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POURQUOI CE BLOG



L'objet de ce site est de baliser par quelques souvenirs éloquents l'histoire récente et de faire contribuer ces expériences, par des commentaires d'actualité, à éclairer et choisir les changements, en s'interrogeant sur les propositions des politiques et les analyses des essaiystes. Par ailleurs, à côté des problèmes de société (parfois traités de manière si impertinente que la rubrique "hors des clous"a été conçue pour les accueillir), place a été faite à "l'évasion" avec des incursions dans la peinture, le tourisme, la littérature,  des chansons, ce qui constitue aussi des aperçus sur l'histoire vécue.

 

Identité de l’auteur
vous pouvez lui écrire à <gerard.belorgey@wanadoo.fr>


Né en 1933, appartenant à la génération dont l'enfance a été marquée par la deuxième guerre mondiale, l'occupation et la Résistance, l'adolescence par la Libération, la guerre froide, puis par de clairvoyants engagements pour les décolonisations, l'auteur a ensuite partagé sa vie professionnelle entre le service public (il a notamment été préfet, délégué à l’emploi, directeur des affaires économiques de l’outre-mer, président de la chaîne de radio-télévision, RFO), l'enseignement et la publication d’ouvrages de sciences politiques (il est aujourd’hui membre du comité de rédaction et
collaborateur régulier de la "Revue Politique et Parlementaire"). Il a également assumé des missions dans de grandes entreprises en restructuration (Boussac, Usinor/Sacilor), puis a été conseil d’organismes professionnels.


Alors que ses condisciples ont été en particulier Michel Rocard et Jacques Chirac (il a partagé la jeunesse militante du premier dans les années cinquante et fait entrer le second à Matignon dans les années 60, avant d'être son premier collaborateur à l’Emploi, pour la négociation de Grenelle et au secrétariat d’Etat aux Finances, il n'a suivi ni l'un, ni l'autre dans leurs itinéraires. En effet, dans le domaine politique, comme il ressort de ses publications (cf. infra), Gérard Bélorgey n’a rallié ni la vulgate de la Veme république sur les bienfaits de l’alternance entre partis dominants, ni les tenants du catéchisme du libre-échange mondial. Il ne se résigne donc pas à TINA ("there is no alternative" au libéralisme). Tout en reconnaissant les apports autant que les limites de ceux qui ont été aux affaires et avec lesquels il a travaillé, il ne se résigne pas non plus à trouver satisfaction dans tel ou tel programme de camp. Mesurant combien notre société multiculturelle, injuste et caricaturalement mondialisée, souffre aussi bien des impasses de l’angélisme que des progrès de l’inégalité et des dangers de l’autoritarisme, il voudrait contribuer à un réalisme sans démagogie.

Partie de ses archives est déposée dans les Fonds d'Histoire contemporaine de la Fondation des Sciences Poltiques (http://centre-histoire.sciences-po.fr/archives/index.html)

Il a écrit et existé sous d'autres noms que celui sous lequel il a signé des ouvrages fondamentaux que furent "le gouvernement et l'administration de la France" ( 1967), "la France décentralisée" ( 1984), "Les Dom-Tom" (1994)  : le peuso de Serge Adour correspond à l'époque de la guerre d'Algérie et à une grande série de papiers dans Le Monde en  1957 , celui d'Olivier Memling à l'écriture du recueil de poèmes "Sablier " (couronné en 1980 par l'Académie Française et référé  dans l'histoire littéraire du XXeme Siècle de Hachette) et aux chansons qui en sont issues, celui de  Gérard Olivier à son analyse dans de  grands quotidiens de la décentralisation en 1981/82; celui de Solon  (malheureusement partagée par erreur avec d'autres auteurs) à la publication en 1988 de "la démocratie absolue" . Cessant de vivre un peu masqué, il retrouve son nom en 1998 pour "Trois Illusions qui nous gouvernent", puis à compter de 2000 pour "Bulles d'Histoire et autres contes vrais " (série de coups de projecteurs sur notre monde  qui seront souvent repris ci-dessous), ainsi que pour de  nombreux articles dans  diverses revues. En 2009, son récit "la course de printemps" revient sur la guerre d'Algérie.

"Chambord" doit trouver place dans ces chroniques. Référence d'une histoire lointaine, Chambord fut aussi récemment - entre 74 et les années 90 - un lieu prisé du pouvoir présidentiel : non seulement de Geoges Pompidou qui y lisait l'union de la fécondité de la fôrêt et d'un éternel signe  culturel de la France  et qui y donna peu avant sa mort sa courageuse dernière fête  et, bien sûr,  de ce chasseur passionné qu'est Valéry Giscard d'Estaing, un  voisin par "l'Etoile", sa propriété familiale  au nord du Loir et cher;  et qui en fit un rendez-vous de séduisantes réunions mondaines et politiques, mais aussi de François Mitterand qui n'y fit que de discrètes apparitions, tout en y ayant, un moment, rêvé, une forme de datcha secrète.  Le site unissant le château et le domaine  est aussi celui de multiples symboliques ne se livrant pas d'emblée à la fréquentation touristique. Pour y avoir   élu domicile familial et donc y être régulièrement venu pendant plus d'un quart de siècle  - alors que j'exerçais  mes métiers successifs en d'autres places  où j'avais logement de fonction ou pied à terre personnel - je sais enfin que c'est un cadre qui favorise l'expression de bien des  passions, ce que j'ai éprouvé en ma défaveur à l'occasion des circonstances que j'aurais peut-être lieu de conter plus tard et qui me conduisirent à quitter définitivement des lieux auxquels  je m'étais trop attaché.  C'est cet  attachement envers ceux-ci comme pour les  mythes qui les habitent qui me  conduit   à publier dans la suite de cette "introduction" ,  le texte du "spectacle nocturne"  dnt je suis l'auteur  et qui fut donné à Chambord de 1977 à 1990 ou 91.

Avant de faire apparaître comment cette nouvelle forme de "son et lumières"  fut conçu et vécu, je tiens à dire que rien ne me portait vers Chambord, mais que j'y fus conduit par le  hasard. Celui-ci  était né à Saint-Pierre et Miquelon. Aux législatives de 1973, deux candidats de la majorité s'y disputaient les suffrages des électeurs. L'un avait été camarade de classe de Michel Debré, lequel lui adressa avec sa chaleur habituelle, une lettre d'encouragement. Cet homme avait été, par ailleurs, directeur des Invalides de la Marine, en quelque sorte, la sécurité sociale et la caisse de retraite des marins. Sa signature, au bas des titres de pension  était bien connue dans l'archipel des pêcheurs. Fort de ces deux gri-gri,  il l'emporta sur l'autre compétiteur. Celui-ci était un ancien élève de l'École de la France d'Outre-Mer, camarade, lui, de Pierre Messmer. J'étais alors sous-préfet de Palaiseau  et un texte me nommant au poste de Haut commissaire aux Comores était en suspens de publication. A la veille des législatives, Michel Jobert, alors secrétaire général à la Présidence m'avait indiqué à la faveur d'une rencontre au salon d'honneur de l'aéroport d' Orly, (qui était dans mon arrondissement et où je me rendais régulièrement pour l'accueil de diverses personnalités)  qu'il fallait que j'attende pour partir dans l'Océan Indien le résultat des élections en région parisienne. Le pronostic était en effet  que Léo Hamon, député U.D.T. de Palaiseau, allait être battu par le maire communiste et qu'il faudrait que je sois là, puisqu'on s'aimait bien, "pour le consoler".  Les élections apportèrent la défaite de Léo Hamon, mais aussi celle du camarade de Pierre Messmer. Quelques jours après les résultats, le Premier Ministre - qui débutait  son deuxième gouvernement  - m'appela et m'indiqua que je ne partais plus aux Comores. Un mouvement d'administrateurs avait lieu pour faire place à l'ancien de la F.O.M. qui était nommé, je crois,  dans le condominium franco-britannique des Nouvelles-Hébrides. Le jeu des nominations faisait que les Comores allait à quelqu'un d'autre que moi.  "Pour me consoler" là encore - cette gestion publique était décidément très affective -  il m'indiqua que je rejoignais son cabinet, ce qui  ne se refuse pas. C'est ainsi que je vécus ensuite à Matignon toute la double courte période qui s'écoula de ces législatives au décès de Pompidou, puis de ce décès à l'élection de V.G.E. à la présidence de la République.

En ces circonstances où changeait le régime, commis à tout faire au sein du cabinet d'un chef de gouvernement, je connaissais, sans pouvoir naturellement les influencer, bien des événements et bien des  dossiers. J'ai fait récit de cette expérience et de ses frustrations dans "Bulles d'Histoire et autres contes vrais " (ouvrage disponible sur <www. alpagage.com>). Alors qu'à la seule Présidence  était reconnu  le pouvoir, le Président, malade, ne pouvait plus aisément l'exercer. Ce pouvoir était donc piloté par ses proches. La liaison discrète avec l'Élysée passait par Pierre Juillet. J'allais parfois lui ouvrir de nuit, la porte du fond du parc, rue de Babylone. Le Premier ministre appliquait avec la plus intégrale loyauté cette formule de pouvoir délégué. J'étais une petite charnière dans le fonctionnement du système. J'y gagnais une relation un peu privilégiée avec Pierre Juillet et  Marie France Garaud. Or, leur mission rapprochée auprès du Chef de l'État comportait aussi de veiller sur Chambord qui  était apprécié par Georges Pompidou, lequel   avait décidé d'instituer un coordonnateur des nombreuses administrations intervenantes, pour éviter la transformation les lieux en machine à sous : par la vente des bois, alors que la forêt est avant tout l'habitat de la réserve de faune sauvage; par une exploitation touristique intense du château, avec son cortège de parkings, de marchands de glaces et de souvenirs. Il espérait qu'un peu de soin et d'imagination permette d'ouvrir de manière raisonnée ce sanctuaire, de maintenir une tradition des grandes chasses et de rendre intelligible aux visiteurs attentifs cette rare union d'architecture et de nature.  Sur la suggestion du fidèle Jacques Chirac - quoiqu'il en fut de ce qui nous séparait déjà - Pierre Juillet Marie France Garaud  me chargèrent donc de mettre la capacité de décision administrative que me donnait ma fonction de plaque tournante à Matignon,  à la confluence de bien des administrations compétentes à un titre ou un autre pour Chambord,   au service de la cohérence de la gestion du domaine et du château .  Lorsqu'ils  me dirent « Chambord  a été fait pour la chasse, l'amour et la politique », je leur répondis que c'était tout pareil : "le goût de la poursuite", ce qui scella entre nous une forme de connivence m'ayant aidé à surmonter bien de nos différences d'esprit.

 
Je m' attelais à cette tâche  en bénéficiant de la compétence forestière, agricole, cynégétique d'un adjoint, ingénieur en charge tout spécialement des chasses présidentielles, Geoffroy de Roquancourt Keravel, auquel je dois tout mon apprentissage. Ma fonction  n'était d'ailleurs qu'une fonction à temps partiel - quand je pouvais, c'est à dire toutes les fins de semaine et à tout moment en cas de besoin  - et bénévole, car aucun emploi budgétaire n' existait pour ce poste de fait "de commissaire à l'aménagement du domaine de Chambord" qu'avait auparavant occupé  en plus de son titre  de directeur de cabinet à l'Agriculture, le préfet Dablanc qui venait de prendre un poste  territorial. La modestie des moyens du temps doit être rappelée au regard des dimensions en budgets et emplois  qu'a pris depuis lors l'organisation en charge de ces affaires .

Un grand château blanc, une terrasse d'hôtel de province, un village sous les tuiles plates, un long mur enfermant des boisements peuplée de "grands animaux" forment ensemble l'image de marque du Domaine de Chambord. Mais c'est une part infime seulement  de ces cohortes de touristes bariolés qui transitent - dans des tenues de croisiéristes et de vers luisants -  entre parkings, parc et château, qui accède peut-être  à une communication avec ce gîte des grands songes. 

Les prospectus leur disent qu'un donjon d'inspiration médiévale, couronné par la ville suspendue des terrasses Renaissance, a été élevé, à compter de 1519, en vingt ans, par  François 1er. Combien perçoivent-ils que c'était pour inscrire, sur la terre de son adolescence, le symbole de royauté, mimant, avec des tuffeaux et des ardoises, les marbres de la riche Italie, que c'était le défi souverain de la France encerclée  par Charles-Quint. Hors l'orgueil d'y recevoir un jour celui auquel l'or des conquistadors avait donné les moyens de lui ravir le Saint-Empire, le Valois et ses successeurs n'y vécurent que quelques fêtes et quelques chasses. C'est pour assurer la réserve des gibiers que, depuis lors, un mur de sept lieues enferme un espace forestier vaste comme Paris.



Là, sous les fougères, à travers les gaulis, vivent les hardes de cervidés. Chaque année, les bois des cerfs qui sont tombés repoussent plus fort, avant l'été, jusqu'à leur apogée, celle des dix, voire quatorze cors. Puis avec l'âge, les têtes "ravalent" en produisant un andouiller de moins et, peu à peu, par sénilité, ne portent plus que de simples perches effilées. Elles seront impuissantes à retenir l'assaut de fronts mieux armés. Les vieux ne seront pas, les soirs du rut, de ces combats singuliers par lesquels les grand mâles, aux attributs constitués, s'affrontent pour le monopole de saillir les biches dansantes aux larmiers mouillés. J'ai la photographie des charognes de deux rivaux, leurs bois emmêlés, leurs cous rompus qui, n'ayant pu se déprendre, et de soif et de faim, ont agonisé ensemble, à l'issue d'un duel à mort pour donner la vie.





S'arrachant aux gorges de ceux qui la donnent cent fois par nuit, de grands râles d'appel, de défi, de plaisir montent aux étoiles de septembre. C'est le cri du brame. On va l'écouter aux lisières des bois en même temps que guetter, sur les prairies, les sangliers sombrement hirsutes qui fouaillent le sol de leurs boutis . Ces randonneurs omnivores cherchent, en famille, les vers sous les mottes. Qu'ils savent fuir vite, lorsqu'au temps des reprises ou des battues, sous les cris des rabatteurs, ils se dégagent lestement de leurs bauges et soullis et dévalent les taillis en grappes d'obus noirs trouant les ronciers ou serpentant comme des missiles entre les troncs des futaies.

C'est pour les jouissances des traques et des hallalis que Chambord fut planté au milieu des marais tout en témoignant des monarchies. L'emblême de la salamandre qui "éteint feu comme glace" est aux caissons des voûtes et au fronton des portes. Dans l'ordre architectural d'origine, chacune des ailes, reliées au centre de l'édifice par deux galeries symétriques, abritent l'une, Dieu dans sa chapelle, l'autre, le prince dans son logis. Mais Louis XIV inscrivit ici l'absolutisme gallican. C'est au centre de l'oeuvre que s'installe le roi-soleil. Au premier étage, dans la branche nord de la croix grecque, son antichambre est le seul lieu du pouvoir. Cette croix répétée organise l'édifice central aux différents niveaux desservis par l'escalier à double spirale. Il est inspiré d'un projet de maison de passe où la discrétion imposait que les visiteurs ne se croisent pas. Sa conception, comme le plan de l'ensemble de l'oeuvre, est attribué à Léonard de Vinci. L'architecture solennelle est doublée d'une architecture discrète, signée des graffiti des maçons de la Loire et des visiteurs des siècles. A l'intérieur de chaque tour, des escaliers de fond en comble desservent des petits appartements. Chacun dispose d'une cheminée. Le château en compte autant que de jours de l'année. Tout communique par des passages en corniche, des couloirs coudés et de petits escaliers en colimaçon : le préfabriqué lourd du temps. Comme le réseau d'éviers et de latrines. Les fenêtres à meneaux et des cariatides usées rythment une folle rigueur bâtie pour la commodité des intrigues, pour l'exercice conjoint du pouvoir et du bon plaisir. Les terrasses, dont les poivrières et pavillons sont chacun décalés d'un quart de tour par rapport au précédent, constituent la ville onirique, couronnée de la lanterne, au dessus des grands bois :  là où les reines inquiètent interrogeaient le ciel, chaque amant les yeux de l'autre, et où les clients des tour-opérateurs se font désormais photographier.


Pendant le peu de temps où il séjourna dans cette demeure, Louis préparera la révocation de l'Édit de Nantes, tout en se faisant donner des comédies, le fouet des galères s'élevant entre les archets des violonistes. Leczinsky s'ennuiera des années d'exil au bord du Cosson et préférera Nancy. Avant de mourir sur place de l'épée d'un mari trompé ou d'une bronchite de Sologne, Maurice de Saxe se prit au piège de retenir captive à Chambord une actrice qui l'avait captivé, ( et Salacrou en fit sa pièce "le soldat et la sorcière")  y conduisit sa part d'orgie, ses régiments noirs montés sur des étalons blancs, décimés par la discipline et la maladie. Ses cavaliers venus du Levant et, déjà, parfois des îles, ont eu le temps de faire quelques héritiers. Les regard sombres et la peau mate de quelques habitants de Sologne en portent témoignage, comme aussi le registre des mariages - avec "untel, nègre de la Martinique" - et celui des naissances de la commune de Chambord.  

Le vaisseau traverse avec quelques avaries les Révolutions et les Empires. Il échappe à la démolition par la "bande noire" -  se faisant adjuger les châteaux pour vendre leurs matériaux - parce qu'il est acquis, sous la Restauration,  pour le  fils posthume du Duc de Berry, assassiné en 1820. C'est une souscription politique légitimiste qui sauve ce fleuron royal destiné à revenir à la République. Le duc de Bordeaux, devenu comte de Chambord, est porté, après 1870,  par une prodigieuse campagne exploitant l'hésitation devant des perspectives républicaines. On le célèbre à la fois comme le "porteur du principe monarchique" auquel se rallie la branche d'Orléans et comme "Monsieur Crédit" que présentent des images d'Épinal accompagnées de couplets de propagande qui pourraient vanter Antoine Pinay. Le futur "Henri V" ne vint au fatal château de Chambord que pour y rédiger l'appel au drapeau blanc qui lui coûte le trône de France . Les carrosses préparés pour le sacre sont toujours remisés dans les communs.  La famille héritière de Bourbon-Parme vécut bourgeoisement dans le domaine. L'un des neveux ayant servi en 1914 dans  les armées austro-hongroises, Chambord fut placé sous séquestre. Entre les deux guerres, après bien des procès et un bon arrangement, ce patrimoine revint à l'État.

L'administration de l'enregistrement succéda aux régisseurs des princes. Leurs gardes devinrent ceux des Forêts et leurs chasses celles de la République. Le village resta dans sa culture, avec de nombreuses fermes incluses dans l'enceinte. De longue date, il y a eu les battues de sangliers offertes par la Présidence ou le ministère de l'agriculture, ainsi que celles réservées aux  fédérations de chasseurs de chaque région de France. Il y a toujours des tirs de sélection par lesquels, accompagnées d'un garde, de bonnes carabines sont invitées, en l'absence de prédateurs naturels, à réguler  le cheptel. Il est de règle de ne  tirer que les moins beaux des cerfs et des biches.
Deux Présidents donnèrent au lieu un lustre sans pareil. Georges Pompidou aima la chasse jusqu'aux derniers jours de sa vie. Il convia à Chambord tous les siens, et pas mal d'autres, auxquels il donnait sa leçon de courage, alors que les traitements qu'il subissait l'avaient transformé en baudruche sur des jambes d'allumette. C'est ainsi qu'on le voit, sur les photos que je possède, sous une toque fourrée, en houppelande,  aux lueurs des flambeaux, lors des honneurs rendus à la clôture nocturne de ses ultimes battues, pendant lesquelles pas un cochon ne sortit sous son fusil pour lui donner encore le plaisir de tirer. Ce fut sa dernière fête.




La garde à cheval le raccompagna jusqu'à l'hôtel Saint-Michel. C'est dans les salles de ce restaurant que Giscard d'Estaing aimait clore une journée de battues par le dîner de chasse pendant lequel s'affinaient quelques alliances personnelles et politiques. Il lui advenait aussi de donner, dans un pavillon forestier, auprès d'une grande pièce d'eau, hantée par des hérons, au coeur sacré de la forêt interdite, quelques réceptions marquées de nostalgie du grand siècle. Des laquais poudrés servaient autour d'un brasier pétillant, des hôtes choisis. Il appréciait encore plus, jeune Président résident chez lui, tout près, au nord de la Loire, de venir lors des aubes d'été des samedis ou des dimanches, chercher à tirer quelque grand cerf. Il fallait que Geoffroy de Roquancourt, mon adjoint, devenu commissaire, appartenant à la même culture aristocratique et cynégétique que V.G.E., lui explique que même un chef d'État ne devait pas tuer un grand animal protégé.


 De toutes façons, il n'emporterait pas le "massacre",  ce trophée constitué de l'ossature de la tête surmontée des bois. Le Président  se rattrapait sur quelques vieilles biches ou sur quelque mâle  "ravalant" déjà. Un tour en hélicoptère au dessus du Domaine lui permit aussi, un jour où il voulait rendre hommage à une invitée, de parachuter à ses pieds de promeneuse romantique, un bouquet présidentiel.

C'est à l'époque de ce Président, grâce aux travaux engagés sous son prédécesseur, qu'une forme d'équilibre est trouvée pour Chambord. Après l'achèvement du canal qu'avait dessiné Mansard, ses berges ont offert des gagnages au grand gibier, des promenades aux visiteurs et des chevauchées aux cavaliers. Une petite part du Domaine forestier a été ouvert au grand public qui peut  accéder à des chances de découverte des animaux, au delà de ce qu'offre une série d'observatoires installés en vue des prairies arborées sur lesquelles, à la tombée de la nuit, se portent les cochons et les cervidés. Des chasseurs-photographes ont été admis, selon un code de déontologie, à exercer jusqu'en zone interdite leurs arts et à planter leurs affûts. Deux circuits ont été ouverts dans le château, l'un dans les structures solennelles pour le public en transit, l'autre dans les structures secrètes pour les vrais amateurs. La Fondation de la chasse et de la nature y a déposé des pièces, des armes, des tapisseries, des peintures et une prodigieuse collection de massacres . Une exposition sur la conception du château - la seule chose qui est spécifique et ne conduit pas, comme les copies d'ameublement qui a changé de siècle en siècle, à choisir entre plusieurs mensonges - donne les clefs de son architecture. De premières saisons de concerts ont réveillé les antichambres blanches aux plafonds frappés de salamandres.  La garde républicaine a été implantée à Chambord dont elle assure la sécurité à l'image de sa mission envers les palais nationaux  et les chevaux de son poste monté ont été logés dans les stalles du château. La forêt a commencé à recevoir des classes vertes.

Un nouveau spectacle devait remplacer les morceaux usés d'un "son et lumière" devenu  désuet. J'ai essayé en vain de séduire de grands auteurs susceptibles de bien écrire un tel scénario, sans personnages d'opérette, échappant aux historiettes comme au pompiérisme. Après avoir tenté, sans succès, de convaincre Gascar, Vialar, Genevoix,  j'avais esquissé un projet pour Maurice Druon. Devenu Ministre de la Culture, il me demanda de le réaliser : "puisque vous m'avez si bien expliqué ce que vous imaginiez". Bâti sur l'alexandrin prêté à Victor Hugo sur son lit de mort -  "c'est ici le combat du jour et de la nuit" - cette liturgie fut rythmée par les grands thèmes binaires qu'inspire le site : ceux  de l'ombre et de la lumière, du moyen-âge et de la renaissance, du plaisir et de la cruauté, du fleuve et de la forêt, de l'homme et de la femme, du pouvoir et de la défaite, de la vie et de la mort. Il dura, pour le plus grand bénéfice de la Caisse des Monuments Historiques, douze ou treize ans, jusqu'à épuisement des bandes sonores qui portaient la belle voix de Jean Piat et la musique originale de Marius Constant. L'auteur même que j'étais demandait son changement. Le genre n'est pas facile. Dans les années 1990, deux tentatives échouèrent sous les huées du public. La Maison Lang, piquée au vif, délégua une équipe inspirée de Goude - le célébrant parisien de 1789 -  qui bâtit à la hâte un spectacle tonitruant - pour cent jours par an et trois heures par nuit, avec deux versions, anglaise et française - dont les décibels perçaient les murs et les sommeils. Un ou deux ans de combat que je conduisis - pour un ""son et lumière" et contre les modalités de celui-là -  permirent d'obtenir l'importante réforme de hauts parleurs directionnels, ce qui ne sauva pas de la faillite une entreprise dont les investissements avaient été  considérables, et ce qui libéra Chambord de bien laides servitudes : des gradins de métal et de planches avaient été montés sur les communs entourant le donjon, à la place des mansardes qui avaient couronné cette part des bâtiments au dix-neuvième siècle.
Le public avait  pu se rattraper en allant voir, aux Écuries de Saxe, concédées depuis plus de vingt ans à une famille d'écuyers de talent, une revue équestre, soutenue par mes textes à la mémoire de Chambord ainsi qu'à la gloire du cheval et réglée comme un ballet de haute école. Puis les visiteurs peuvent aussi se hisser dans les calèches tirées par de lourds chevaux de trait qui leur font découvrir quelques parties du parc.

On recevait beaucoup à Chambord, des invités de marque, des hôtes de passage, des personnalités étrangères.

Pour m'assister, j'avais réussi à faire venir l'ancien bibliothécaire de Matignon qui avait l'expérience des entourages du pouvoir et une grande rigueur historique. Elle ne fut démentie qu'une fois : chargé de retrouver tous les portraits des anciens chefs de gouvernement pour les placer, à Matignon,  dans les vestibules d'accès au bureau du Premier Ministre, il n'était pas parvenu à trouver la photographie d'un éphémère président du Conseil de la Troisième République. Il l'avait remplacée par celle d'un barbu crédible. Crédible jusqu'au jour où, par le plus grand des hasards, un descendant de l'illustre méconnu vint à être reçu dans les lieux et éleva les plus véhémentes protestations en même temps qu'il fournit le bon cliché. L'hôte des rayonnages d'ouvrages et de fichiers du dernier étage du 58 rue de Varenne portait une tête oblongue, inclinée et dégarnie,  était aussi méticuleux dans ses démarches que dans ses tenues. Ses mains allaient de ses boutons de manchette à un éternel fume-cigarette dont il changeait consciencieusement les filtres. Il était le fondateur du "service législatif", c'est à dire, bien avant l'informatique, de tout un système de répertoire des textes et des jurisprudences,  avec leurs entrées par thèmes et leurs mises à jour régulières, qui a été l'ancêtre de bien des banques de données juridiques. C'est grâce à son pilotage que j'avais su très vite, lorsque j'étais au secrétariat général du gouvernement, établir, pour les dossiers dont j'étais chargé, le point du droit applicable.

Le personnage m'avait profondément touché. Ce chantier était devenu celui de sa vie, une vie qu'il avait un jour radicalement changée. Issu d'une famille d'officiers, il racontait que sa constitution physique - il était très voûté - l'écarta du métier des armes et lui fit embrasser celui de la finance dans laquelle il rendit de grands services à un groupe privé levantin, jusqu'à contracter un mariage blanc. Une dizaine d'années après la guerre, il fut frappé par l'inanité de sa situation. Il fit dissoudre son mariage, donna tous ses biens à une Fondation qui m'est restée mystérieuse, chercha un emploi qu'il trouva comme contractuel  dans les services de Matignon et une chambre de célibataire à deux pas. Quand il prit retraite, il était seul au monde. Je l'installai dans une petite maison du village.
Il devint le mentor cultivé de tous les grands visiteurs d'un jour. Il jouait malicieusement de la consonance de son nom très proche de celui du chevalier de Lauzun. C'est à celui-ci que des historiographes incertains prêtent à Chambord ce dialogue avec la Grande Mademoiselle : à la question "qui aimez-vous?", la réponse écrite dans la buée soufflée sur un miroir "c'est vous". De là, à expliquer, en mobilisant toute une culture rose-croix, qu'il pourrait bien réincarner ce passé, c'est un jeu auquel il se livrait parfois. Il m'est arrivé, à côté de la Fontaine Caroline...que l'on dit enchantée, et jusqu'à  laquelle il voulait se promener, de regarder ses yeux bleus perçants, sous ses binocles cerclés d'or, sans bien savoir ce que je pouvais en penser, lorsqu'il ajoutait qu'il pourrait bien être en protection auprès de moi de la part  des extra-terrestres. N'y ressemblait-il un peu, peut-être,  "n'est-ce pas, avec la bosse et les lunettes"?.



.La Fontaine Caroline,  ci-dessous,  en carte postale du début de siècle - .....


Le bibliothécaire était plus prudent que le chevalier. Lorsqu'à l'issue d'une visite dont il était satisfait,  Bokassa le fit grand dignitaire de l'Empire en lui remettant sa propre plaque de Commandeur sertie de diamants, l'ancien fonctionnaire contractuel considéra - alors que personne n'avait encore parlé des diamants de Bokassa - que ce bijou ne lui appartenait pas et le remit à la conservation du château. Sur la fin de sa vie, il attendait pour une jeune collaboratrice qu'il avait pratiquement adopée, une appréciable dotation de la mystérieuse Fondation à laquelle il avait donnée sa fortune, mais rien ne vint jamais. Lorsqu'il est tombé très malade, le Val de Grâce s'est souvenu de son nom de famille militaire. C'est là qu'il est mort. Il est enterré, conformément à ses voeux, sans service religieux, à Chambord dans un cercueil de plomb, dans ce cimetière où par privilège royal,  tous les habitants sont accueillis pour l'éternité.

 

C'est symboliquement sans doute en souvenir de Charles Quint et de François 1er que V.G.E. avait, avant la mort de Franco, voulu, avec son épouse, recevoir à Chambord Juan Carlos d'Espagne et Sophie de Grèce.


J'avais aimé cette idée, mais lors de mon allocution d'accueil, j'avais prévenu mes hôtes de la malignité de Chambord.Le destin n'avait cessé d'y jouer des tours aux puissants : de François Ier qui y reçut en vain Charles-Quint au Comte de Chambord qui y scella l'échec de la restauration légitimiste.  Les deux hommes n'y signèrent aucun acte officiel. Ils y nouèrent une intelligence utile à la démocratie et à l'Europe.
Après leur rencontre et la chasse qui l'accompagna, le Canard enchaîné    publia un dessin où l'on voyait un sanglier frappé d'un tir et s'interrogeant : «je voudrais bien savoir si je suis tombé sous les balles fascistes ou sous les balles libérales? ».
Il était tombé sous les balles libérales.


Giscard, lui, tomba sous les feux croisés de rancoeurs de la droite et de l'illusion socialiste, parce qu'il n'avait pas su pousser sa conception positive de "deux Français sur trois" jusqu'au régime présidentiel, assorti d'une part de représentation proportionnelle, mais c'est une autre histoire. La relève par Mitterrand se fit dans le plus pur style de la bipolarisation politique :  avec, deux fois, à la clef de chaque élection présidentielle, des élections législatives bi-partisanes. Mitterrand s'intéressa à Chambord. Il avait nommé préfet du Loir et Cher une femme politiquement  proche de lui.  De Grossouvre, ardent chasseur, faisait fonction de grand veneur. On regarda même si l'on pouvait aménager pour le Président  une datcha en forêt. Jack Lang, le voisin de Blois, ne se préoccupait guère du patrimoine traditionnel et de son animation en dehors des arts nouveaux, mais il chargea une personnalité administrative de renom de dessiner une perspective d'avenir culturel et populaire pour le Domaine.  Elle reprit, parmi les projets existant dans les cartons, celui d'un centre de la Renaissance dont l'idée fut ensuite dévoyée par des projets excentriques. Les difficultés de 1983 balayèrent ces rêves, mais les chasses se poursuivirent, avec toujours leur part d'invitations de coterie. Simplement, les gardes dirent des nouveaux invités par rapport à ceux que conviait l'aristocratique prédécesseur du président socialiste:

« Ils ont les mêmes armes, mais ils tirent moins bien ».


A suivre...
( sur la photo ci-dessus, au centre, Geoffroy de Roquancourt)
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Mardi 15 avril 2008 2 15 /04 /2008 00:47
- Par Gérard Bélorgey - Publié dans : Chambord - Ecrire un commentaire
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