C'est à la demande du "comité pour l'histoire de l'Ena" ( je crois que c'est le nom) que j'ai rédigé il y a
quelques années ces souvenirs de la direction des stages dont je fus l'adjoint de 1965 à 1967. Je ne sais pas quelle en a été l'utilisation. Mais il se trouve que l'un de mes anciens élèves
stagiaires ( curieux de savoir d'ailleurs comment je l'avais alors "noté" ) et récent interlocuteur - qui est très attentif aux documents singuliers d'intérêt historique sur la Veme
république - a pris conscience, lorsque je lui ai raconté ce métier, quel gisement de portraits ( à l'époque de leur jeunesse) de hauts fonctionnaires ou d'hommes politiques pouvaient
constituer les archives de cette direction des stages, puisque ses responsables faisaient une note très précise et développée sur la manière dont ils "ressentaient" chaque élève.
Voici donc ( en deux parties) la description du système appliqué et l'hommage que je veux en même temps rendre à François Gazier, alors directeur de l'École)
SOUVENIRS DE LA FONCTION DE DIRECTEUR ADJOINT DES STAGES
1965-1967 ( première partie)
1 - Précédemment à ma nomination comme directeur adjoint des stages à l‘École, je venais d’exercer durant deux ans environ la fonction de directeur de cabinet du préfet du Rhône et de la
région Rhône Alpes, après avoir été de 1961 à 1963, chargé de mission au SGG. J’étais donc dans l’esprit d’investir dans la tâche qui m’était confiée une double expérience d’observation du
fonctionnement de l’État central au moment où se rôdaient les institutions de la Veme République et du fonctionnement territorial de la Nation au moment où montaient en puissance la
régionalisation, les questions d’urbanisme, l’aménagement du Territoire, les collaborations intercommunales.
La direction des Etudes, sous les impulsions successives de deux universitaires ayant d’autres centres d’intérêt, laissait d’ailleurs très largement à la direction des stages le soin du
pilotage des élèves dans ce domaine. Au sein de cette direction des stages, un certain partage de tâches eu lieu avec Jean-François Noiville, lui-même directeur des stages et issu des Affaires
Étrangères. Il prit en charge les visites et les contrôles des stages en ambassades et à l’étranger, ainsi que, pour des commodités de déplacement, ceux des Départements Français d’Amérique et
des PTOM du Pacifique, ainsi qu’une part des stages territoriaux en métropole, tandis que, dans la plus complète autonomie qu’il m’accorda, j’assurai le suivi des autres, dont ceux de l’Océan
Indien (Djibouti et Réunion).
En effet, j’arrivai dans une équipe marquée par le souci de la complémentarité dans la meilleure utilisation possible des compétences de direction qui étaient exercées par la diversité et dans la
cohérence. Cette direction - dont la logistique était assurée par Robert Chelle en tant que secrétaire général également très vigilant à l’égard de toutes les situations humaines et
exerçant avec discrétion et efficacité une apaisante influence - était coordonnée par le Conseiller d’État François Gazier s’appliquant avec rigueur à garantir la formation de
chacun au service de l’État, dans l’observation de la plus extrême équité dans les chances données à tous les éléves.
2 - Cette question d’équité était bien le problème cardinal de la direction des stages aux différents stades de l’affectation dans un département, de l’assistance technique au cours du stage et
de la notation de celui-ci.
Choisir, d’abord, pour chaque membre de la promotion un département de séjour devait concilier les principes du stage « de dépaysement et de formation », des contraintes familiales
que certains élèves pouvaient connaître et, autant qu’il était possible d’en percevoir les termes, une chance d’adéquation entre la personnalité de l’élève et celle du patron de stage ( et/ou de
ses collaborateurs). L’estimation des caractéristiques des équipes préfectorales dans les lieux de stage était donc un élément de l’équation à une époque où le corps préfectoral était peu
homogène, ou l’adoption de l’ENA n’était pas parfaite, où des disparités appréciables pouvaient exister aux échelons locaux ( conditions d’accueil, d’association à la vie préfectorale,
possibilités de logement, etc.). La ventilation des stagiaires entre les différents postes était donc, au départ, un exercice collectif auquel présidait d’ailleurs en conclusion François
Gazier.
Le suivi des stages impliquait l’analyse des documents demandés aux élèves (rapport d’arrivée, d’étape, thèmes d’études, etc.) et, surtout , une visite in situ. . Celle-ci, par des
entretiens avec l’élève et avec ses patrons de stage devait permettre d’apprécier la manière dont se déroulait le séjour , à partir d’un canevas de constats applicable à tous les cas : conditions
pratiques, morales, travaux pris en charge, relations avec le milieu local (dont la société civile), et, bien évidemment, degré de participation obtenu à la vie administrative. Si cette
intégration n’était pas assez bien offerte par la préfecture d’accueil, la responsabilité de l’élève n’était pas retenue, mais il était alors souhaitable de constater que celui-ci savait trouver
des formes de compensation à cette situation marginale, notamment en investissant son temps dans l’analyse des services publics et la compréhension des problèmes locaux, ainsi qu’à travers
ceux-ci, de ceux du pays.
Il faut bien mesurer que, dans l’ordre, le premier but de la direction des stages n’était pas d’aboutir à une notation des élèves, mais de leur faire réussir, fut-ce chacun à leur manière, le
stage. Notre première mission était donc bien une mission d’accompagnement psychologique, d’assistance technique et de conseils pratiques aux élèves pour qu’ils conduisent bien leur stage tout en
poursuivant les formations discursives ( lectures, etc.) par lesquelles l’étayer et en sachant faire la liaison entre les deux démarches par des découvertes de dossiers à étudier. Il était aussi
pertinent de veiller à ce qu’ils aient l’occasion de relations non administratives avec le milieu local.. Cette mission d’assistance technique comportait aussi, en tant que de besoin, une action
psychologique, sinon pédagogique, auprès des milieux préfectoraux d’accueil.
Autant qu’une appréciation de l’élève, les visites conduisaient à une appréciation des préfets de manière, dans la préparation de la notation, à pondérer l’une par l’autre. La plupart du temps,
cette notation terminale ne pouvait équitablement mûrir qu’à la faveur d’une seconde visite par laquelle se vérifiait comment avaient pu être mises en oeuvre les préconisations formulées par la
direction tant envers les stagiaires qu’envers le corps préfectoral d’accueil.
J’ai connu quelques cas exceptionnels mais réels d’incompatibilité avérée entre préfet et stagiaire révélant, dans certaines circonstances, soit que le premier n’aurait pas du être retenu comme
patron de stage, soit que le second pouvait difficilement trouver un avenir dans la fonction publique. Il est arrivé qu’il fallut pour le sauver - ou du moins le tester - retirer un
élève d’une affectation et lui donner sa chance ailleurs et, dans un cas, je crois, l’inviter à renoncer à une carrière publique..
J’ai connu aussi quelques dérapages de stagiaires qui, dans des situations délicates, avaient reçu par hasard ou s’était porté vers des rôles empiétant sur des responsabilités politiques, ayant
même créé quelques imbroglios et qu’il fallut recadrer
Ces visites des stages et les ajustements qu’elles suggéraient étaient toujours des exercices d’analyses psychologiques et parfois de véritables exercices diplomatiques. Lorsqu’il y avait doute
sur une situation ou débat sur un niveau, le directeur et le directeur adjoint pouvaient dédoubler sur un même poste leurs démarches, afin de se concerter pour en tirer les
conclusions de conduite à tenir ou de note finale à arrêter.
En toute hypothèse les visites donnaient lieu à des comptes rendus détaillées de chacune d’entr’elles. Ces comptes rendus, tout en observant le canevas assez strict des éléments à prendre en
compte et tout en s’efforçant d’aboutir à une palette de critères d’appréciations communs à tous les stages, constituaient chacun de petits morceaux littéraires et parfois de morceaux de bravoure
pouvant modestement s’apparenter à des peintures de « caractères ». Placés aux dossier des élèves comme des départements, ils étaient archivés par la seule direction et je n’en ai pas gardé
traces. Exercice d’objectivité et de description de personnages en situation, ils constituent certainement, par la sincérité de leurs notations sur les élèves et sur leurs patrons de
stage, des documents pouvant être souvent savoureux, parfois décapants et toujours délicats .
3 - Comme était délicate à mes yeux toute la démarche d‘appréciation des stagiaires :
- avec une formation administrative, juridique, économique, et avec une certaine expérience annexe de l’enseignement par les conférences que j’avais données à l’IEP, j’étais sans doute apte
à contribuer à la formation des élèves, mais étais-je vraiment outillé pour le métier que je faisais? Malgré une certaine connaissance, quoique limitée dans le temps du milieu
préfectoral, étais-je vraiment aussi le psychologue adéquat qu’exigeaient ces tâches ?
- l’exercice de l’appréciation des stages aboutissait d’abord à dépeindre les traits des stagiaires, leurs capacités d’adaptation, mais au fond, de même , leurs vertus et carences, défauts et
qualités et, ensuite, en définitive, à confronter ceux-ci et celles-ci à une certaine idée du serviteur de l’État. D’un côté, on disséquait des personnalités - un essai d’opération vérité
-; de l’autre on appréciait des potentialités de service de l’Etat - un risque de spéculation en vertu de canons imprécis. Avec, à la clef, tout le risque de la « cote d’amour » subjective.
- l’un des risques était de privilégier les élèves bénéficiant d’un avantage culturel à raison de leurs milieux d’appartenance et d’être ainsi injuste à l’égard de ceux émanant de milieux et
d’itinéraires sociaux les préparant moins bien ; le risque symétrique n’était-il de ne pas assez prendre en compte l’intérêt de l’État qui avait tout avantage à ce que l’on tienne compte des
acquis culturels qui mettaient d’emblée certains élèves favorisés par leur héritage en harmonie avec les besoins du service public ? Dans un même ordre d’idée, il était clair que les
capacités des étudiants et celles des fonctionnaires issus du second concours à « entrer » dans la vie administrative n’était pas de même nature et que ceux de la seconde catégorie qui avait été
de vrais fonctionnaires dans des services ( mais non des enseignants plus proches des étudiants) bénéficiaient au départ d’une prime à l’intégration.
Malgré la diversité des profils des élèves et de leurs origines comme de leurs centres d’intérêt, il fallait aboutir à les classer relativement les uns par rapport aux autres. S’il était aisé
dans certains cas de discerner les meilleurs et les moins bons, dans bien d’autres, il était plutôt possible de ressentir des différences de vocations entre ceux qui semblaient plus
ou moins aptes à telle ou telle fonctions d’avenir, donc de préjuger en quelque sorte par une note de stage une hypothèse de sortie. Je ressentais des différences et j’avais à conclure par des
hiérarchisations.
Car il fallait bien finir par donner des notes de stage à chacun. Certes les préfets faisaient leur propositions, mais il fallait - qu’elles soient fréquemment plutôt favorables ou parfois très
méchantes - les décoder, aussi les relativiser les unes par rapport aux autres, surtout les replacer dans les données du dossier de l’élève et dans tous les contextes qu’avaient révélés les
visites. Cette inéluctable hiérarchisation passait d’abord par une confrontation des appréciations issues de toutes mes visites, un essai de traduction de perceptions de différences de
nature en différences de degré de valorisation, ensuite par une confrontation avec les visites de J.F. Noiville, encore par des problèmes parfois délicats de péréquation des notations chiffrées
entre les siennes et les miennes, enfin par un lit de justice qu’au vu des éléments que nous lui apportions tenait le cas échéant François Gazier.
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