Au moment où les "contributions" socialistes rivalisent sur le plan politique, il faut rechercher quelles sont, le cas échéant, leurs bases
de réflexion économique. On peut lier certains enseignements ou ouvrages à des "pilotes" de contributions et donc de tendances, comme par exemple dans le cas DSK, et l'on peut en recenser un
certain nombre d'autres qui apparaissent aussi sur divers sites universitaires ou personnels.
Sur ceux-ci les thèses de Jacques Généreux ( "Les vraies lois de l'Économie" - au sein d'un éventail assez varié de ses publications
pédagogiques ou politiques, portant notamment sur la critique de l'Europe actuelle et sur les distorsions sociales -) réunies en un ouvrage datant, il est vrai, dans ses éditions
successives de quelques années, méritent une attention particulière: ses bons tirages en ont fait "le prix lycéen du livre d'économie"; l'accueil de médias assez divers
lui a marqué de l'estime; il paraît s'inscrire dans une ligne proche d' "Alternatives Économiques" et,enfin, on le situe dans la gauche du PS.
Il est donc intéressant de savoir jusqu'où va en cohérence sa critique du néo-libéralisme : sans tomber dans les condamnations systématiques
et les incrédibles alternatives qu'exprime une famille d'extrême gauche comme celle de Besancenot, il semble bien que Jacques Généreux, avec Benoît Hamon, vont au sein de la gauche,
aux prises de positions les plus audacieuses en matière d'analyse stratégique.
Et pourtant, il n'est pas évident que, dans cet ouvrage du moins, l'auteur aille au terme de sa logique. Sur presque 280 pages,
il est plutôt convaincant, mais lorsqu'il passe, alors, à la question des faits et des théories du commerce international, il faut regretter que la pensée flotte un peu. Malgré bien des
observations pertinentes, il ne semble pas parvenir à se libérer, dans la prudence d'expression, des tabous sur le libre-échange et sur le protectionnisme dont il ne présente d'ailleurs pas
quelques variantes intéressantes.
Sans entrer dans les termes trop lourds d'un débat de fond pour cette petite note de lecture, il suffit de constater le divorce
qu'il y a, dans le livre, entre d'une part le titrage de "la loi n° 17 : laisser faire ou laisser
passer, il faut choisir" ( une option semble ouverte) et, d'autre part, les développements de la page 294 tout à fait
bienvenus : " Dans un contexte de guerre économique, le laisser passer des biens n'est supportable pour les entreprises que si
on les laisse faire." Voilà qui signifie en clair qu'il n'y a pas d'option possible : le libre échange conduit , sous le coup des nécessités qui en résultent, à la dérégulation
obligatoire tous azimuts , ce qui à des conséquences politiques et sociales graves, comme le constate d'ailleurs dans la foulée J. Généreux : "la conjonction de ces deux libertés est insoutenable pour la société." En d'autres termes, il n'y a pas de choix entre laisser passer et laisser faire
puisque le laisser passer oblige au laisser faire.
Or c'est bien la leçon essentielle que les socialistes devraient apprendre et que Jacques Généreux leur donne; mais en ne le disant pas
suffisamment nettement. Si elle est atténuée c'est parce que l'auteur s'accroche encore à des analyses qui ont pu être partiellement vraies mais qui ont un effet pervers en
contribuant à avoir de l'influence alors qu'elles sont devenues largement fausses. Ces idées sont celles qu'illustrent bien les thèses d'un Paul R. Krugman ( "La mondialisation n'est
pas coupable" ) et qui sont reprises pour partie en compte par Généreux : la concurrence internationale serait supportable et, pourrait peut-être même être féconde sans dommage ( c'est la vieille
thèse en fait de la sortie par le haut de gamme...qui implique de créer toujours de plus en plus de besoins) parce qu'on pourrait échapper à la concurrence par les prix , grâce
à la concurrence par la spécificité ( de qualité, de caractères) des offres. Or, la "guerre économique " insoutenable sans désastre de société c'est quand on n'échappe plus à la
concurrence par les prix sur de très nombreux secteurs de production de biens et d'offres de services. Et c'est, à notre avis, la situation à laquelle nous arrivons,
bien loin de la "division internationale du travail" assurant des avantages comparatifs appréciables à tous partenaires et chère aux libre échangiste traditionnels, mais qui parlent
d'un autre monde que celui où des puissances émergentes capables et pour longtemps de très bas coûts structurels fondent leur développement sur des marchés de toute nature extérieurs à leur
propre population.
Les conclusions sont évidentes : en libre échange quasi intégral, mais confrontant des capacités
très inégales, entre pays de compétitivités structurelles très hétérogène, il n'y a qu'une réponse possible de politique économique; forcément concurrentielle par les prix
et par voie de conséquence de régression sociale : la politique libérale de compression des coûts et de maximisation des profits ( pour outiller les entreprises ou , du moins, des
investisseurs). C'est la ligne de conduite qui engendre inéluctablement diminution de la rémunération du travail, augmentation de sa durée comme de sa productivité, obtention des
équilibres par la variante chômage et par compression des dépenses sociales et des services publics : ce que nous vivons.
Que l'utilisation des outils keynésiens puisse devenir inopérante, sinon suicidaire, en économie ouverte, n'est pas mis en
évidence par cet ouvrage . J. Généreux a beau avoir raison sur les vertus possibles d'un déficit budgétaire lorsqu'il est
imputable à des investissements , sur le fait que le niveau salarial n'est pas forcément l'ennemi de l'emploi, sur l'utilisation intéressante de l'instrument monétaire dont il ne faut pas
jouer la neutralité, sur le fait que l'économie n'est pas une fatalité et que l'on veut nous faire prendre des choix politiques pour des obligations économiques, etc.. , toutes ces
bonnes lois non libérales qu'il préconise de reconnaître ne peuvent jouer utilement que dans une économie maîtrisée , mais sont inapplicables lorsqu'on est, sans protections, en
"guerre économique" de fait ( c'est à dire en concurrence par les prix pour et sur presque tous les marchés) avec des low cost countries qui ne prennent pas en compte les mêmes
facteurs d'abord politiques ( ces concurrents ne sont guère en démocratie...), ensuite sociaux ( une société plus équitable n'est guère leur objectif) enfin évidemment monétaires,
environnementaux, etc. que nous. Il nous reste à nous aligner vers le bas, en faisant croire - et c'est devenu tout l'art ou l'auto-illusion des politiques de profession - qu'on
y échappe en se soumettant.
Tout ceci pour souligner une nouvelle fois qu'aucun programme, qu'aucune "contribution" de progrès ne sont crédibles si la question
fondamentale de la régulation du commerce mondial n'est pas sérieusement abordée. On reste dans tous les autres cas dans la compassion sociale et dans l'angélisme politique. C'est la
garantie que le boomerang de 2002 ( et ses suites) se reproduiraient envers des gestions socialistes qui oublieraient ces réalités basiques. Il n'y a de salut - c'est à dire d'équation
supportable pour notre type de société - qu'en révisant les régimes des échanges mondiaux. Si on ne le fait pas, il faut se résoudre et se soumettre au libéralisme interne comme
conséquence inéluctable du libéralisme externe. C'est pourquoi la droite d'affaires, comme je l'ai expliqué depuis dix ans
( cf. "Trois illusions qui nous gouvernent")- , tient tellement au libre échange qui est guerre des coûts , légitimation des meilleurs
profits et des charges les plus basses. C'est pourquoi lorsque la gauche ne met pas en cause le libéralisme externe elle ne peut vendre que des illusions car elle fut et elle serait
obligée de faire, avec plus ou moins d'habillage par des pansements sociaux (devenant vite contre-productifs, sauf miracles de civisme de la part de tous les acteurs de la vie collective)
une politique libérale en interne. C'est d'ailleurs ce que sa majorité sociale démocrate affiche désormais.
Pour que, différemment de cette sociale démocratie là et sans aller à l'illusion gauchiste qui est le second péril, des
hommes comme Jacques Généreux (portant bien son nom) fassent prévaloir la justice sur le marché, et la démocratie sur les "experts" , il faut encore que la justice puisse un peu discipliner les marchés ( par des protectionnismes intelligents ) et que les démocrates
soient plus experts qu'apprentis sorciers : incanter pour une société sauvegardant ses acquis comme la sécurité sociale et améliorant les conditions de beaucoup ne suffit pas à
faire changer le monde si l'on ne s'attaque pas aux réalités. en n'étant plus tenu en laisse par les tabous.
Dimanche 29 juin 2008
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11:25
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Par Gérard Bélorgey
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Publié dans : stratégies politiques
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