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Pourquoi ce blog

L'objet de ce site est de baliser par quelques souvenirs éloquents l'histoire récente et de faire contribuer ces expériences, par des commentaires d'actualité, à éclairer et choisir les changements, en s'interrogeant sur les propositions des politiques et les analyses des essaiystes. Donc, à l'origine, deux versants : l'un rétrospectif, l'autre prospectif.

A côté des problèmes de société (parfois traités de manière si impertinente que la rubrique "hors des clous"a été conçue pour les accueillir), place a été faite à "l'évasion" avec des incursions dans la peinture, le tourisme, des poèmes,  des chansons, ce qui constitue aussi des aperçus sur l'histoire vécue.

 

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L'auteur

 

DSCF0656-copie-1.JPGNé en 1933, appartenant à la génération dont l'enfance a été marquée par la deuxième guerre mondiale, l'occupation et la Résistance, l'adolescence par la Libération, la guerre froide, puis par de clairvoyants engagements pour les décolonisations, l'auteur a ensuite partagé sa vie professionnelle entre le service public (il a notamment été préfet, délégué à l’emploi, directeur des affaires économiques de l’outre-mer, président de sa chaîne de radio-télévision, RFO), l'enseignement et la publication d’ouvrages de sciences politiques (il est aujourd’hui membre du comité de rédaction et collaborateur régulier de la Revue Politique et Parlementaire). Il a également assumé des missions dans de grandes entreprises en restructuration (Boussac, Usinor/Sacilor), puis a été conseil d’organismes professionnels.

 

Alors que ses condisciples ont été en particulier Michel Rocard et Jacques Chirac (il a partagé la jeunesse militante du premier dans les années cinquante et fait entrer le second à Matignon dans les années 60, avant d'être son premier collaborateur à l’Emploi et pour la négociation de Grenelle et au secrétariat d’Etat aux Finances, il n'a suivi ni l'un, ni l'autre dans leurs itinéraires. En effet, dans le domaine politique, comme il ressort de ses publications (cf. infra), Gérard Bélorgey n’a rallié ni la vulgate de la Veme république sur les bienfaits de l’alternance entre partis dominants, ni les tenants du catéchisme du libre-échange mondial. Il ne se résigne donc pas à TINA ("there is no alternative" au libéralisme). Tout en reconnaissant les apports autant que les limites de ceux qui ont été aux affaires et avec lesquels il a travaillé, il ne se résigne pas non plus à trouver satisfaction dans tel ou tel programme de camp. Mesurant combien notre société multiculturelle, injuste et caricaturalement mondialisée, souffre aussi bien des impasses de l’angélisme que des progrès de l’inégalité et des dangers de l’autoritarisme, il voudrait contribuer à un réalisme sans démagogie.

 

Partie de ses archives est déposée dans les Fonds d'Histoire contemporaine de la Fondation des Sciences Poltiques (cf. liens).

 

Il a publié sous d'autres noms que celui sous lequel il a signé des ouvrages fondamentaux que furent "le gouvernement et l'administration de la France" (1967), "la France décentralisée" ( 1984), "Les Dom-Tom" (1994)  : le pseudo de Serge Adour correspond à l'époque de la guerre d'Algérie et à une grande série de papiers dans Le Monde en  1957 , celui d'Olivier Memling au recueil de poèmes et chansons "Sablier " (couronné en 1980 par l'Académie Française et référé, dans l'histoire littéraire du XXeme Siècle de Hachette) celui de  Gérard Olivier à son analyse dans de  grands quotidiens de la décentralisation en 1981/82; celui de Solon  (malheureusement partagée par erreur avec d'autres auteurs) à la publication en 1988 de "la démocratie absolue" . Cessant de vivre un peu masqué, il retrouve son nom en 1998 pour "Trois Illusions qui nous gouvernent", puis en 2000 pour "Bulles d'Histoire et autres contes vrais " (série de coups de projecteurs sur quelques apects du dernier demi siècle qui seront souvent repris ci-dessous), ainsi que pour de  nombreux articles dans  diverses revues. EN 2009, il est revenu sur la guerre d'Algérie avec le roman ( Ed. Baurepaire) "La course de printemps". Il prépare "L'évolution des rapports Gouvernés /Gouvernants sous la Veme République :entre absolutismes et renouvellements?"

Pendant cette période intérimaire, s'écoulant entre présidentielle et législatives, je suspends mes commentaires, actuellement inutiles, sur notre situation politique. Et j'en reviens aux témoignages sur l'histoire contemporaine auxquels ce blog est prioritairement dédié.

En vous offrant aujourd'hui ce retour sur des personnages clefs de l'évolution de la Nouvelle Calédonie.



- UNE SAGA DU SIECLE, DE LITUANIE EN CALÉDONIE
( extrait de "Bulles d'Histoire et autres Contes Vrais", Phenix Edition , 2000, disposnible sur alapage.com)


Au milieu des années soixante dix, en hiver, le solennel huissier à chaîne qui introduisait mes visiteurs apparaît, manifestement impressionné, dans mon bureau de préfet de Loir et Cher, en me tendant une carte de visite.

« Ce monsieur m'a dit qu'il n'a pas de rendez-vous, mais je crois vraiment qu'il peut être reçu. Vous verrez qu'il est très bien. Il a une pelisse avec un col de fourrure et une canne à pommeau d'argent. »

Celui qui est entré, dans cette tenue aristocratique, avait été un révolutionnaire professionnel et venait acheter pour sa retraite un petit château sur les plateaux de la Loire dans un paysage qui lui rappelait sa Lituanie natale. C'était le T.P.G. de Nouvelle-Calédonie. D'une fonction à l'autre, à travers sa vie qu'il m'avait contée, il avait gardé sa continuité dans les passions, sa ténacité pour le changement : de la participation aux échecs de la révolution mondiale à la contribution à la réforme en Nouvelle-Calédonie.


A Nouméa en 1969, en mission, relevant des Finances, je suis hébergé chez le Trésorier Payeur Général. La grande villa dans les lourdes fleurs. La nuit tropicale tombant tôt d'un coup. Une fois parties cette femme au casque roux et aux formes rondes tenues d'attaches fines et deux fillettes sorties d'un livre colonial anglais, fumerie dans les transats d'osier suspendus au dessus de la Ville, de la baie, des montagnes, de la mer.

« Vous n'y arriverez pas" me disait-il. " Comment le général vous a chargé d'obtenir l'institution de l'impôt sur le revenu contre le doublement des concours de la France dans le Territoire ! Mon dernier rapport personnel - vous voulez le voir - lui a dit que c'était impossible. Ils vous feront le même coup qu'à Papeete. Si l'affaire venait à être inscrite pour un débat du Congrès, ils aligneront les engins de travaux contre les grilles, les murs et les portes. Et si l'ordre du jour est maintenu, ils avanceront. Rien ne résiste aux bennes à gratter le nickel.... et l'argent. Je suis un vieux révolutionnaire. Je sais que le temps n'est pas mûr. »

« Et vous le faites mûrir? Pardonnez-moi, mais par quel chemin êtes vous là? Je connais votre nom. J'ai travaillé sur vos remarquables interventions lorsque vous étiez député à la première Constituante. Elles sont dans l'analytique de ses travaux. A côté des Teitgen, Philip et autres, vous avez été, Gilbert Zaksas, un très grand constitutionnaliste. Celui qui a fait les analyses comparées de tous les régimes intellectuellement concevables dans la France de la Libération, celui qui, sous la présidence de Guy Mollet a constitué, avec Senghor et Cot, le comité constitutionnel pour le premier projet de Constitution. Comment, pourquoi, êtes vous ici ? »

« A vous je vais le dire. Parce qu'il n'y a plus grand monde à savoir pourquoi. Mais à vous, je veux. Je ne reçois jamais personne ici sans savoir qui c'est. Le renseignement aussi a été ma vie. Pour vous donc, j'ai regardé. Votre enfance dans la guerre, pas aussi dure que pour mes enfants juifs, mais sans cadeau et votre exode jusqu'à cette frontière espagnole que je connais. Vos engagements anticolonialistes, comme les miens, des années cinquante. Votre formation marxiste par Victor Fay que j'ai tant estimé. Votre rupture, comme la mienne, avec la gauche d'alors et, comme moi, la référence au Général. Alors, malgré notre quart de siècle de distance - vous avez l'âge de ma femme, enfin... de celle d'aujourd'hui - je peux aussi tout vous raconter. Pas pour moi. Pour vous faire comprendre. Demain. En attendant Allez dormir. »

C'est son profil de vieil oiseau, chaussé de lunettes à cercle d'or, qui s'est inscrit dans la lumière rouge lorsque c'est lui-même qui a tiré d'un geste ample et sec les rideaux du matin.

« Levez-vous Monseigneur, disait -on à Louis Quatorze enfant. De grandes tâches vous attendent. Aujourd'hui, je vous emmènerai en brousse. Vous saurez un peu moins mal après.

- Dans cette tenue ? »

Je regardai la sienne. Rien n'y manquait du gilet, de la cravate, des chaussures tressées, des boutons de manchette pour dessiner le personnage d'un fonctionnaire éternel.

« Oui, dans cette tenue. C'est ainsi qu'on m'attend. C'est ainsi qu'on me reçoit, même dans les pilous pilous, ces fêtes marquées par les puissantes danses de guerre ou de moissons. Ceux qui dans les vieux atours de végétaux tressés scandent leurs piétinements immémoriaux sont les mêmes qu'aux comptoirs des bazars, dans les écoles, aux guichets de la poste ou sur les mobylettes, mais c'est une de leurs façons de faire vivre les ancêtres. Après on mange parfois de la chauve souris cuite à l'étouffée dans les palmes. Mais je conserve mon costume. C'est lui qui me fait différent des autres Européens qui sont en cow boys, en chercheur de métal ou en commerçants. Le week-end, je vais comme tout le monde, en short, sur les plages. Je sais même plonger à la poursuite des tortues. »

Nous prenons un petit déjeuner surchargé de fruits dans un jardin gorgé de couleurs. Je questionne.

« C'est la tenue du personnage?
- c'est la tenue dans laquelle, sauf au combat, j'ai été dans l'Histoire.
- dans l'Histoire? et dans les combats?
- L'Histoire elle commence par des combats. Contre la faim, contre la honte, contre le froid. »

De tout ce qu'il m'a dit, je reconstruis cette histoire dont certaines étapes restent imprécises et peut-être romancées par le narrateur qu'il était, mais dont la forte trajectoire est la vue qu'il avait de sa vie. C'est donc la vraie.

Imaginez une famille juive dans une petite bourgade de Lituanie au début du siècle. N'ayant pas le ventre assez plein pour croire à quoi que ce soit. Les siens, ils n'ont même pas cru dans la Révolution. Quand les soviets de Lénine ont pris le contrôle de la région, il a racheté leur tiédeur. C'était dangereux d'être tiède, surtout pour des Juifs. Il est entré à dix ou douze ans - il ne sait pas si elle est vraiment vraie sa date de naissance sur sa carte d'identité de la France - dans les jeunesses communistes. Il a fait que son père, qui avait eu le tort d'être un moment soldat pour la France, adhère aussi au parti. Ils ont servis ensemble dans l'avant-garde. Il a été comme son mousse - lui trouver à manger, où coucher, où fuir - sur les théâtres de la révolution permanente d'alors. Relisez Victor Serge. Il était trop jeune pour faire Spartacus, en Allemagne, avec Rosa Luxembourg. En tout cas, il est dans les grèves insurrectionnelles de l'Angleterre. Avec cette expérience, il participe, en France, à la formation aux méthodes soviétiques des cadres de la C.G.T. après la rupture de celle-ci avec Léon Jouhaux.

« Révolutionnaire professionnel, je suis devenu, mais en exil et seul, à la mort. de mon père. Je n'étais pas en Russie. Lénine, Trotsky, Kamenev, Zinoviev , les grands procès, la prise du pouvoir par Staline, je n'y ai rien compris, sauf que "le socialisme dans un seul pays" , ça allait être l'échec en Russie, trop attardée, trop pauvre, trop seule. Vous savez, elle le dit bien "la critique du programme de Gotha" : "le niveau culturel d'une société ne peut jamais être au dessus du niveau de ses forces productives". Je n'étais pas trotskiste, mais, quand même, bien nourri de vrai matérialisme historique. La seule chance du communisme eut été de poursuivre la révolution hors des frontières de l'URSS. C'était aussi ma vie, ma foi et, après tant de morts et de souffrances, j'y croyais. »

« Pour le compte du Komintern , j'ai été l'un des responsables de l'Agitprop en France. Un métier de bureaucrate. La vie s'est calmée. J'ai épousé une camarade des combats perdus . Je suis devenu un petit bourgeois français adorant le vin rouge et faire l'amour, vivant dans le quinzième et surveillé par la police.
Finissez ces fruits et ce café d'ici, "le café-soleil" l'un des plus puissants du monde. »

La lumière baignait l'agglomération ceinte de baies et prolongée de presqu'îles , le profil des collines du bagne, la cathédrale. Après avoir frotté ses lunettes, il regarda l'heure sur un énorme et compliqué chrono.

« J'ai trois cadrans pour les fuseaux horaires. Je pense toujours à tous les versants du monde;
et ajouta
- je vais conduire les filles, au collège des soeurs. »

Je suis descendu dans le hall. Je suis sorti dans le jardin jusqu'au rebord de la piscine.
« Alors , il a commencé à vous raconter »
demanda la bouche reprenant le souffle de la dernière brasse. Le regard vert était gourmand de savoir jusqu'où.
« Pour vous, madame, je ne sais pas encore
- Il ne vous dira pas que c'est de ma faute. Mais sachez -le. C'est moi qui lui ai pris sa vie. J'ai été son piège. Pourquoi? Pour son magnétisme d'abord. La première fois où j'ai vu cet homme, dans ce pays où mon mari tenait un poste de directeur du cabinet d'un Gouverneur - j'ai été à lui, comme un papillon - oui, comme un papillon. L'image est banale, mais c'est la seule vraie qui me vient à l'esprit parce que je n'avais pas plus de tête qu'un papillon : donc, comme un papillon qui va à la lumière. »

Elle avait dit trois ou quatre fois le mot "papillon" . Et c'était bien. Parce que c'est comme ça que les papillons volettent : en faisant trois ou quatre passages sur les lieux de leur destination.

« Et puis parce qu'avec lui - j'ai du l'arracher à deux unions, vous savez, à deux unions avec des compagnes qu'il avait aimées - avec lui et par lui, comme on dit pour Dieu, je voulais tout çà. »
Son bras embrasse le jardin, la villa, les oiseaux, la baie, les eaux, la lumière.
« Tout ça, les îles, l'aisance, la reconnaissance, des enfants aussi intelligentes que lui. Il a été mon découvreur, mon amant, mon père, mon éducateur, mon pilote , mon mari. Ce n'est pas un vieil homme pour moi. Dommage qu'il fume trop, comme vous. Il n'a pas du trouver la paix. Mais il fait du très bon travail ici. Nous sommes presque les seuls chez qui viennent les Canaques. »

Il revient juste du collège. Il la tire de l'eau, le bras tendu vers le corps opulent, fin et arqué. Le costume de fonctionnaire est tout éclaboussé des paillettes du bain. Ils se penchent l'un vers l'autre en se frottant le nez.


La voiture parfois cahote, parfois s'enlise sur la piste épousant des terrains mouvementés. On a franchi des terres grises et lourdes peuplées de petits arbres aux troncs blanchissants, les niaoulis. On laisse à droite la mer dont la ligne de récifs est effacée par de grandes plantations ondulantes de cocotiers sous lesquels paissent parfois quelques boeufs à bosse. On monte vers des contreforts rehaussés de toutes les variétés de grands pins et des puissants arbres tropicaux du monde. On redescend, on plonge dans une jungle douce et vivrière. Dans l'échancrure des végétations, entre des feuilles de bananiers, surgissent parfois des trouées donnant sur des cases construites et ordonnées en cercles rigoureux dont la principale est surmontée, comme les maisons des maires de Dordogne le sont des "mai" d'honneur", des hampes sculptées de chef. De lourdes ombres passent entre les troncs et les feuillages. Des enfants nattés crient et font des signes.

« C'est drôle me dit-il. il n'y a rien de commun entre ce pays et l'Espagne. Et pourtant. Est-ce sa beauté, est-ce sa rudesse, est-ce sa dignité dans le malheur. J'en sens toujours les connivences. C'est dans ce décor là que je veux vous parler de l'Espagne, du premier grand tournant de ma vie. »

Nous avons été au bord de l'eau. Des hommes avaient tiré une pirogue sur une grève blanche. En demi rond, paisiblement, mais intensément, ils pilaient de gros coquillages coniques : des trocas .

« C'est pour faire les boutons de nos chemises » m'expliqua-t-il.

Ils vinrent nous offrir le lait d'une noix de coco ouverte de deux coups obliques de machette et ils échangèrent avec lui quelques mots dans l'une des langues locales.

« Oui, me dit il, en riant avec malice - il eut un instant vingt ans - j'ai ajouté au yiddish, au russe, au lituanien, au polonais, à l'allemand, au français, à l'anglais, à l'espagnol, quelques unes des plus parlées des vingt neuf langues tribales de ce pays. Je n'ai aucun mal. Je suis un écho sonore du sens des mots. »

Peut-être était-ce le signe de sa prodigieuse ouverture au monde.
« Et l'Espagne ?
- De l'Agitprop en France aux brigades internationales pour soutenir la République espagnole, ce n'était même pas le chemin du devoir, c'était mon métier. J'ai fait cette guerre atroce, une guerre du moyen-âge, de gueux républicains et de reîtres fascistes, de mercenaires et d'illuminés, de religions et de saloperies. Je me suis retrouvé à Barcelone où j'ai assisté à la liquidation des anarchistes du P.O.U.M. Souvenez-vous, le Parti Ouvrier d'Unité Marxiste. Victor Serge encore. Il n'y a que ces anarchistes qui croyaient à l'unité contre le fascisme. Mais pour les staliniens , mes camarades de combats, les anarchistes c'était le vrai danger. Ils les ont poursuivis, arrêtés, exécutés. Je n'ai pas supporté. Lorsqu'avec la défaite républicaine, je me suis retrouvé en France, je n'ai plus eu un contact avec le P.C. Ceux qui m'ont aidé ce furent d'abord les Basques, puis ensuite les socialistes. »


La journée s'est achevée dans des cases sur pilotis que venaient lécher les petites lames d'un lagon. L'air courait entre les larges ouvertures et faisait frémir les palmes séchées des farés. Il nous a fait servir de larges rasades de pastis très mouillé.

« Respirez l'odeur d'anis - oh, je regrette l'absinthe des années trente filtrée par un sucre, à travers une cuillère percée. C'est ce qui m'a soutenu lorsque je suis repassé d'Espagne dans le midi français, à la veille de la guerre. Ma compagne d'Espagne et moi , on a échappé à ces gendarmes qui attrapaient les rouges pour les mettre déjà, dans quelque chose comme des camps. Grâce aux Basques, sous un beau nom d'emprunt de chez eux , Andueza, on a été gérants d'un moulin sur la Garonne. Oui, avec mes dons, j'ai même parlé un peu basque...aussi". On pêchait les truites au filet dans le courant, la nuit, pour les hôtels. Il y avait tellement de truites que l'on se nourrissait, nous, de leurs joues. Avant de les livrer, on faisait sauter les joues au couteau puis, dans de grandes poêles, nous faisions des fricassées de joues de truites .Mais je ne suis pas resté là. J'avais eu mon droit en France avant la guerre. Je me suis inscrit au barreau. J'ai épousé la fille d'un professeur de droit, avocat. Toulouse, en quarante, c'était un bouillonnement révolutionnaire. Les jeunesses de l'avant garde socialiste s'étaient insurgées contre le ralliement de Paul Faure à Pétain. Dans sa petite librairie Silvio Trentin, cet intellectuel italien exilé, liait à son combat antifasciste une prospective visionnaire fédérale pour les régions d'Europe. Il fut le point de catalyse d'un réseau comptant Pierre Bertaux qui devait devenir Commissaire de la République à la Libération à Toulouse. Quand celui-ci fut arrêté j'ai été l'un de ses avocats. Au même moment se développaient les rafles en zone occupée. On a monté un réseau de passage et d'accueil pour nos amis et les familles juives. On les dispersait dans les fermes, les commerces, les établissements d'enseignement. Et puis on a commencé à fabriquer les fausses pièces d'identité. Je parlais allemand. C'est moi qui ai piloté les opérations consistant à aller voler en zone occupée les cachets très spéciaux dont on avait besoin pour valider des pièces d'identité. »

« De proche en proche, l'organisation qui naquit alors - et qui pris le nom de"Libérer-Fédérer"- fut à la fois l'une des plus discrètes de l'assistance juive, un creuset d'esprit libertaire et d'utopie fédérale, et le relais du réseau anglais S.O.E. Je parlais anglais. C'est à moi que revint la liaison avec celui-ci. Alphonse était le nom de code de l'agent britannique Peter Brooks qui fut le premier parachuté avec pour contact la librairie de Silvio. Avec ceux qui constituèrent le noyau actif de l'organisation, avec Pierre Descours qui quittera comme moi, plus tard, la S.F.I.O., avec Achille Auban qui en restera un parlementaire fidèle, avec le physiologue Camille Soula qui devint médecin personnel du président Auriol, avec bien d'autres, nous en avons accueilli ensuite bien des parachutages : d'argent , d'armes et d'explosifs pour remplir la tâche essentielle qui nous revenait : les sabotages des liaisons ferrées. »

Ses yeux se perdirent sur l'horizon de l'étendue d'eau qui venait à nos pieds.

« Elle est bien douce, ici, dit-il, mais vous entendez cette espèce de roulement de train, là bas : le bruit des vagues d'océan qui déferlent et se roulent sur le récif. Depuis la fin de la première guerre mondiale, j'ai tous ces trains qui roulent dans ma tête : les trains des convois, , des déportations, des révolutions, des évasions, des sabotages. Pensez à la place du train dans notre histoire. Je crois que je suis ici aussi parce qu'il n'y a pas de train. Pardonnez moi - ajouta -t il - je suis fatigué. J'ai vécu tant de vies. »

Le lendemain, après la nuit tropicale dans les bungalows survolés des cris de chauve-souris, la brutalité de l'aube ouvrit comme un premier matin du monde. Je sortis. Il se baignait. Il avait manifestement récupéré de quoi vivre encore d'autres vies. Sur la route du retour, nous dépassons des théories de femmes : drapées, lourdes, larges, aux visages épatés, aux bras puissants, aux lignes fortes.

« Ce ne sont pas nos canons de beauté, me dit-il. Aussi, les métissages ont-ils été bien moins nombreux dans ce pays qu'en Polynésie. Les vrais couples n'ont été que des cas exceptionnels. Portant loin. Les deux frères - un pharmacien, un sociologue - qui ont épousé deux soeurs mélanésiennes ont déclenché le seul mouvement politique qui a chanté << deux couleurs, un seul peuple >>. L'affaire a fait long feu. Le député européen de ce mouvement a quasiment été lynché après avoir connu une gloire éphémère. Les Canaques ont monté leurs propres organisations entre le rêve boy-scout et la référence aux insurrections. Maintenant avec le nickel, tout l'argent, tous les immigrés qui viennent sont comme les ondées de sauterelles que j'ai connues en Afrique : la première mange tout; la seconde mange la première. Il n'y a qu'une force morale ici : les églises. C'est le vieil athée qui vous le dit. Parce que lorsque les colons traitait les natifs comme du bétail, les tribus rebelles traitaient les colons comme de la mangeaille, lorsque les garde-chiourmes blancs et noirs assouvissaient tous les sadismes sur les bagnards, les hommes de Dieu ont été moins pires que les autres. Ce n'étaient pas des saints non plus. Parfois des martyrs. Plutôt des hommes d'affaires, en concurrence entre protestants et catholiques. C'est la rivalité des missions qui les a obligés à composer avec les Mélanésiens pour se gagner des clients.
C'est de leurs séminaires que sort la génération canaque de demain. Nous en verrons un ce soir. »


Il passa sans doute le reste de la journée à la Trésorerie, car je ne devais pas le revoir avant la fin du jour. Sur la terrasse du soir, il ouvrit soigneusement les vins de France prévus pour le dîner.

« Ou en étions-nous, hier soir, de ma saga? » m'interrogea-t-il, alors qu'il savait bien, mais voulait continuer de se raconter.

« Dans la Résistance », fis-je mine de lui rappeler en ajoutant : « Est-ce alors qu'est né votre lien personnel avec le général?

- Un lien alors raté. Personne ne l'a su alors, mais j'ai fait une liaison sur Londres. »

Affabulait-il, car je n'en ai jamais trouvé trace ? S'il affabule, c'est avec de troublantes précisions puisqu'il m'indique :

« par l'Aber Wrach jusqu'en Cornouailles; c'était plus sûr que Calais/Douvres. Il faut savoir que nous n'étions pas intégré à la France Libre, mais le bras d'un réseau anglais. Le Général nous voulait, me voulait. C'est à Londres, naturellement que j'ai fait la connaissance du Général. Un ancien bolchevik au service de la Résistance, il aimait. Il aimait surtout mon expérience de la clandestinité. Des contacts ont aussi eu lieu avec Combat, avec Franc-Tireur. Mes camarades étaient trop rigoureux, trop indépendants, le ralliement ne s'est pas fait. Toutefois c'est bien d'alors que date ma relation avec de Gaulle. Lorsqu'il est venu à Toulouse en septembre 44 - dans cette région dont on lui avait dit qu'elle avait été libérée, mais qu'elle était tenue par de quasi-insurgés - entre nous, de nouveau, le courant est passé. Sans conséquences alors, car j'étais engagé sur d'autres voies politiques. Le mouvement "Libérer-Fédérer" s'est intégré à la S.F.I.O., un certain nombre de militants ayant aussi double appartenance avec une organisation plus révolutionnaire du temps. Vous trouverez tout cela à l'OURS si ça vous intéresse. »

Je me fis expliquer.
« L'OURS vous ne savez pas, c'est Office Universitaire de Recherche Socialiste, boulevard Saint-Germain; ça sent les vieilles archives, les vieux militants, les vieux règlements de comptes. A la Libération je me suis retrouvé avec Vincent Auriol à Toulouse et élu député socialiste à la première Constituante. Vous connaissez cet épisode par les livres. Le général n'a pas aimé le travail qu'on avait fait, ni d'ailleurs celui qu'ont fait les suivants. Au sein de la S.F.I.O., il y a eu bien des batailles de factions. J'ai poussé ma candidature à l'intérieur du parti, sur des postes clefs. Avec mon nom et mon passé, vous n'y pensez pas. J'étais la cible du P.C. comme traître à l'Internationale que j'avais quittée en Espagne et comme agent anglais. Je me suis aussi trouvé contre le père Auriol. Sa culture n'était pas la mienne. Les camarades m'ont déniché toutes les missions, tous les voyages pour m'écarter. Je ne me suis pas représenté aux élections. J'ai accepté un poste de fonctionnaire des finances en Afrique puis dans le Pacifique. C'est ainsi que j'ai rencontré celle qui va nous servir à dîner. »

Elle entra dans la jolie et vaste salle à manger meublée à la chinoise , comme c'était alors la grande mode du Pacifique. En lui répondant par un sourire très convenu, elle mit son index en signe de pudeur devant ses lèvres. Les confidences étaient interrompues. J'en profitais :

« Et notre visiteur de ce soir?
- Il ne viendra qu'à la pleine nuit. Parce qu'il ne veut pas s'afficher maintenant avec moi. Je passe ici pour un grand seigneur et pour un hurluberlu. Tenez : j'ai eu récemment une inspection de la Trésorerie. Naturellement ces affaires de comptes m'ennuient et je n'y regarde jamais moi-même. Le rapport a fait état d'un manque à recouvrer important. Je n'allais pas lancer d'enquête, ni mettre en jeu la caisse de garantie des comptables publics. J'ai pris l'avion pour Paris. J'ai été voir "le roi Farges" - vous savez, c'est le surnom du directeur de la comptabilité publique - et j'ai ouvert mon carnet de chèques personnel en lui demandant "combien?". La première chose que m'a donné la Calédonie, c'est l'argent. C'est le plus juteux poste public de toute la France. C'est bien pour cela d'ailleurs que j'ai accepté de quitter la vie politique. Ils ont un peu acheté mon départ de la concurrence, les camarades. Mais c'est agréable, n'est ce pas Manou?

- Tu as toujours tout très bien fait, tu le sais bien , Gilbert. »
Elle partit sur une parodie de révérence.

Le dîner était fini et nous nous retrouvions seuls. Il enchaîna avec le vif besoin de finir de s'expliquer.

« Je les soupçonne même parfois, les camarades, de m'avoir tendu le piège d'amour dans lequel vous me voyez vivre. Cette femme et moi, ce fut le coup de foudre. Physique. J'avais vécu deux ou trois révolutions, autant de guerres, j'avais partagé mes clandestinités, mes misères, mes combats avec des petits camarades dont on s'apercevait parfois le soir lorsqu'ils se déshabillaient - comme dit Anouilh , je crois, dans la Sauvage - qu'ils étaient aussi des femmes. J'en ai même mariées deux et j'ai des enfants de celles-ci. Mais je n'avais jamais eu la fascination pour la femme, comme objet de désir en soi, rien qu'en soi. C'est sans doute parce qu'on ne se battait plus. La force de mon sang était devenue libre pour cette tension là. Dans les réceptions, dans l'épaisseur de la brousse, sur les eaux des lagons, je n'ai plus voulu qu'elle. Une obsession. Elle était la jeune splendide épouse d'un brillant administrateur de la France d'Outre-Mer, plus fin mondain sans doute que grand amoureux. Elle n'a pas résisté à l'assaut de l'homme éprouvé que j'étais, mais il lui fallait aussi les îles, l'aisance, les oiseaux, ce que je lui offrais ici. Tout l'inverse de ma jeunesse. Je l'ai épousée et je suis ainsi resté depuis vingt ans dans ce poste. Que me reste-t-il à moi, comme fidélité envers moi ? Autrefois je devais porter la révolution dans le monde. Aujourd'hui j'essaie d'aider à la réforme dans ce pays. Le Général ne casse jamais ses réseaux. C'est pourquoi c'est aussi un très grand politique. Ce qui ne va pas empêcher que, sous quelques semaines, sous quelques mois, la droite sur laquelle il a été obligé de s'appuyer, puisque ces idiots de gauche n'ont pas voulu de ses réformes, fasse tout pour lui faire la peau. Depuis qu'il est revenu aux affaires, il a, ici, comme partout et toujours, plusieurs fers au feu. Comme il a fait en Algérie. Ceux qui se prétendent gaullistes ne lui apportent que la demande butée d'un ordre colonial maintenu, mais ce sont de bons militants, ce sont les rescapés du bataillon du Pacifique. Ce sont ses soldats et il ne les désavouera pas. Mais il sait que cela ne tiendra pas. J'ai donc pour mission de trouver de nouveaux interlocuteurs. J'ai trouvé l'homme de l'avenir- oui, l'homme, je veux dire, je traduis : le Kanak. Mais il n'y a pas d'homme sans femme. Et j'ai la femme aussi. La relève, la voici. »

Une silhouette sombre et ramassée se glissa, ton sur ton, dans l'ombre installée de la nuit calédonienne. Courtes présentations.

« Jean-Marie Tjibaou.
- C'est un ami » .

On se servit des jus de fruit. Quelque chose dans la tenue de l'arrivant , je ne sais plus quoi, disait qu'il était dans l'église. Il parlait peu, avec douceur, de choses simples, sur un ton réfléchi : de la vie pastorale, de la condition sanitaire des tribus, de la cassure entre deux mondes. Il disait qu'il fallait marier la religion et la coutume. Je me fis expliquer. Fasciné par le rite des morts dont les corps traversent le lagon sur le radeau du passeur afin que leurs ossements aillent se dépouiller des chairs et se blanchir dans les grottes sacrées. Notre hôte, assez vite, coupa cette leçon :

Voilà, Jean-Marie, comment se présentent à mes yeux les prochaines élections territoriales. Qu'en pensez-vous? Croyez-vous que si des gens comme vous venaient à ces affaires, vous ne pourriez pas mieux faire traiter les questions que vous vivez?

La palabre continua coupée de sourires malicieux du T.P.G. et de ces longs silences pesants de réflexion paysanne propres aux Mélanésiens. Nous nous séparâmes sans qu'ils aient conclu. Après l'avoir raccompagné aux portes de la villa devant laquelle Jean-Marie enfourcha une bicyclette du modèle qui supportait la soutane, le T.P.G. revint à moi pour me dire :

« c'est l'homme politique de demain. Mais pour cela il faut deux choses. Il faut qu'il se défroque et je m'y emploie. Il faut qu'il épouse la descendante du clan Wetta. Leurs deux clans tiennent alors l'île. Le sien est plutôt autonomiste; l'autre est de tradition loyaliste. L'héritière de la tradition Wetta, comme une Walkyrie océanienne, grande, douce, sportive , aimée pour ses oeuvres d'infirmière accompagnant son père en brousse, hiératique, c'est Marie Claude. Alors je les invite, le soir, le plus souvent possible ensemble et je les laisse seuls dans le jardin. Tout va marcher de pair. La Nature et l'Histoire feront le reste, mais il faudra vingt ans et je serai mort ».

Dix neuf ans plus tard, en 1988, Jean-Marie Tjibaou signait les accords de Matignon.
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Lundi 28 mai 2007 1 28 /05 /Mai /2007 12:46
- Par Gérard Bélorgey - Publié dans : Nouvelle-Calédonie - Ecrire un commentaire
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