Nous ne ferons pas le numéro spécial de l'Express "Objectif terre", ni le film d'Al Gore; mais aux débuts des prises de conscience, échos des atteintes à l'environnement dans la banlieue sud de Paris, avec ces extraits des "Bullesd'Histoire" sur l'arrondissement et les esquimaux de Palaiseau...
L'IMPASSE - 1970-73
L'un des nouveaux arrondissements engendrés par le découpage de la région parisienne - celui de Palaiseau - au sud de Paris, en Essonne, est la circonscription des déchets, des nuisances, des servitudes. Des voies rapides quadrillent peu à peu ces espaces totalement mités. Partout, prospèrent dépôts d'ordures, reliefs de bidonvilles, carcasses de voitures, carrières et décharges, chantiers aux accès défoncés dans les boues éternelles, circulations embrouillées sous les nappes des lignes électriques à haute tension. Les cîmes des champs de pylônes qui les portent sont balisées de rouge: pour l'information du trafic aérien. Car d'autres malédictions viennent du ciel : depuis les aéroports, ces lignes d'envols que, selon leur influence, les grands élus essaient de faire déplacer de quelques degrés pour que les rugissements des réacteurs se répètent moins au dessus de leurs agglomérations préférées.
L'autorité publique se trouve couramment placée devant un bel enchaînement bien rémunérateur pour des audacieux : défricher sans titre, ouvrir une carrière de sablon, remplir le trou par une décharge sauvage, commencer à construire sans permis sur les déchets compactés. La plupart du temps, on régularise. Parce qu'on ne dispose d'aucune procédure énergique et rapide pour remettre de l'ordre. Devant les faits accomplis des particuliers, seules ce qu'on appelle des "voies de fait" de l'administration pourrait faire la balance. De grandes opérations immobilières, tout à fait licites, relaient ces bricolages : en bande ou en hauteur, en long ou en large, en briques ou en parpaings, en fausses ardoises, en tuiles industrielles ou en terrasses béton. Elles ont peu à peu encerclé ou recouvert les terrains des gens du voyage, les maisonnettes de quelques ermites amoureux des bistrots d'alentour dont celle du poète Paul Fort qui vécut dans un cabanon au milieu des gaulis, ainsi que ces pavillons faisant les petits bonheurs de tant de retraités.
Au milieu de la large tranchée d'une autoroute, sur un petit oppidum en forme de grosse cheminée, il en reste un, posé sur ce tertre, cerné comme d'immenses douves où s'activent des engins. Le vieil exproprié n'a pas voulu partir. Derrière les volets qu'il a tant aimé peindre autrefois, il attend, avec son fusil de chasse, le procureur, les ingénieurs, les gendarmes. Il ne tirera pas et ils le recueilleront dans sa crise de larmes. Mais, dans cet immeuble à deux pas des pistes, l'homme qui retenait ses enfants en otage parce que sa femme l'a quitté, a fait usage de son arme. En manquant les pompiers surgissant de la fenêtre à laquelle ils avaient appuyé l'échelle d'intervention. La mère ne voulait pas revenir parce qu'il n'avait pas assez d'argent pour aller habiter ailleurs que sous les ailes des avions.
Dans le jargon des urbanistes, on est en "zone interstitielle" : là où la capitale ne doit pas progresser par dilatation concentrique, mais trop près pour que soient implantés les pôles organisateurs des villes nouvelles. Or la nature a horreur du vide; les géomètres, les lotisseurs, la plupart des maires, les sociétés immobilières aussi. Chacun rêve de vendre son sol dix fois, vingt fois le prix de la terre agricole ou de jardinet. En doigt de gant le long des routes, par éclatement des noyaux villageois, par métastases des bourgs, par descentes de coulées dans les labours, par génération spontanée en plein champ, les constructions - collectives, individuelles, pavillonnaires - pullulent sur des terrains que valorisent les nouveaux axes routiers et tous ces équipements que les collectivités publiques créent pour satisfaire les besoins des arrivants. Mais ce réseau de services, à son tour, attire de nouvelles vagues de constructions et d'habitants pour lesquels il sera vite insuffisant.
Pour en financer la suite, on fait appel aux contributions des promoteurs aux équipements publics. Ainsi appelle-t-on des versements de fonds destinés à la réalisation des dessertes, des égouts, des écoles, des collèges, des crèches, des terrains de sport, des maisons des jeunes, des dispensaires. Ces contributions sont la condition des permis de construire, ce qui suscite chaque fois d'âpres et tenaces négociations. Chaque fois que j'ai mis un promoteur dehors par la porte, il revenait bientôt par la fenêtre. Répercutées par les constructeurs, les charges correspondant à ces contributions viennent, en plus des fiscalités locales qui montent en flèche, peser sur les coûts de location ou d'acquisition que supportent les nouveaux habitants. Les concepteurs de plans d'urbanisme s'essoufflent à ne pouvoir précéder la vague de l'argent, des besoins et de la vie.
Puisque cette zone intermédiaire est envahie et désorganisée par des constructions progressant plus vite que dans les villes nouvelles, on cherche à guérir la fièvre par des abcès de fixation : après les grandes Z.U.P., les Z.A.C. ambitieuses, les prometteuses Z.I. et Z.A., les organismes d'aménagement lancent, sur les plateaux, le long des vieilles nationales et des nouvelles autoroutes, de micro villes nouvelles. Le prix du sol demandé aux constructeurs incorpore les coûts des aménagements fonciers et des équipements publics. Les constructeurs sociaux peuvent acheter à prix bonifié. Les promoteurs qui payent au prix de revient se rattrapent en diminuant la qualité des constructions. Les HLM n'ont plus guère à envier au "résidentiel" .
Moins que des villes, mieux que des grands ensembles, des pôles urbains sortent de terre, auxquels de maigres verdures promettent, si on les entretient, un meilleur avenir qu'un univers de détritus. Pourtant ceux-ci sont partout. Depuis les aires de livraisons des grandes surfaces, par les poubelles surchargées ou par les négligences des consommateurs, ils courent sur les aires de jeux, les places, le long des voies, à l'entrée des immeubles, dans ce qui reste de sous-bois. Ils ajoutent des notes de pop-art au paysage typique qu'engendre, dans les zones d'accès, le large clavier des sécrétions urbaines : poteaux électriques et téléphoniques, réseaux de câbles suspendus, logos de signalisation routière, feux de circulation, voies automobiles bordées de plots crasseux, séparées par d'infranchissables glissières, s'enfournant à quelques carrefours sous des trémies aux gueules décorées d'informations pour la sécurité, affiches et panneaux publicitaires, ponts routiers à hauteur des étages noircis des maisons, enseignes commerciales de toutes couleurs et dimensions, forêt d'antennes, palissades et clôtures de tous les goûts, constructions hétérogènes, murs aveugles et tagués, incessants travaux de voirie, véhicules sur parkings ou en désordre, vitrines racoleuses, stations service, supermarchés, brico et garden centers, bouts de terrains en friche, dépôts de matériaux, engins en rade, séries successives d'éclairages routiers ou municipaux en compétition créatrice mettant, au crépuscule, en valeur la hideur de ces chaos parmi les bourbiers ou entre les peaux de chagrin des pelouses grêlées dont chaque brin, comme chaque ride du sol, retient quelque ordure. Après Trénet, il ne faut plus chanter "Nationale 7", mais pleurer Nationale 10.
Traditions et chansons se maintiennent pourtant : de la foire aux haricots d'Arpajon aux refrains préférés du Président Poher. Il avait été, en Seine et Oise, le conseiller général de l'ancien canton de Longjumeau. Il se plaisait, malgré les sectionnements administratifs, à toujours en réunir les maires. C'est en cette circonstance qu'il chantait :
"Ah qu'il était beau
le postillon de Longjumeau".
que tous entonnaient alors en choeur.
J'ai bien aimé cette reprise, comme quitus donné par mes convives, lors d'un déjeuner au cours duquel mon chien tapi sous la table bondit soudainement dans les jambes du serveur dont le plat de riz safrané s'éparpilla sur tous les invités.
C'était dans cette sous-préfecture qui venait d'être créée. Elle fut d'abord installée dans un préfabriqué qu'il fallut retenir par des filins d'acier à compter du jour où il a commencé à glisser en contrebas dans le chantier d'une autoroute. Celle-ci a mangé une partie du parc. Parce qu'il y avait aussi un parc. Il entoure la maison du dix-huitième qu'on appelait "une folie" quand elle fut construite, il y a près de deux siècles, au milieu des champs et des bois. L'État l'a acquise lors de la création du nouveau département en échange des dettes fiscales d'un professeur de médecine réputé dont elle était la propriété. On a fini par construire de nouveaux bureaux au fond, derrière ce qui reste de frondaisons. L'accès public a lieu par une voie de la vieille ville qui s'achève à la grille administrative.
Aussi sous le panneau "sous-préfecture", il y a-t-il un autre panneau:"impasse".
- LES ESQUIMAUX DE PALAISEAU - 1973
Un expert de sociologie électorale entreprit, sans l'achever, un mémoire établissant une liaison entre la densité des composantes de la laideur péri-urbaine et l'importance des votes contestataires. On n'avait pas besoin de cela pour comprendre.
Largement inspiré par quelques privilégiés ayant encore pu entretenir leurs valeurs parce qu'ils vivaient dans de rares espaces sauvegardés, un mouvement vert très ramifié s'enrichissait de tous les stress, de tous les mécontentements : ceux des locataires surpris de leurs charges, ceux des acquéreurs découvrant ce pourquoi ils s'étaient endettés à vie, ceux des parents qui ne trouvaient pas de place pour leurs enfants à la rentrée scolaire, sauf lorsque des entrepreneurs avaient accepté d'anticiper les constructions de classes sur la délégation des budgets, ceux des résidents du sud qui devaient pour aller travailler au nord, à l'est ou à l'ouest, faire des heures de bouchons ou changer deux fois de trains bondés, ceux des habitants de ce très grand ensemble où il n'y avait même pas de poste de police et où il fallut qu'une compagnie de C.R.S. disperse des manifestants qui réclamaient un commissariat en scandant pour les forces de l'ordre qui les chargeaient : "oui, oui, venez ici ! mais restez-y ! restez-y !".
C'est aussi parce que l'orée de la vallée de Chevreuse est alors atteinte par la vague d'urbanisation que l'écologie y a un tel succès.
Les esprits critiques et naturellement "révolutionnaires" des chercheurs et étudiants de la Faculté des sciences d'Orsay, immergée dans le gâchis de cet environnement, entretinrent d'autant plus le mouvement que le gouvernement annonçait son intention de faire venir sur le plateau d'en face, avec Polytechnique, toutes les grandes écoles scientifiques de Paris. La Silicon Valley française devrait respecter la nature.
Le premier grand orateur qu'ils firent venir dans le vaste cinéma d'un vieux coeur de ville n'était pas là pour aborder cette question par le petit bout de la lorgnette des lotissements, des ordures, des impôts, des transports et des bourbiers. Il raisonnait à l'échelle du globe, de notre terre qui est ronde. Et parce qu'elle est ronde et qu'elle tourne, elle entretient un mouvement giratoire. Ce mouvement giratoire a un très grave effet. Le recours dément que les hommes font aux désinfectants et insecticides a entraîné une fantastique consommation de D.D.T. et la giration du globe concentre ce poison sur les pôles. Les pôles sont le lieu du globe le plus infecté de D.T.T.. Sur ces pôles poussent des lichens qui absorbent des quantités considérables de DTT. Les rennes, ces animaux vivant sur les pôles, ont pour principale nourriture ces lichens. C'est dire combien les pauvres rennes concentrent dans leurs corps de DTT. Et, au bout de la chaîne phagique, les Esquimaux, ces pauvres Esquimaux qui boivent le lait des rennes, s'enveloppent de leur peau et qui, horreur, mangent de la chair de renne, sont les hommes du monde les plus imprégnés de cette poudre mortelle.
A la tribune, l'un des organisateurs - qui n'avait pas monté cette réunion pour ces considérations planétaires, mais pour faire avancer les problèmes précis d'aménagement du canton et ses propres chances électorales - interrompit le professeur.
« Si vous le permettez, j'en conclurai vite qu'il ne faut surtout pas - même dans un cinéma - manger d'esquimaux. »
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