Extrait de "Bulles d'Histoire" ( Phenix Editions, disponible sur alapage.com)
- MOISE SAUVE DES EAUX -1974
Je connais tous les fils de la tapisserie représentant "Moise sauvé des eaux" qui a été longtemps derrière le siège du bureau du Premier ministre. Après son exercice physique dans le parc de
Matignon, l'ancien gouverneur devenu chef du gouvernement avant la mort de Pompidou, recevait chaque jour, à une heure encore bien matinale, son cabinet restreint dont chaque membre se
tenait debout devant son bureau. Lorsqu'à la tête du cabinet, l'inspecteur des finances très proche de Jacques Chirac remplaça le préfet de région qui souffrait beaucoup de telles
séances sur les jambes, il introduisit la radicale réforme d'une réunion assise autour du Premier ministre. Cette réforme ne dura qu'un bref laps de temps. Le décès du président de la
République fit oublier cette bonne résolution et l'on poursuivit jusqu'au terme du nouveau gouvernement la pratique précédente dans laquelle il n'y avait d'ailleurs aucune malice, mais une
vieille habitude militaire.
J'étais vraiment arrivé dans cette équipe par hasard et heureux de l'estime que m'inspirait son patron, mais j'éprouvais quand même des contrariétés grandissantes.
Le hasard était né à Saint-Pierre et Miquelon. Aux législatives de 1973, deux candidats de la majorité s'y disputaient les suffrages des électeurs. L'un avait été camarade de classe de
Michel Debré, lequel lui adressa avec sa chaleur habituelle, une lettre d'encouragement. Cet homme avait été, par ailleurs, directeur des Invalides de la Marine, en quelque sorte, la sécurité
sociale et la caisse de retraite des marins. Sa signature, au bas des titres de pension était bien connue dans l'archipel des pêcheurs. Fort de ces deux gri-gri, il l'emporta sur
l'autre compétiteur. Celui-ci était un ancien élève de l'École de la France d'Outre-Mer, camarade, lui, de Pierre Messmer.
En ce qui me concernait, un texte me nommant au poste de Haut commissaire aux Comores était en suspens de publication. A la veille des législatives, Michel Jobert, alors secrétaire général à la
Présidence m'avait indiqué à la faveur d'une rencontre au salon d'honneur de l'aéroport d' Orly, qu'il fallait que j'attende le résultat des élections. Le pronostic était que Léo Hamon, député
U.D.T. de Palaiseau, allait être battu par le maire communiste et qu'il faudrait que je sois là, puisqu'on s'aimait bien, "pour le consoler". Les élections apportèrent la défaite de Léo
Hamon, mais aussi celle du camarade de Pierre Messmer. Quelques jours après les résultats, ce premier Ministre - qui entamait son deuxième tour- m'appela et m'indiqua que je ne partais plus aux
Comores. Un mouvement d'administrateurs avait lieu pour faire place à l'ancien de la F.O.M. qui était nommé, je crois, dans le condominium franco-britannique des Nouvelles-Hébrides. Le jeu
des nominations faisait que les Comores allait à quelqu'un d'autre que moi. "Pour me consoler" là encore - cette gestion publique était décidément très affective - il m'indiqua que je
rejoignais son cabinet, ce qui ne se refuse pas. C'est ainsi que je vécus ensuite à Matignon toute la double courte période qui s'écoula de ces législatives au décès de Pompidou, puis de ce
décès à l'élection de V.G.E. à la présidence de la République.
En ces circonstances où changeait le régime, commis à tout faire au sein du cabinet d'un chef de gouvernement, je connaissais, sans pouvoir naturellement les influencer, bien des dossiers. L'un
des derniers plus importants fut l'hypothèse de ramener le mandat présidentiel à cinq ans. J'y voyais le levier - à l'encontre de l'esprit du fondateur de la Cinquième République - d'une
transformation de celle-ci en régime franchement et définitivement bi-partisan, ce que je n'ai jamais apprécié. Le renoncement à cette réforme m'apporta bien satisfaction. Mais la vie courante -
celle des affaires du même nom - était faite de questions multiples que l'on repassait allégrement au dernier venu que j'étais. Dès mon arrivée, je reçus la tâche de repêcher les battus de
la dernière consultation législative. Il s'agissait d'aider divers anciens députés qui n'appartenaient pas à la fonction publique ou qui n'avaient pas des arrières assurés à retrouver un emploi.
J'étais en quelque sorte l'A.P.E.C. de la majorité d'alors. Je reçus, avec leurs C.V., bien des visiteurs, dont certains sont restés illustres, en m'employant à mobiliser tout un réseau de
correspondants - des grandes firmes nationales aux cabinets de conseils en passant par les établissements publics et les forces de vente des grandes marques de spiritueux - pour les recaser plus
ou moins bien en attendant qu'ils retrouvent meilleure fortune. Ils s'étonnaient souvent du petit cagibi où j'officiais; mais je me trouvais ensuite promu vers le bureau blanc au
dessus du perron. Ce bureau- aux murs parés de quelques tableaux dix-huitième - était celui de bien des confluences. On y accédait par la grande antichambre sur laquelle s'ouvrait la
porte du patron et on en sortait sur un petit couloir menant à la noble pièce de Pierre Doueil qui conduisait avec un fin scepticisme l'orchestration du cabinet. C'était le lieu des affaires
souvent insolubles et parfois empoisonnées - y compris celle du mouvement gaulliste que je fus un moment appelé à suivre un peu, encore que je n'ai jamais appartenu à ces formations - et
des services qu'il fallait rendre à chacun. Bien des visiteurs venaient y bavarder, voire s'incruster. Un parlementaire en mission - qui s'appelait Tibéri - s'y fit installer un petit bureau dans
un angle.
A cette époque, c'est à la seule Présidence qu'appartenait le pouvoir. Le président, malade, ne pouvait plus l'exercer. Ce pouvoir était donc piloté par ses proches. La liaison discrète avec
l'Élysée passait par Pierre Juillet. J'allais parfois lui ouvrir de nuit, la porte du fond du parc, rue de Babylone. Le Premier ministre appliquait avec la plus intégrale loyauté cette formule de
pouvoir délégué. J'étais une petite charnière dans le fonctionnement du système. J'y gagnais une relation un peu privilégiée avec Pierre Juillet et Marie France Garaud. Or, leur mission
rapprochée auprès du Chef de l'État comportait de veiller sur Chambord, certainement parce que le Président était sensible à ces lieux, évidemment aussi parce que l'un vibrait pour la chasse et
l'autre pour le pouvoir. Ils me chargèrent de mettre la capacité de décision administrative que me donnait ma fonction au service de la cohérence de Chambord. Lorsqu'ils me dirent
:
« Chambord a été fait pour la chasse, l'amour et la politique »,
je leur répondis que c'était tout pareil : "le goût de la poursuite", ce qui scella entre nous une forme de connivence m'ayant aidé à surmonter bien de nos différences d'esprit.
C'est ainsi que je pris cette fonction, alors bénévole, de "commissaire à Chambord". Je m'y attelais avec passion. N'était-ce une forme de fuite? Il m'amusait aussi de laisser parfois ce seul
dossier sur mon bureau avant de quitter tardivement les lieux du pouvoir. Une règle de précaution était établie pour quelques bureaux du cabinet : tous les papiers devaient être rangés sous clef
avant le départ de l'occupant. Le commandant du Palais - qui gagna, peut-être, dans les relations de ces fonctions, un avenir de ministre, par des étapes qui se révélèrent peuplés
d'embûches - faisait faire une ronde de nuit par ses gardes républicains. Ceux-ci ramassaient tout ce qui traînait qu'il fallait leur demander le lendemain matin. Ces hommes étaient souvent
les mêmes que ceux que j'avais connus douze ans plus tôt lors de mon premier séjour rue de Varenne. Chargé de mission, alors, au secrétariat général du gouvernement, j'avais été logé dans un
petit bureau sur la cour du 57, bien noble, mais bien sale et j'avais entrepris, un jour, de le nettoyer moi-même, en apportant de l'ajax , des éponges et un seau. Les gardes aimaient alors
me rappeler qu'au moins maintenant je ne lessivais plus les murs de Matignon.
Travailler auprès de Pierre Messmer était une permanente leçon d'État. Il inspirait l'estime par son sens du devoir, sa capacité de synthèse simplificatrice et sa totale indifférence à la
popularité. Il exerçait sa compétence dans le double registre du principe de réalité et du principe d'anticipation. D'un côté, il se soumettait aux événements en admettant brutalement
les faits : "Lip c'est fini". D'un autre côté, il cherchait comme il avait toujours fait dans sa vie, et malgré le caractère manifestement transitoire de sa mission, à prévoir et à
organiser l'avenir. Par exemple, il discerna, avant tous, l'ampleur mûrissante de l'affaire corse. Il se rendit dans l'île dénoncer le piège du rêve de l'autarcie sur la terre natale et
engager des lignes de réformes raisonnables que la suite des événements de la France jetèrent dans l'oubli. Alors que le monde politique vibrionnait d'intrigues, il avait considéré que le grand
enjeu de sa gestion était de mettre en oeuvre le choix nucléaire civil. Je me rappelle sa main calligraphiant ses notes en ce sens. C'est dans de telles tâches qu'il avait le sentiment de remplir
son rôle. Il était plus porté à une expression rigoureuse qu'abondante. Chargé d'écrire un certain nombre de ses discours et interventions, je voyais mes projets de textes chaque fois sévèrement
épurés. Peu lui importait, de même, de séduire les médias, encore qu'il accepta un jour de s'entraîner à l'expression télévisée. C'était après qu'un "news" ait fait sa couverture de la
photo du chef du gouvernement avec la manchette "Messmer doit partir". Le responsable de la communication - alors un jeune de ce métier, J.J. de Peretti - n'avait, à l'évidence, pas réussi dans
sa fonction, mais ne s'attira pas un reproche.
Une telle hauteur à l'égard de ce que pouvaient penser ceux qu'il n'estimait pas ne le destinait sans doute guère, après la mort de Pompidou, à être, lors de l'une des phases de la bataille
de succession, candidat à la Présidence. Ayant été chargé, sous Messmer III, des affaires sociales et culturelles, je m'efforçais de comprendre ces enjeux, mais la vie de Matignon fut alors
surtout dominée par les combats pour l'élection présidentielle.
Je n'imaginais guère la victoire de "mon" Premier ministre, mais j'aimais cette hypothèse. J'ai vite compris qu'elle avait servi aux supporters de V.G.E. à enfoncer Chaban-Delmas. On fit valoir
que, sur deux premiers ministres, l'un, Messmer, avait su se retirer et l'autre, Chaban, non. Michèle Cotta raconte parfaitement toutes ces péripéties dans l'un de ses ouvrages : "la VIeme
République". Elle a reçu bien des confidences qu'il est inutile de répéter.
Pourtant, les amis de V.G.E. n'avait pas ménagé le premier Ministre sur des dossiers sensibles. Face d'une part à la revendication pour l'avortement, d'autre part à l'hostilité de différents
milieux envers une perspective de légalisation de celui-ci, nous avions préparé, en particulier avec Jacques Sourdille, un texte bien modéré qui ouvrait aux femmes la possibilité de
l'I.V.G. en cas d'état de détresse reconnu par deux médecins. Ce projet fut taillé en pièces par la droite indépendante; mais quelques mois après, sous la nouvelle présidence, la loi Veil faisait
sauter presque toutes les barrières. Je n'ai sans doute jamais rien compris à la politique ou, tout du moins, jamais rien admis de ses manoeuvres.
Ainsi, mon estime pour Pierre Messmer ne fut pas l'adhésion à ce qui se déroulait. Mais la République est bonne fille. Chacun sut mes états d'âme, mais les vainqueurs ne m'en tinrent aucune
rigueur. C'est avec élégance que le jeune nouveau chef de l'État - sans doute bien inspiré par Jacques Chirac, fidèle en amitié - me donna, malgré ma jeunesse et mes impertinences, "les
plumes blanches", sous la forme toutefois un peu subordonnée de directeur de cabinet du préfet de la région Ile de France. Il est vrai que je conservais une charge extra-territoriale qui le
passionnait plus encore : celle des chasses de Chambord.
Aux premiers temps de son mandat, je l'ai accueilli, sur place, plusieurs fois, le dimanche, à l'aube. Il semblait apprécier mon soin pour tout le Domaine et c'est pourquoi sans doute, il me
proposa, au débotté d'un tir matinal, la direction des Musées de France. Je marquais ma préférence pour le corps préfectoral. Avec la plus grande correction et la plus grande délicatesse,
il en pris acte et je fus nommé en Loir et Cher : son département de résidence privée. Il m'avait toutefois dit :
« préfet... préfet... Enfin, si vous voulez ».
C'était bien dans le même esprit qu'il m'avait décoché cette petite flèche au salon d'honneur à Orly, lorsque venant de quitter le cabinet du secrétaire d'État aux Finances, je me trouvais
sous-préfet de Palaiseau, commis à l'aéroport aux réceptions de personnalités :
« alors vous êtes passé des affaires nationales aux affaires cantonales ».
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