Partager l'article ! une campagne au centre en 1981: Ayant évoqué hier mon essai au "centre", c'est à dire hors des camps, en 1981, je mets aujourd'hui en ...
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- IL FAUT CHOISIR SON CAMP /1981
"Si le député, ancien résistant, ancien ministre, alors maire du chef lieu, réputé "sans étiquette", soutien du gouvernement à Paris et critique de celui-ci dans sa circonscription, s'était représenté à l'occasion de ces législatives 1981, je n'y aurais pas été. Mais la place était vide, pour une candidature "sans étiquette". J'étais un peu connu dans ce département dans lequel je résidai et où j'avais été en poste préfectoral quelques années auparavant. J'étais disponible puisque sans métier privé, ni fonction administrative, à la tête de trois sous. François Mitterrand venait d'être élu et la dissolution séparait la France en deux camps.
Tout mon itinéraire et toute ma vie précédente de service public me faisaient répulsion de cette division. Je mesurais les faiblesses et les lacunes de la gestion de la droite. Je considérais comme peu crédible le programme socialiste tout en estimant sympathique son inspiration. Je me résolus à y aller, sans afficher d'appartenance. Je recueillis des soutiens d'estime, mais plus encore, beaucoup d'étonnement, voire de réprobation : comment un ancien haut fonctionnaire de la Cinquième République, pouvait-il ne pas prendre l'étiquette de l'U.N.M., formation de circonstances qui s'était constituée pour réunir en un bataillon défensif les soutiens de Jacques Chirac comme de V.G.E., bien qu'ils se fussent entre-déchirés. Je fus l'objet de bien des démarches pour y consentir et je faillis céder à des amis tels que Jacques Toubon qui faisait serrer les rangs. En effet, je me sentais en vérité plus proche d'un héritage gaulliste intelligent que d'une idéologie socialiste dans laquelle je ne pouvais pas avoir confiance puisque ces équipes s'étaient à peu près trompées sur tout et que le culte de l'erreur n'est pas le chemin des réformes. Mais, sûr, avec mes voix personnelles, d'être élu si je prenais l'étiquette de la droite qui autrement allait perdre le siège, je ne me voyais pas, par la suite, appartenir à un groupe parlementaire d'opposition dont bien des thèmes seraient réactionnaires et dont le seul but serait de harceler un nouveau pouvoir. Peut-être aussi, le fait que mon frère courait pour sa part sous la bannière socialiste m'a-t-il aussi écarté de prendre l'étiquette adverse.
Je me suis donc jeté à l'eau, dans une aventure solitaire, en refusant de prendre tout engagement d'inscription auprès d'un groupe politique. J'ai été alors ménagé par la gauche qui a bénéficié au second tour de mon absence de désistement et, particulièrement, désigné, par la droite, comme le candidat à abattre, ce qui était dans la logique de son aveuglement bipolaire. J'ai été persuadé, chaque jour un peu plus, que j'allais à l'échec. J'étais convaincu, de même, quand je suivais la campagne des autres, que la seule raison était dans la recherche de ce juste milieu conseillé par le géomètre de Voltaire dans l'Homme aux quarante écus : " On a tort des deux côtés. Gardez le milieu en tout. Rien de trop." Je recherchai cette place au centre que tout pourtant condamnait : notre scrutin majoritaire, notre conditionnement culturel se traduisant dans ces réactions brutalement affectives et passionnément de mauvaise foi, de droite ou de gauche, que je rencontrais sur le terrain. Rien d'autre alors ne pouvait exister. Quand, à cette époque, le Centre d'Information Civique faisait une campagne contre l'abstention, il publiait une affiche sur laquelle un homme regardait ses deux mains et disait :" je distingue ma gauche de ma droite, donc, je vote". Quand les Renseignements Généraux et les bureaux des élections des préfectures, au soir des scrutins, classaient les candidats, la grille officielle du ministère de l'Intérieur ne leur offrait, outre les grands partis, que "divers droite" et "divers gauche", mais en aucun cas "centre". Les deux coalitions ne laissaient aucune possibilité d'espace intellectuel ou politique que l'une ou l'autre ne puisse drainer. C'est dans cette absence d'espace que je me suis engagé. Avec qui?
D'abord avec un merveilleux suppléant, conseiller général modéré et dynamique qui, après ce galop d'essai, au fond excellent pour lui, est d'ailleurs devenu plus tard sénateur de l'Union centriste, parce que le système électoral de l'assemblée du Luxembourg autorise ce positionnement. L'éclat de son regard tenait - je m'en suis aperçu après une bourde - à ce qu'il avait, sous ses lunettes, un joli strabisme. Nous avons fait ensemble les photos pour les affiches de la campagne et je me rappelle qu'au moment du choix j'ai récusé l'une d'entre elles en notant : "pas celle-là , je louche un peu " . "Et moi", me dit-il". C'est à ce moment là que je me suis aperçu que ses yeux divergeaient. Mais nous, nous convergions bien pour nous faire comprendre par une partie de l'électorat étonné, mais attentif à une troisième voie. Ce sont les bourgs et les pays du vignoble qui nous ont donné le plus de suffrages, les grands espaces de monoculture et les secteurs urbains se répartissant entre les deux grands camps. Quant aux équipes qui travaillaient pour nous, il faut reconnaître qu'elles provenaient plutôt des milieux traditionnellement contestataires, sans doute parfois de l'extrême gauche ou de l'extrême droite. Nous avons rallié beaucoup de ceux qui, quinze ans plus tard, ne se reconnaîtront pas dans le panel politique classique, et pour le niveau que ces voix représentent en moyenne en France, c'est à dire, à peu près, pour le petit quinze pour cent qui fut notre score.
Ils furent gagnés de haute lutte avec des moyens artisanaux. Nous avions un tout petit budget que n'alimenta aucun parti. Ce sont nos enfants et des amis qui furent les colleurs de nos affiches que faisait vite lacérer ou recouvrir le candidat de la majorité sortante, sortant d'ailleurs de l'establishment, provenant du cabinet de la présidence de la République et doté de moyens considérables pour battre un traître. Nos impressions, distributions et mailing de professions et foi et de prospectus durent prendre la forme de réponses à des campagnes d'intense dénigrement. Nos réunions publiques furent très suivies et très combattues par les amis du député sortant qui ne se découvrait plus "sans étiquette", mais, avant d'apporter son soutien à la décentralisation du futur ministre de l'Intérieur, contre tout ce qui n'était pas dans la coalition antisocialiste. Le système binaire triomphait. Ses sbires, ses papiers, ses interviews m'interpellaient sur le thème "il faut choisir son camp".
J'en suis sorti battu, exclu par beaucoup, poursuivi de diverses vindictes, regardé comme ambigu ou farfelu, ne pouvant compter que sur quelques-uns et sur moi pour retrouver une route, un métier, une faculté d'expression, solitaire et meurtri , mais je n'ai jamais choisi mon camp; parce que je ne crois pas aux camps. Ils ne peuvent que conquérir le pouvoir. Ils ne sauront jamais bien le gérer. Ils sont donc fait pour le perdre ensuite. Et la roue pour tourner. C'est l'alternance.
L'homme qui m'est le plus proche - mon frère - lui, avait choisi son camp. En 1981, comme les fois précédentes, il se présentait comme socialiste. Non pour faire carrière, peut-être par conviction, mais ce dont je suis sûr, à cause de moi. A cause des enchaînements par lesquels j'avais marqué sa jeunesse. Enfant encore, il me demandait, assis dans un coin, d'assister à nos échanges de vues, chez nous, avec un jeune militant, Michel Rocard. Plus tard, lorsque je gérais les affaires de l'emploi, je lui confiais, à titre personnel, comptant sur sa compétence de jeune auditeur au Conseil d'État, le soin de réviser, au plan juridique, nos projets sur la couverture chômage, la participation ou la formation. C'était l'époque - 1967/68 - ou un jeune secrétaire d' État qui était Jacques Chirac travaillait tous les jours, bien souvent par mon intermédiaire, avec un chef du service des affaires sociales au Plan qui était Jacques Delors. Pendant les événements de mai, j'avais réussi, par ailleurs, sans qu'il en sorte rien, à faire que mes deux condisciples - Jacques et Michel - se rencontrent à ma table et essaient de se comprendre. Lorsque le premier est passé aux Finances et que je l'ai accompagné, Jacques Delors qui n'avait pas fait sa route vers le P.S. s'est inquiété du suivi des dossiers sociaux et je lui ai indiqué qu'ils étaient bien connus par Jean-Michel. C'est ainsi que la liaison s'est faite entre eux, au secrétariat général à la Formation professionnelle à la création duquel j'ai d'ailleurs veillé rue de Rivoli. Ils sont restés en relations en travaillant, l'un et l'autre, avec Lenoir, puis pour Chaban. Mon frère a suivi J. Delors dans l'itinéraire qui devait le conduire au P.S.. Du vocable "socialiste", Jean-Michel a surtout retenu le terme "social", siglant l'univers de dévouement dans lequel il a pris les seuls véritables engagements de sa vie. Pour le reste, il n'a jamais apprécié - je crois pouvoir l'affirmer - ni la politique politicienne, ni son pilotage par François Mitterrand. Il s'est d'ailleurs volontairement retiré, trois législatures plus tard, de briguer un siège que l'électorat de l'Allier ne lui aurait, une nouvelle fois, pas refusé.
En 1981, je ne partageais pas ses espoirs dans cette gestion socialiste qui a d'ailleurs fini, je pense, par le décevoir profondément; plus, par l'irriter de manière
incommensurable. Mais, il est sans doute vrai que l'une des raisons - dont l'aveu à moi-même ne m'a jamais alors qu'effleuré - pour lesquelles, en 1981, je suis parti
seul dans ce combat électoral perdu, fut que je ne voulais pas, en acceptant l'étiquette de la droite, être placé en adversaire à son égard. Trop de relations, trop d'éditeurs ont espéré regarder
ou publier un combat fratricide. Nous ne leur avons pas donné cette satisfaction. Il faut choisir son camp. Nous avons choisi celui de la probité, celui de la fraternité, avec toutes ses
difficultés de communication entre nous. Écolier découvrant les humanités, il avait rêvé romantiquement pour nous : " les Gracques ou rien". C'était au temps où je le conduisais encore à l'école.
J'essayais de lui expliquer que ce n'était plus de notre époque. Alors il marchait en tête, deux pas en avant, comme il fait encore. Puis il revenait avec un camarade d'école - le fils de
l'infirmière de ma mère, auquel j'ai du donner, aussi, le virus de l'administration puisqu'il a fait le métier préfectoral jusque sous les tropiques et comme "grand chef de flics" - et tous les
deux me donnaient des crocs en jambes. Dieu merci, ils n'avaient pas de galoches comme celles que je portais au début de la guerre à la communale de Redon. Les
Gracques n'existent plus. J'ai préféré être rien."
PS :
- Cette candidature a eu lieu dans la circonscription législative incluant Blois, un peu de Beauce et une part du Sud Loire du département de Loir-et-Cher.
- S'agissant des relations par lesquelles Jean-Michel et Jacques Delors en sont venus à travailler ensemble, la part que, dans ces souvenirs, je m'accorde à leur établissement est sans doute présentée comme trop déterminante, puisque mon frère - ainsi qu'il le rappelle lui-même dans quelques écrits - était déjà en relations intellectuelles étroites avec le chef du service des affaires sociales au Plan que fut J.Delors, en particulier pour la réalisation du premier rapport sur les indicateurs sociaux.
- Malgré l'isolement et la réprobation qui me frappèrent, je tiens à dire que des personnalités de droite comme de gauche m'ont, après un peu de purgatoire, apporté leur soutien
pour m'assurer un avenir. C'est au Président de la République sortant, VGE, que je dois d'avoir été réadmis dans le corps préfectoral, puis - les liens entre P. Sudreau et Defferre faisant
manifestement obstacle à mon retour dans l'administration - à Dominique de la Martinière qui dirigeait alors l'Institut de Développment Industriel d'avoir été, par Mauroy Premier ministre
d'alors, mis à la disposition de cet IDI pour faire partie de l'équipe de gestion de l'affaire Boussac ( voir précédente chronique).
Je renouvelle à Michel Delebarre l'expression de mon estime et de ma reconnaissance pour l'écoute qu'il m'a donnée sur l'affaire Boussac et pour la confiance qu'il m'a ensuite accordée en m'appelant auprès de lui pour la misssion Jeunes, puis comme Délégué à l'Emploi, fonction dans laquelle j'ai apprécié, après le changement de majorité de 1986, la lucidité et le tempérament de Ph. Seguin, son successeur au Ministère du Travail, de l'Emploi et de la Formation Professionnelle. Après quelques mois de très bonne collaboration avec lui - qui avait pour autre directeur d'administration centrale, Martine Aubry, alors en charge de la DGTE - il m'a dit combien il était attaqué pour "devoir faire la même politique (d'accompagnement du chômage) avec les mêmes gens" ( Martine Aubry et moi-même nommés par le gouvernement socialiste). Je lui ai indiqué qu'il ne pouvait se séparer de M. Aubry, ce qui passerait pour la chasse aux sorcières et que c'est moi-même qui devait partir. Qui fut dit fut fait, grâce à Francis Mer qui me demanda alors de le rejoindre pour contribuer à gérer les suites de la fusion entre Usinor et Sacilor et la négociation avec le Gouvernement et les Syndicats de la seconde Convention de Protection Sociale de la Sidérurgie, accompagnant de massives réductions d'effectifs. Ce sera le contenu d'une prochaine communication et l'occasion d'illustrer la valeur du patron que je découvris alors en F.Mer. Après cette mission, c'est mon camarade des Etudiants socialistes, avec lequel nous avions dès les années cinquante pensé les nécessaires décolonisations, M. Rocard, alors P.M. qui m'appela à gérer, auprès de L. Le Pensec, les affaires économiques et sociales de l'outre-mer lorsqu'il fallu notamment mettre en oeuvre les accords de Matignon sur la Nouvelle-Calédonie et alors que j'avais le privilège de connaître depuis vingt ans Jean-Marie Tjibaou. Ce sera aussi l'objet d'une prochaine communication dans le cadre d'un panorama sur l'outre-mer.
Que tout ceci illustre combien, à travers les rivalités et changements de majorités , et bien sûr, dans les limites des options cardinales des unes et des autres, il est possible dans une République qui respecte le pluralisme de ses serviteurs, de faire appal aux compétences croisées des hommes et des femmes aux itinéraires politiques différents, dès lors qu'ils ne constituent pas des dangers publics, mais partagent un socle de valeurs communes.
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