Voilà plus de cinquante ans - exactement 53 - que j'ai sur le coeur l'affaire du Zakri.
C'est à cet engagement meurtrier, en Oranie en 1956, que je réfère dans l'épisode "Mes marins" de "Bulles d'Histoire " , de même que je reprends
quasiment dans les mêmes termes, les moments de cette "bataille" dans le Chapitre 11 de "la Course de Printemps" .
Or des recherches m'ont conduit à découvrir le site sur lequel écrivent et témoignent depuis quelques années des fusiliers marins de la DBFM rescapés de cette
aventure
http://djebelzakri.canalblog.com/archives/accueil/index.html
Page 1 à 9 - L’opération du Djebel Zakri
On y trouve souvenirs précis, expressions de tout ce que pouvaient penser les soldats
d'alors, cartes, fac similé d'articles de presse, correspondances, photos très éloquentes, etc. : tous documents que je n’ai pas pu bien transférer, mais
...
IL FAUT ALLER VOIR CE SITE : la vérité de cette époque parfaitement décrite par des engagés volontaires du temps, mais qui n'auraient pu imaginer ce à quoi, et
à qui , ils s'étaient livrés
Je reproduis ci-après mon témoignage et ce que j'ai comme part d'explication de cette vilaine affaire
- MES MARINS - 1956
Au chef lieu, il y avait des obsèques : après une lourde intervention de pacification,
on rendait les honneurs aux cercueils alignés, drappés de tricolore, frappés de l'ancre de marine. Il y en avait presqu'autant que, selon la presse, de combattants F.L.N. tués au cours de que
l'on avait appelé la "bataille du Zakri" dans l'ouest algérien,.
Entre les sonneries aux morts et les remises de décorations, je revivais l'opération. Elle
avait été montée de manière classique. Un vaste compartiment de terrain, composé de djebels allongés et de petits plateaux de piémonts, avait été, le plus discrètement possible, bouclé
avant l'aube, par des troupes motorisées constituant le filet de la nasse. Une fois en place, elles croisaient leurs vues et leurs feux sur tout ce qui prétendrait en sortir. D'autres
unités, à pied, étaient chargées de battre et ratisser la surface encerclée. Les habitants étaient rameutés vers des points de contrôle. Ceux qui ne se laissaient pas contrôler étaient les
rebelles. Au point haut du dispositif, un peu en avant du bouclage, était le piton du commandement. Deux types de forces étaient engagées : celles du secteur qui quadrillaient habituellement le
pays et le connaissaient bien; des forces d'intervention venues d'ailleurs. Mon peloton de chars et d'hommes portés appartenait aux premières. Nous y travaillions tantôt en véhicules, tantôt au
contact. Nous avions été placés en réserve auprès du commandant d'une demi-brigade de fusiliers marins : une troupe d'élite, spécialement entraînée, sophistiquement équipée, faisant, sur de
courts séjours opérationnels, la guerre comme un ballet, avec élégance, courage et férocité. C'est dans un douar qu'elle avait un jour "nettoyé" que j'ai fait fait rapine, avant que tout ne
brûle, d'une couverture de laine aux bandes vertes et blanches surlignées de fines rayures oranges, pourpres et noires, dont je ne parviens pas à me séparer, sur laquelle je couche encore souvent
depuis plus de quarante ans.
A peine l'aube s'était-elle ouverte, que ces commandos de marines, en progression sur
les pentes du djebel, furent cloués au sol par des tirs émanant d'une ligne de maisons, de figuiers de barbarie et de rocs en désordre. L'ensemble constituait comme un petit ksar surélevé par
rapport au lacet abrupt d'une piste. Au delà, un tournant, pour franchir un mauvais col, passait sur l'autre versant de ce haut de vallée.
Longtemps, dans mes jumelles, depuis le P.C., je suis resté à observer: dispersés en
tirailleurs, dans leurs treillis vert pomme, les hommes aux bérets à pompon rouge se faisaient "allumer" dès qu'ils se levaient de derrière un pli de terrain ou une murette. Ils ont fini par
donner l'assaut à découvert, enlevés par des enseignes de vaisseaux, glorieux comme en quatorze et fauchés par les rafales. Ils ne sont pas arrivés jusqu'au ksar avant que les fellaghas n'aient
réussi à se replier dans une grotte au delà du col. La journée s'est achevée sous les attaques au rocket de l'aéronavale, dans les fumées et dans les flammes.
Ce terrain, qui a fait tant de morts, je le connaissais. Sur cette piste, entre les aloès,
j'aurais pu me porter. Avec mes jeeps et mes chars légers - du modèle de ceux qui avaient fait la guerre de Corée - je l'avais souvent empruntée. Un jour, je l'avais trouvée coupée en dents
de piano, par des tranchées dans une épingle à cheveu et le half track de tête, surpris, a versé : deux hommes aux jambes écrasés. C'est sur cette piste aussi que j'avais vu mes premiers égorgés
: des jeunes du contingent, avec les couilles bourrant leurs bouches, déjà couverts de mouches.
Je ne croyais pas à la pacification, à cette guerre, à cette bataille. Mais je ne pouvais
plus rien changer. J'étais soldat : là pour prendre et pour sauver des vies. Au début de l'accrochage, j'avais osé dire au pacha :
« Commandant, mes chars peuvent passer. La résistance, je peux la
canonner.
Il m'avait foudroyé de son regard de chef.:
- Non, mon petit; ça c'est pour mes marins ».
Correction du 1er Février 2010 : Un correspondant
qui était présent comme membre des commandos de marine , Jean Claude Balisson, m'invite à insérer das le texte ci-dessus "les corrections nécessaires pour
le rétablissement de la vérité."
Rectificatif que je produis bien volontiers et qui
éclaire comment cet engagement n'a pas plus fait appel aux commandos de marine qu'à la cavalerie légère blindée qui pouvait éviter le massacre de marins de ja DBFM; j'insère donc ci
dssous ce qui m'est demandé :
Votre blog fait référence, entre autre, à la
trop fameuse opération djebel Zakri dont j'ai décrit le déroulement à l'aide de témoignages reçus par des rescapés et le mien, en tant qu'acteur
passif.J'y découvre
une anomalie quant à la troupe que vous désignez pour avoir pris une part active à l'assaut.
Ce ne sont des commandos marine, comme vous le
citez, qui ont essuyé les premiers coups de feu, mais des marins de la D B F M ( Demi- Brigade de Fusiliers Marins), composée majoritairement d'appelés du contingent et
derappelés, donc une
troupe peu aguerrie et totalement inexpérimentée.
Les commandos marine, auxquels j'appartenais,
ainsi que la légion étrangère ont été héliportés à 400 mètres du piton sur lequel se tenaient les rebelles. Nous avons reçu l'ordre de ne pas bouger (
note de GB : comme moi-même ) laissant ainsi au commandement de la
D B F M le soin de recueillir les lauriers d'une victoire qui ne pouvait se solder que par un massacre. Vous en connaissez le dénouement....
suite:
Après quelque temps de répit, je pressentais une appréhension inconnue venue m'envahir me poussant à aller vers cet homme. Une conscience s'est manifestée en moi, je reviens sur mes pas et retraverse toute la cour du poste militaire jusqu'à repasser devant le prisonnier, lequel avait comme par télépathie senti que quelque chose avait bougé en moi. Dans un regard plein de tristesse et de désolation, il m'adresse la parole en ces termes :
— Mon fils, aide-moi sinon ils vont me tuer comme les autres.
Je lui répondis aussitôt :
— que veux-tu que je fasse, si toi tu travailles pour le FLN je ne pouvais rien faire pour toi, malheureusement.
Lui répondis- je d'un air navré.
— Non ! reprit-il d'une voix brisée.
— Je n'ai jamais travaillé avec le FLN ni avec personne d'autre d'ailleurs.
Je lève mes mains vers le ciel et lui dit : -demande à Dieu, lui seul pourra t'aider, moi je ne suis rien du tout.
— Mais non ! me dit-il sur un ton meurtri, rappelle-toi lors de vos patrouilles, vous passer souvent devant chez moi.
Puis il rajoute, très sûr de lui :
—tu sais devant le moulin, à côté du ruisseau, c'est là où vous passé souvent. Moi j'habite juste la maison qui se trouve à côté et tu vois mon fils, je suis aussi père de six enfants, que vont devenir mes enfants si jamais il m'arrivait quelque chose.
— Crois-moi, me dit-il la voix enrouée, mais ses mots étaient des cris, je te jure devant Allah que je n'ai jamais fait de mal à personne.
— Mais comment se fait-il alors que les militaires t'ont ramassé, lui demandais-je de nouveau, intrigué, par toutes ses paroles, aussi dures et ces mots qui venaient creuser en moi une douleur inattendue.
— Les soldats sont rentrés chez moi, reprit-il : par ce qu’ils ont eu des morts dans une embuscade à côté de nos maisons et ils nous ont accusés d'avoir hébergé ceux qui les ont attaqués.
— Les soldats ont déjà exécuté certains villageois, ils les ont pris pour des membres du FLN insista-t-il, le regard au bord des larmes. Mais, j'ai peur qu'ils reviennent aujourd'hui, pour m'amener avec eux et cela seul Dieu sait ce qui pourra advenir de moi, je t'en supplie mon fils, tu peux faire quelque chose pour moi, je t'ai entendu parler avec le lieutenant en français.
Après m'avoir supplié avec toutes les paroles de supplicier, j'ai ressenti ce poids énorme que le destin a voulu poser sur moi comme témoin de cette tragédie, comment allais-je affronter l'impossible, me dis-je ?
Pourtant dans ma vie jamais je n'avais ressenti de courage comme ce jour, quelque chose s'était hissé en moi pour accomplir un geste envers un autre humain. En ce temps-là, il n'était pas facile pour le petit harki comme moi d'aller expliquer quelque chose dont le sort pouvait se retourner contre vous. Cependant, j'avais appris ce vieux proverbe arabe qui disait ceci : (ne viendra celui qui te tuera que lorsqu'il arrivera celui qui te sauvera). Toujours est-il : je me suis armé d'un certain culot pour affronter mon officier, je savais qu'il avait toujours de la sympathie pour moi.
Après avoir frappé à la porte du bureau, je rentre et salue avec un garde-à-vous en claquant des talons devant mon officier.
D'un regard surpris et interrogatif
— que veux-tu Sadouni ? Me dit-il :
PRISONIER
UN PRISONIER Sauvé par le destin :
Peut-être quelqu'un se souvient-il de ce jour ?
J'avais 18 ans.
Le sang des hommes coule chaque jour dans cette countries avec la même couleur et la même souffrance, quelle que soit leur origine. Pourtant les artisans de cette tragédie semblent bien loin de cette pièce théâtrale où les acteurs deviennent des blessés et des cadavres. Hélas ! Dans de telles circonstances, ce sont toujours les victimes qui font l'histoire.
Le printemps de 1961 nous offre comme chaque année sa merveille et sa beauté, tandis que les jardins et les champs s'éveillent après leur longue hibernation, tapis de bourgeons et de fleurs, toutes ces couleurs apparaissent comme par magie, laissant échapper ces parfums de roses et de fleurs que la nature sait si bien faire depuis que la terre est terre. La matinée était ensoleillée avec son éclatant ciel bleu couleur d'espérance.
Comme d'habitude, je viens voir ce matin mon officier le lieutenant Parent pour ranger et nettoyer son bureau. L'officier m'avait désigné pour cette corvée, car j'étais un des seuls qui pouvaient lire et écrire, je pouvais ainsi faire la différence entre les documents et les papiers inutiles.
Mais ce jour-là était spécial, je venais de découvrir avec mes collègues que toute la région de Bouzina subissait un assaut militaire d'une grande envergure. De notre base on pouvait apercevoir les engins militaires avec un bruit de chenille tel que les half-tracks, leurs mitrailleuses toujours prêtes à cracher leur feu d'enfer. En mouvement constant toute l'armada se met en position sur les pics de collines ou de crêtes, se tenant prête à livrer le combat. Le ballet d'hélicoptère dans leur danse en plein ciel faisant le va-et-vient, hachant au passage avec leurs hélices l'air frais de la matinée dans un vacarme assourdissant, jouant en toute liberté aux libellules géantes dans cet espace aérien.
Les paras en tenue de camouflage casquette vissée sur la tête, une vraie armée active qui s'était déployée sur ces flancs de montagnes, de collines, ou encore dans les oueds, à la recherche de leurs proies, comme des fauves, pistant les moindres recoins de cette vallée sauvage. On pouvait observer le spectacle avec nos puissantes jumelles et voir toutes ces petites têtes en vagues successives fouillant la terre à l'affût d'un ennemi invisible. J'étais la, devant, figé à l'entrée de notre baraquement le seul lotissement de bureau que la civilisation nous a apporté et mis à notre disposition pour le service administratif de la sas de Bouzina. Pendant que je contemplais tout ce spectacle, je vis arriver une jeep, vitesse à toute allure et vient se planter juste devant moi marquant un arrêt brutal.
À l'intérieur trois militaire casqué et armé jusqu'aux dents, ramenant avec eux un prisonnier, aussitôt descendu du véhicule, il est bousculé avec brutalité , l'homme parait perdre son équilibre sous la violence de quelques coups dans le dos, il titube et finis dans un élan par une chute à terre. Ses mains rouges de sang sont attachées solidement dans le dos avec du fil de fer, il est traîné par un soldat le tenant par l'épaule et va lui coller les genoux à terre, face au mur. C'est la guerre, et ces choses ne sont pas faciles à supporter, notre officier s'avance et vient saluer avec respect le capitaine des paras qui lui répond avec le même geste une discipline hiérarchique. Le galonné explique aussitôt en quelques mots la situation des opérations et le but de son intrusion , avec une oreille tendue, je perçois quelques bribes de phrases qui sont débitées dans un langage militaire.
D'après le capitaine, il y a eu des accrochages la nuit dernière et des hommes sont tombés de part et d'autre, quelques soldats ont péri dans des embuscades tendues par le FLN. L’armée venait d'essuyer des pertes dans cette région, avait expliqué rapidement l'officier. Après avoir confié le prisonnier à notre S.A.S, les militaires sont repartis daredare pour se retrouver sur leurs arrières positions, moi je n'avais pas encore la notion de bien comprendre ces stratégies militaires.
Le lieutenant avait demandé aussitôt au prisonnier de s'asseoir normalement et tourner le dos au mur. Avec d'autres harkis, nous avons pu observer du regard l'état de cet homme dont l'âge avoisiné approximativement les 45 ans. Ma première impression fut l'image que je pouvais voir sur lui, le crâne rasé portant des traces rouges sur son cuir chevelu, sa tête dodelinée avec le sang qui lui coulait le long des tempes. Les yeux rougis, ses joues encore tremblantes il a été sévèrement torturé. Pour éviter de voir encore ces images trop pénibles, j'ai préféré retourner à mon poste de garde ou j'avais été affecté. Mais ce visage ne voulais pas se détacher de ma vision et me poursuivait, j'avais l'impression d'être aussi coupable et responsable de cette souffrance.
Après quelque temps de répit, je pressentais une appréhension inconnue venue m'envahir me poussant à aller vers cet homme. Une
commandos ou fusiliers marins de la dbfm, il n'y a aucune difference s'étaient des hommes qui en voulaient, ils avaient une mission a remplir, elle a été remplie un point c'est tout. C'est pas le beret qui fait l'homme, c'est sa mentalité et dans la famille ou il a été elevé
Mon grand oncle (le frère de ma grand-mère) a trouvé la mort au cours de cet engagement. Il s'appelait Marcel MARIO était né en 1917 et avait été rappelé comme réserviste de la marine. Il avait subi le sabordage de la flotte à Toulon, sur la Galissonière... je n'avais que 3 ans mais je me rappelle encore de l'arrivée du receveur des postes, un ami de la famille, annonçant la triste nouvelle à mon arrière grand-père. c'était son second fils, l'autre Cyrile avait été tué en forêt en 1941. Il ne lui restait plus que sa fille, ma grand-mère...
CNE(RH) Pietri jean-luc