » au regard du budget de l’État, et non plus comme remplissant une mission au service de la collectivité toute
entière.
Le 15 avril 2010
Article 44 quater de la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984, Titre II
du statut général des fonctionnaires relatif à la Fonction publique de l’État.
Voir : « Fonctionnaires désorientés. Quand l’examen du
texte en dit long sur la volonté politique. Approche juridique du projet de décret relatif à la réorientation professionnelle des fonctionnaires de l’État » mercredi 10 février 2010, par
Catherine Piquemal-Pastré,,
Article 6 quinquies de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983, Titre I
du statut général portant droits et obligations des fonctionnaires.
[v]
Eric Maurin, directeur d’études à l’École des hautes études en
sciences sociales (EHESS), La Peur du déclassement, 2009 (Le Seuil, La République des idées).
Il y a pire que cela.
Non seulement, le contrat change, mais on constate malheureusement que l'on est loin du but inscrit (service public). Des promotions seront données suivant services privés rendus (ragots rapportés, élaboration de faux ou seulement pour des profils serviles ou opportunistes sans intérêt pour la collectivité; on constate ainsi le choix de dirigeants bien trop nombreux au non respect des lois, de la moralité alors qu'in fonctionnaire est recruté pour l'appliquer, et pas pour la détourner. En cas de dénonciation de violences même d'un cadre dit sup sur un agent, tout sera fait pour couvrir le méfait et nombreux seront ceux pour y participer. Les organismes chargés de dire le droit donneront des jugements ineptes, les arguments, les pièces ne seront pas lus.
Le fonctionnaire est recruté sur concours et avait encore il y a peu un contrat d'engagement de 8 ans.
il ne vaut rien sur le marché de l'emploi et les "passerelles" qui sont données n'équivalent même pas aux indemnités d'un départ négocié ou d'un licenciement.
L'ensemble finalement inquiète sur les fondements de notre dite république et sur l'économie.
De telles dérives aujourdhui avec l'aval des tribnaux, la direction du pays par des ripoux incompétents, ne peut que nous inquiéter, tous de façon trèxs concrète et rapidement.