Le rappel si talentueux d'une telle capacité visionnaire a vraiment sa place ici
LA CHRONIQUE
DE JEAN-MARC VIHORI (les échos 11 janvier 2011)
En 1901 déjà, on expliquait que «la Chine deviendra rapidement une
colossale usine de contrefaçon européenne »...
C'était demain... Dans le film qui porte ce titre, l'écrivain H.G.Wells (1866-1946) se trouve propulsé vers le San Francisco de la fin des années 1970 par sa machine
à voyager dans le temps. S'enchaînait une suite de gags. Dînant dans un bon restaurant, Wells explique ainsi que c'est meilleur que chez l'Ecossais où il avait pris son petit-déjeuner - un
certain Mac Donald's.
En ce début 2011, la lecture d'un livre paru en 1901 peut provoquer le même choc intertemporel - hélas sans gag car nous sommes ici dans l'économie, « science
lugubre ». Ce livre, redécouvert au hasard des promenades intellectuelles qui font le charme du métier de chroniqueur, s'appelle « Le Péril jaune » - c'était avant l'avènement du politiquement
correct. Son auteur est un économiste, Edmond Théry, directeur de la revue « L'Economiste européen ». Et son préfacier s'appelle Paul Henri Balluet d'Estournelles de Constant, un diplomate devenu
député, lui aussi obsédé par la montée en puissance de la Chine, ennemi du colonialisme et promoteur de l'arbitrage international - ce qui lui vaudra le Nobel de la paix en/1909.
Quenous disaient donc Théry et d'Estoumelles de Constant ? Il faut réagir « contre cette illusion qui
faisait de la Chine une ruche, une mine, un nouveau Pérou et la présenter comme un guêpier, un piège, une source de déceptions et de complications » ». La « rupture provoquée par la
brusque concurrence, anormale et illimitée, d'un immense pays nouveau »menace « le régime social des grandes nations industrielles de l'Europe ». Le raisonnement
est d'une vertigineuse actualité. Les industriels occidentaux « ne manqueront pas d'utiliser à leur profit personnel les merveilleuses conditions économiques de la dune ». Mais que se
passera-t-il « le jour où nous aurons mis la machine américaine aux mains de {'ouvrier chinois ? » C 'est simple : la Chine « retournera contre nous nos propres machines ». Et «
quand nous aurons mobilisé contre nous ces légions innombrables de producteurs affamés, vigoureux, sobres, habiles et sans travail ? » Là aussi, la réponse est simple : « Le
jour où ces légions restées neutres jusqu'à présent, immobiles, endormies, nous les auronséveillées, entassées dans des usines construites avec nos capitaux, [...}, ce jour-là, et il
viendra vite, les salaires monteront sans doute de quelques centimes [...] payés dans une monnaie dépréciée, peut-être ira-t-on jusqu'à les doubler, les tripler [...]» Mais l'écart avec les
salaires occidentaux étant de un à quinze, ça ne changera pas grand-chose. Alors, « l'ouvrier européen et américain se résignera-t-il à baisser lui aussi ses exigences », alors que «
la Chine deviendra rapidement une colossale usine de contrefaçon européenne », à tel point que «la réciprocité des échanges manufacturiers ne pourra jamais exister entre elle et
l'Europe » ? La question n'a toujours pas de réponse. Seule planche de salut : « Nos industries spéciales et de luxe, que les Chinois et que personne n'imiteront... »
Tout y est : l'éveil cher à Alain Peyrefitte, le pillage technologique, la réciprocité à laquelle se raccroche aujourd'hui Bruxelles, la sous-évaluation du yuan,
l'avidité des industriels occidentaux dénoncée dans les années 1990 par le magnat Jimmy Goldsmith. La place manque ici pour détailler les autres thèmes mentionnés, de rabaissement des prix du
transport à la montée de la dette publique dans une Europe pénalisée par des dépenses budgétaires trop élevées (93 francs par an et par tête, contre 2 francs en Chine).
Voilà de quoi rassurer les économistes :"parfois, ils ne se trompent pas ! Mais le vrai mystère est ailleurs. Pourquoi a-t-il fallu un siècle pour que la prédiction
se réalise ? La première réponse à cette question est rassurante : les Européens et les Américains ont su exploiter au XXe siècle la révolution industrielle de la production de masse,
qui leur a donné longtemps une formidable efficacité. La seconde est plus dérangeante. Avec la guerre qui a éclaté en 1914 puis la crise des années 1930, l'Europe s'est repliée sur elle-même.
Avec la chute en 1911 de la .dernière grande dynastie régnante, les Qing, la Chine a fait de même. Les guerres internes, puis le maoïsme ont bloqué les frontières, jusqu'à la politique
d'ouverture lancée par Deng Xiaoping en l979. La double fermeture nous protégeait. L'ouverture nous expose. Théry et d'Estoumelles de Constant l'expliquaient déjà au début du siècle dernier : le
défi est immense.
A l'époque où j'animais les cercles d'études franco-maghrébins, mes grands correspondants au sein de la SFIO étaient des hommes dont nous étions déjà proches par la
résistance à l'Europe de la CED , comme Robert Verdier et Alain Savary. Dès avant que celui-ci n'entre au gouvernement , nous suivions pour lui l'évolution des affaires marocaine et tunisienne,
et nous nous sommes trouvés, avec Michel Rocard, des conseillers officieux qui préparèrent, dès 1955, grâce à nos liens étroits avec l'intelligentsia des étudiants tunisiens, ce
qui allait devenir, au moment même où je devais partir à titre de service armé en Algérie, les étapes préparatoires de l'indépendance de ces deux pays (mars 1956), toutes choses retracées
d'ailleurs dans le livre de Serge Hurtig ( aux éditions de la Fondation des SC.Po) sur l'honneur d'Alain Savary (cf. également les archives du centre d'histoire du XXeme siècle) .
Il démissionna ensuite , comme on le sait, du gouvernement Guy Mollet , dans ce même esprit que nous partagions avec lui de compréhension des inéluctables décolonisations,
y compris de l'Algérie, ce à quoi il vint plus progressivement, pour protester contre l'arraisonnement de l'avion de Ben Bella. C'est dire combien la naissance de la nouvelle
Tunisie, dont nos condisciples tunisiens ont été parmi les premiers grands commis et les ministres, nous inspira alors un élan d'amitié.
Ce que j'en vis ensuite fut plutôt comme bien d'autres touristes l'élan national et organisateur. je me rappelle d'une idée simple qui fut très efficace contre les
déficiences alimentaires du temps : assurer par une organisation publique la livraison dans la Tunisie profonde des produits de la pêche, une bonne illustration des voies positives
qu'allait prendre dans son ensemble l'économie tunisienne qui fut une véritable économie mixte donnant un rôle important à l'État tout en s'enrichissant des apports des opportunités pour un
pays de cette nature de la libéralisation des échanges, encore qu'il y a quelques années quasi ruiné dans le domaine textile par le dumping de la Chine . Le régime sut à la fois
assurer des leviers de prospérité et un socle de droits sociaux et de garanties qui bénéficieront aux plus modestes comme aux femmes. C'est en ces sens que légitimement DSK avait pu saluer
un bon modèle de développement dont l'attraction fut un moment telle que j'avais même envisagé, comme pas mal d'autres, de trouver dans cette terre ou sur ces rivages de Carthage une
deuxième résidence pour mon existence. Bien m'en pris de résister alors, il y a longtemps, à cette tentation puisque un bon régime peut parfaitement faire l'objet d'un détournement de
pouvoir lorsqu'un clan s'empare de ses moyens politiques, policiers, capitalistiques et qu'il bénéficie du préjugé d'être un rempart contre l'intégrisme islamique, lequel,
pourtant, n'a jamais apparemment menacé la fine société tunisienne , de longue date urbanisée, réfléchie, pondérée. Encore qu'il soit vrai qu'on ne peut jamais savoir où peut porter la
désespérance sociale saisissant, par le chômage surtout, une population bien outillée pour un progrès qui lui a été volé par la cupidité.
A la lumière de ces souvenirs et de quelques visites, je vois plusieurs inspirations contradictoires dans le soulèvement et le vent de changement total
qui viennent de se produire. Bien sûr , fondamentalement une révolte et une aspiration sociale; mais aussi certainement - compte tenu des abus d'état, des formalismes, des
contrôles et, sans doute, des corruptions, en bref à raison de carcans bureaucratiques arbitraires - une inspiration libéralo-libertaire qui peut venir, comme dans les pays de l'Est sortant
du régime communiste, de la part d'une jeunesse assoiffée de liberté et d'initiatives aux aguets de profits bien répartis, le tout en contradiction avec les besoins sociaux et de
sécurité de la majorité de la population. Une troisième inspiration pourrait concilier les autres si elle fonctionne : l'inspiration démocratique et le rêve parlementaire, car je suis sûr que ce
modèle est au coeur de bien des élites tunisiennes d'hier et d'aujourd'hui. Mais la France a exporté (on l'a déjà dit sur ce site) , dans la mesure où notre Cinquième république déformée a été
copiée par ceux qui voulaient s'en réclamer , ce qu'elle avait de plus mauvais dans le domaine institutionnel : le modèle présidentialiste assorti de scrutins majoritaires très
contraignants favorisant des affrontements plus que des convergences ou plus que des évolutions et variantes précisément permises par les régimes parlementaires.
Or c'est bien le régime présidentialiste et un scrutin majoritaire de listes pour l'Assemblée qui constituent les institutions tunisiennes, et c'est là que
résident des dangers d'avenir, si "la transition" en cours ne s'emploie pas à favoriser, par une nouvelle donne institutionnelle, des pluralismes et donc des chances de dialogue, de
dosage et d'équilibres. Parmi ces pluralismes il y aura inévitablement le facteur culturel islamique qui, dans la meilleure hypothèse , peut illustrer qu'Islam d'aujourd'hui et démocratie
tempérée ne sont pas incompatibles; mais qui, dans la plus mauvaise, pourrait nourrir de l'intégrisme plutôt qu'une force religieuse parmi d'autres de ressemblance
turque et loin des extrèmistes. Les Tunisiens et plus encore les Tunisiennes sont bien prêts semble-t-il à se garantir contre des dérives dangereuses. Pour les aider, sans ingérence,
le mieux serait de leur faciliter une vie économique non pénalisée, à l'inverse de ce que font les Agences de notation qui auraient dégradé la notation tunisienne, tandis que , compte tenu
des évènements, les investisseurs et opérateurs économiques sont en stand by. "Le mur d'argent qu'on invoquait autrefois sans le lire aussi évidemment est toujours bien là pour couler
les révolutions les plus raisonnables. C'est lui qui est plus dangereux pour la Tunisie que tout le reste des fantasmes. Mais l'ordre libéral du monde voudra-t-il ne pas jouer la politique de la
terre brûlée et accepter une nouvelle république tunisienne dont les débuts seraient d'autant plus difficiles qu'on placerait des mines sous ses pas.
.
Jacques Delors vient de donner quelques appréciations à la presse sur la situation et les problèmes des pays de l'U.E. Toujours dans le même style abstrait et
confiant envers cette mécanique européenne qu'il a tant contribué à mettre en place... sans rien voir venir de ce qu'impliquaient l'ouverture, l'élargissement, l'hétérogénéité, la
complexité. Ce très honnête homme dont l'itinéraire depuis la BDF et le syndicalisme "chrétien" d'alors à la recherche pour J. Chaban Delmas des
moyens de "la nouvelle société" , puis - en profond accord avec lui-même - ralliant la "nouvelle gauche" et prenant ses responsabilités dans le tournant de 1983, a eu autour de
1967une étapetrès efficiente lorsqu'il fut chargé des "affaires sociales" au Plan , époque où sur toutes les
questions d'emploi et de formation professionnelle nous avons alors beaucoup travaillé de concert aussi bien avec les interlocuteurs syndicalistes qu'avec des hommes politiques alors réellement
novateurs , que ce soit un J. Chirac, alors secrétaire d'état à l'emploi ou un grand commis de l'Etat passé aux charges ministérielles comme F. Ortoli .
En sont nés des compromis alors utiles comme la création de l'ANPE en tant qu'établissement public administratif modeste en ses débuts, puis prenant l'ampleur que
l'on sait, mais restant séparée de l'Unedic, ce qui était fonctionnellement indéfendable. La fusion en un "pôle emploi" que j'avais préconisé de longue date ( notamment lorsque
je fus, en 85/87, délégué à l'emploi) a enfin été réalisé par la gestion politique actuelle, mais en perdant son sens dès lors que ce bon outil subit des coupes forfaitaires de
moyenspourtant indispensables. C'est ainsi que chômeurs ou demandeurs de papiers dans les locaux du pôle emploi ou
dans des files nocturnes d'attente d'ouverture de guichets de la préfecture surchargée de Seine Saint Denis sont traités comme il n'est pas permis au nom des rigueurs
qu'imposent les besoins d'économies de charges collectives dans la concurrence mondiale.
Ceci est moins digression de mon propos qu'il peut y paraître tant c'est cette concurrence là permise, pire soutenue, par l'Europe qu'il a faite qu'un
J. Delors n'a pas vue venir, à ce point du moins. Défaut de bon sens économique d'un homme dont les formations, en fait, ont été classiques , c'est à dire aveugles à l'égard des
effets perverssur le marché du travaildes échanges internationaux commerciaux non régulés? Domination de
son système de pensée et d'options par des valeurs éthiques - car c'est certainement un homme de haute exigence morale - le détournant en fait de prendre en compte d'autres stratégies que les
leviers du dialogue social ?( voué pourtant à procurer tant de déceptions lorsque les bases économiques nécessaires font défaut.) Intoxication progressive par l'appareil technocratique de
Bruxelles, par la part de langue de bois diplomatique internationale, et par les projections abusivement optimistes attendues du "marché unique" ? Absence d'expérience électorale
directe ? encore que bien des socialistes qui ont épousé en héritage ses convictions et ses illusions n'en ont pas été détournés malgré leurs expériences du terrain et pas mal
de sanctions électorales, notamment depuis 2002, de leurs erreurs.
Ce qu'à nos yeux partagent tous ceux de bonne foi qui n'ont rien vu venir, c'est une croyance infondée en la vertu que pourraient acquérir assez vite
des mécanismes de décision supra nationale aptes à mettre un peu d'ordre et d'équité dans le fonctionnement de l'économie mondiale, alors que les rivalités d'intérêts font que cet espoir de
"gouvernance planétaire" est un rêve irresponsable qui devient un dangereux alibi à la recherche de réponses plus pratiques que peuvent plutôt inspirer des gouvernements nationaux et des
coopérations "donnant/donnant" interétatiques.
Il y a eu - on le ait - une vieille rivalité intellectuelle et politique entre un homme tel que Jacques Delors et Marie France Garaud. Si celle-ci n'a
pas pris l'ampleur internationale du premier, elle a conservé et même développé un rigoureux esprit mordant dont il faut aller lire le récent produit tonifiant dans son dernier
ouvrage " Impostures politiques" . C'est l'occasion de mieux comprendre, à travers son talent, l'affrontement en fait de deux cultures : d'une part, celle de l'héritage
chrétien social et libéralo technocrate ( style J. Monnet), d'autre part celle nourrissant le gaullisme et qui fonde son réalisme dans l'acceptation du poids des nations et la nécessité de
préserver leur souveraineté pour que leurs pouvoirs politiques soient à même de chercher à bien remplir les mandats qu'il ont obtenu dans un cadre territorial , géographique et culturel
déterminé. D'autant que le concept selon lequel les différences nationales s'effaceraient désormais - la seule chose qui puisse vraiment légitimer des pouvoirs supra nationaux - est abusif . Si
l'Europe n'est plus cet "archipel" aux composants si contrastés que mettait en valeur un Élie Faure, les "génies" propres à chaque histoire nationale respective restent bien distincts comme
l'illustre le remarquable parallèle actualisé ( un de plus depuis la Renaissance) que fait MFG entre la France et l'Allemagne.
Gardons nous donc des projets politiques et des programmes qui s'inscriraient trop dans une succession de J . Delors. Pour bien assurer la
préservation des valeurs sociales et humaines qui ont été les siennes, il faut ouvrir d'autres chemins que ceux dans lesquels il nous a conduit, certainement malgré lui, vers tant de
pièges.
Faut il, vis-à-vis de l'expansion chinoise, se laisser rassurer ou lucidement chercher à réagir?
Le numéro de décembre d’ “Alternatives économiques", dans le fil de précédent bons dossiers sur la Chine, entretient ce débat en y faisant
participer notamment d'une part un économiste, en la personne de Michel Aglietta qui paraît vouloir légitimer la Chine et rassurer
l'Europe et , d'autre part, un homme qui commence à poser les bonnes questions sans aller jusqu'au bout des réponses, François Godement
(historien, centre d'études Asie de Sc.Po.). Nous ne nous mesurerons pas avec la finesse de leurs
compétences car il faut essentiellement schématiser pour comprendre, en reprenant d'ailleurs des constats fondamentaux qui apparaissent dans cet échange et ce dossier qui peuvent être synthétisés
par le thème que nous sommes dans une fatale asymétrie dans le rapport avec la Chine.
L'asymétrie de base est, par rapport à notre poids, l'effet de masse : en conséquence aucun raisonnement ne peut ignorer qu'être
confronté à un défi appuyé sur une telle démographie et une telle potentialité de puissance
est incomparable avec la compétition économique qui fut par exemple celle du Japon.
Le second élément capital d'asymétrie est structurel: tout assure, en Asie, les bas
coûts de revient : prix du travail; faiblesse des charges collectives; indifférence aux coûts environnementaux, humains, etc., effets d'échelle, etc. La conséquence
est que la Chine est un "pays riche avec énormément de pauvres" . Sa richesse a continué à être bâtie sur son extraversion économique; la part de
consommation dans le PIB qui représente aujourd'hui 34 % n'a cessé de baisser (50 % en 1980). Le dossier sous le titre « le difficile tournant social » produit par la revue est d'ailleurs
atterrant : inégalités prodigieuses; état lamentable des couvertures médicales et sociales notamment en milieu rural. Rappelons en outre que l'option de base
est productivité contre sécurité, avec l'exemple hélasdes mines chinoises
considérées comme les plus dangereuses au monde en raison de la priorité, apparemment aux moindres coûts possibles, accordée aux impératifs de production.
Quant à la réalité d'une évolution vers un plus large marché intérieur,
vers des protections sociales et de meilleurs services publics, elle ne deviendrait crédible - compte tenu du poids des
ploutocraties, notamment exportatrice et immobilière, pesant sur le pouvoir politique central - qui
ne met en œuvre aucune fiscalité suffisamment productrice et ne donne guère de moyens aux collectivités locales - que si des événements
forts poussaient dans ce sens. A notre sens ce ne peut être une insurrection sociale, mais ce pourrait être une incitation des partenaires économiques de la Chine qui réduisant ses facultés
d'export l'obligerait à développer son marché interne.
Le troisième élément est que la ligne de conduite chinoise au contraire parfaitement respecté par la naïveté
occidentale ( ou par collusion entre les intérêts de firmes majeures et ceux de l'économie extravertie ) a pour conséquence d'avoir conduit à un
régime d'échanges financiers totalement asymétrique. Le pouvoir chinois tient sous son contrôle les mouvements
de capitaux, ainsi que le cours du yuan, n'a aucune intention de rendre sa monnaie convertible et
s'assure qu'il n'y a pas internationalisation de la devise ( en dehors d'un système parallèle d'avoirs en yuans organisé pour les
non-résidents sur le marché off shore de Hong Kong). Compte tenu de l'attraction de ces marchés les flux de revenus iront de plus en plus en Chine et
les occidentaux continueront d'assumer les coûts du système financier global, la conséquence étant que Pékin devient le centre du système sans en assumer la
responsabilité.
Un autre élément majeur d'asymétrie est dans les pénétrations capitalistiques respectives: les investissements chinois à l'extérieur nourris par le pactole des bénéfices commerciaux peuvent prendre des dimensions multiformes
extraordinaires, asservir des États et contrôler bien des groupes et entreprises sans qu'il y ait la moindre réciprocité possible, le pouvoir central
chinois conservant la main sur la faculté des investissements étrangers sur son territoire ; ceux-ci sont en fait
subordonnés à la satisfaction de conditions discrétionnaires telles que les transferts de technologie qui sont exigés des partenaires investisseurs pour se faire accepter.
Autres dissymétries : nos marchés publics sont ouverts aux fournisseurs chinois, mais les leurs ne le sont guère à nos
entreprises; celles-ci sont rachetables par les fonds collectant l'épargne chinoise qui utilisent les services des banques occidentales d'investissement,
mais le capital des entreprises de ce "partenaire " singulier sont fermées s'il l'estime bon.
Autre fatale asymétrie encore : le cumul des avantages admis pour la Chine toujours, semble-t-il, considérée comme " pays en
développement" par l'OMC. Il faut savoir que les champions que sont ses mastodontes dans les secteurs clés de
l'industrie, des transports, du bâtiment, des services ont souvent conquis leurs positions désormais imbattables non
seulement sur les différences structurelles de coûts ( travail, impôts, environnement, etc.), mais aussi grâce à des soutiens massif de l'État et à des
avantages financiers consentis à leurs clients et par des transferts de technologie précités exigés du pouvoir politique central auprès des partenaires économiques si ceux-ci
veulent se faire accepter.
Le résultat est celui qu'on connaît : une supériorité compétitive tous azimuts et, désormais à qualité et créativité égales, quasiment tous produits,
faisant que les acteurs chinois ont partout des avantages considérables en termes de coûts et sont à même non seulement de fournir leur propre marché en produits industriels,
en machines et en moyens de transports divers, mais encore seront très vite de plus en plus en état de remplacer les fournisseurs occidentaux non seulement
en Europe et aux Etats Unis - ce qui est déjà très avancé - mais aussi sur tous les autres marchés tiers du monde.
L'asymétrie décisionnelleenfin commande largement l'avenir. En face des pays d'Europe qui
sont englués dans une structure décisionnelle publique européenne complexe, lourde, non réactive - s'appliquant à une petite partie du monde, mais dans
laquelle les décideurs privés multiples devenus plus puissants que les États ( et que l'UE) , exerçent sur la planète économique des répercussions
incontrôlables - le pouvoir politique chinois, s'appliquant à un cinquième de la population du globe et à un quart au moins de sa puissance potentielle, est
centralisé, d'inspiration largement unitaire et a démontré de longue date ses capacités de contrôle, d'orientation cohérente et de tenue en main.
C'est l'une des raisons pour laquelle après avoir posé la question "faut-il avoir peut de la Chine ? ", la revue A E se tromperait si elle voulait faire
penser, avec M. Aglietta, que l'on peut d'une part légitimer la stratégie chinoise, d'autre part rassurer les occidentaux.
On ne peut pas légitimer cette stratégie d'abord parce que son extraversion nous fait tort, tout en
étant manifestement contraire aux intérêts au moins à court moyen terme de la plus grande part de la population du pays, exploitée dans des conditions que
l'on ne sait pas encore assez, ensuite parce qu'il y avait manifestement d'autres modèles de croissance plus équilibré comme l'illustrent, à l'instar du
Brésil, d'autre grandes puissances émergentes. Ainsi nous ne partageons pas du tout l'opinion selon laquelle ce ne serait pas de la faute de la Chine si la France et l'Europe
vont mal. Il est en effet bien clair à nos yeux, que dès lors que nous acceptons, pire encourageons, soutenons ce type de développement par un libre échange
effréné, ceux qui le permettent inconsidéremment et ceux qui l'utilisent abusivement sont co-responsables de beaucoup de nos problèmes de niveau d'activités insuffisant et
d'emploi déprimé .
La singularité de la réponse de l'Allemagne enracinée dans son histoire industrielle servie de plus désormais par des sous traitances
externes à bas prix, et par des pratiques sociales sévères, ainsi que parfois également prédatrices d'aujourd'hui, n'est pas vraiment transposable et n’est
d’ailleurs sans doute pas promise à un éternel bénéfice .
Les légitimistes du libre échange sont aussi de mauvais rassuristes. Ce que la revue par ses
titrages veut faire passer comme message c'est que si "la Chine est de plus en plus riche et conquérante" (le motif d'avoir peur) "les défis qui l'attendent sont gigantesques »
( les motifs de se rassurer) : comprenez que ce pays va connaître tellement de problèmes que sa puissance exportatrice et
financière ne saurait nous inquiéter : à raison des déséquilibres démographiques à venir, des questions de pollution, des
inévitables tensions sociales, de l'inflation, de l'éclatement d'une bulle immobilière et financière, etc. etc. autant de facteurs dont, en fait, sous le régime totalitaire qui s'y
poursuit il ne peut sans doute sortir aucune conséquence de rééquilibrage à raison « des capacités de correction que conservent les autorités chinoises loin certainement d'être
dépassées; comme François Godement le souligne:"Ce qui est inquiétant avec la Chine, c'est l'alliance de masses de capitaux extraordinaires et d'un management extrêmement centralisé, que nous n'avons
pas. La Chine interpelle l'Europe, car elle montre combien la construction européenne est inachevée."
D'ailleurs le dossier de fond qui est présenté est bien plus inquiétant que le titrage qui semble vouloir
rassurer. Marc Chevalier n'écrit-il pas ? :" A côté de ces politiques chinoises volontaristes, les pudeurs
européennes concernant la protection du marché intérieur, les grands projets d'investissement et les aides publiques aux entreprises paraissent bien angéliques… Certes, beaucoup de firmes du
Vieux Continent dans le domaine de la grande consommation devraient continuer à tirer profit du développement du marché de l'empire du Milieu. Mais selon toute vraisemblance, beaucoup d'entre
elles feront aussi bientôt les frais de la construction à marche forcée des géants chinois."
Que trouve-t-on, enfin, comme hypothèse de marge de manœuvre, dans ce dossier.?Rien de stratégique n’est évoqué sinon ce qui paraît du
bricolage : compte tenu de l'existence d'un double marché des changes - le yuan interne et les xeno-yuans détenus par des acteurs économiques hors Chine et s'échangeant sur un marché
offshore à Hong Kong - une suggestion de l'économiste américain Fred Bergstein est acheter massivement ces derniers de manière à forcer la Chine à réévaluer sa monnaie .
Il semble bien que ce levier monétaire d’une part serait marginal et, d’autre part, que la Chine est toujours susceptible, étant donné sa
méfiance immense vis-à-vis des mécanismes de marché, de revenir à des règles plus contraignantes. Ainsi ce dossier n'apporte pas de réponse articulée à un danger considérable.
Au regard d'une puissance aussi phénoménale dans un rapport aussi asymétrique, que peut-on faire, que peut-on imaginer comme type de relations entre nos
sociétés et cette société là ? Quelles conlusions opérationnelles pourraient suivre un jour l'appel, enfin exprimé, à sortir d'un
angélisme européen ? Pour avoir quelque chance d’avancer il faut d’abord renoncer à l’idéologie qui fait croire en la vertu du libre échange et en celle de nos divers partenaires commerciaux
dont les chinois ; et étudier ce qu'on pourrait, avec intelligence et habileté, tirer d'un rapport de forces bien difficile…. s'il est encore temps.
Sur l’échiquier de la perspective présidentielle , chacun pousse ses pièces. Et Ségolène Royal trouverait un très bon PM en DSK, ce qui prouve qu’être Sphinx
sur ses intentions et plus encore sur un programme rapporte toujours plus.
Or c’est dans la latitude d’action de tout pouvoir à venir que gît l’essentiel de la question française.
Il est bien clair que sans aucun changement significatif en matière de règles du jeu concurrentiel mondial - ce qu’il est vain d’espérer d’une recherche
de « gouvernance » planétaire inspirée par le système lui-même - notre pays est condamné à jouer ce jeu. C’est ce que nous montrons ici depuis des mois et des mois ;
c’est ce que prouvent – dernier exemple (cf. notre biller d’hier) – ces gouvernements « socialistes » – comme l’espagnol – qui n’ayant mis en cause ni le libre échange, ni la dominante
de l’investissement privé sont obligés de faire une politique que l’on peut dire de type sarkozyste. Et encore le PR de la RF avait-il parfois la vertu de chercher quelque chose
d’original (précisément ce qui a inquièté les siens) .
Pour le reste c’est sa simplicité qui paye
- chaque fois qu’il répète « je n’augmenterai pas les impôts », il gagne des voix selon la recette des Thatcher et Reagan qui savaient bien
que satisfaire les égoïsmes est le meilleur buster électoral
- chaque fois qu’il pousse une réforme en faveur de l’allégement des entreprises ( la fin de la TP , les avantages fiscaux, la révision envisagée, sans
sélectivité, de l’impôt sur les sociétés ) il va dans le sens de ce dont pas mal d’entre elles ont besoin dans la compétition européenne et mondiale et dont toutes bénéficient par effet
d’aubaine
- chaque fois qu’il améliore ou consolide des privilèges pour ceux qui disposent de ressources en revenus ou en patrimoine , il répond à la mécanique d’une
société libérale ou l’inégalité – nous l’avons plusieurs fois explicité - est le carburant indispensable de l’expansion
- chaque fois qu’il fait sabrer de manière forfaitaire et pas particulièrement habile dans les dépenses publiques, sans utiliser en fait les techniques avérées de
bonne gestion des organisations, mais en mobilisant des consultants gorgés de jargons de performances et répondant à une hostilité latente contre fonctionnaires et services publics ,
il fait plaisir à tous les petits chiens de garde de l’esprit managérial et donne des gages utiles aux agences de notation
- il en donne bien plus encore en engageant en catimini et en fait , de plus en plus clairement, la remise en cause des couvertures sociales par la solidarité
au profit de perspectives d’assurances individuelles qui font saliver déjà des promotions entières de Hec et d’écoles de commerce
- et le concert des supports se poursuit, non sans logique : Longuet attaque « ou on sort de l’euro , ou on sort des trente cinq heures » ; la
machine européenne à régresser sur le plan social est toujours en bon état de marche ( encore qu’il vaille mieux revenir une fois pour toutes sur la RTT si débattue et résignée au sous emploi que
de diminuer les couvertures maladie) .
Bien sûr une gestion « socialiste » serait moins provocante, essaierait d’être moins simpliste, un peu moins inéquitable, un peu plus
sélective , un peu mieux conservatrice des acquis sociaux et respectueuse (?) des services publics et de leurs membres . Mais cette différenciation de style pourrait-elle vraiment conduire
à remettre en cause la doxa des marchés ? A notre sens, elle ne saurait aller loin si les données auxquelles elle était confrontée n’étaient pas l’objet d’une volonté profonde de
contribuer à les modifier
- d’une part dans l’ordre international où il est besoin d’introduire des protections commerciales raisonnables et des régulations financières fortes à quoi
s’opposent les intérêts dominants
- et d’autre part dans l’ordre interne où l’investissement privé régnant par la voie des marchés financiers doit être pour partie relayé - pour garantir une
croissance durable et dépendre moins des inégalités - par des investissements publics rentables nourris par des ponctions adéquates sur les épargnes privées disponibles.
Ce devraient être là les questions angulaires d’un projet alternatif où il est sans intérêt de voir apparaître un listing pour « l’égalité réelle » si on
ne dit pas comment, par quels leviers on pourrait rendre ces rêves un jour possibles.
Tout au contraire, aussi longtemps que certains pays émergents et au premier chef la Chine ( cf. billet spécial sur celle-ci) pourront - grâce au libre
échange, et contre les besoins élémentaires de leurs propres populations - peser de toutes leurs forces extraverties, conquérantes, prédatrices et attractives sur nos grandes entreprises
qui y localisent l’essentiel de leurs nouveaux emplois et sur leurs fournisseurs ainsi que sur notre distribution qui en importent tant de biens intermédiaires et de produits à bien moindre
coûts que les nôtres,
- notre emploi ne saurait repartir (sauf s’il profite - ce que tous espèrent – de la fin des effets du baby boom et de la fin des gains de
productivité),
- notre besoin de réduire dette et déficit pour ne pas tomber en dépendance restera toujours aussi impérieux ,
- et, sans changement pour une part de système de production, les incitations à la croissance - même si elle était mieux soutenue par une part de
pouvoir d’achat populaire - devraient de toutes façons faire appel à la capacité privilégiée des possédants et des pourvus de pouvoir investir et il faudra donc toujours – sauf à
reconstruire une part d’économie mixte – les ménager et les séduire.
Le pseudo bon modèle allemand obtenu par stagnation salariale , sinon par recul social continuera à inspirer les camarades du chancelier social-démocrate
passé au business qui l’a autant construit que la libérale A. Merkel(réputéepour être « sans imagination »… ce qui est le mieux qui soit car
l'imagination c'est bien inutile pour le libéralisme : celui-ci n'est qu'un mécanisme simpliste.. qui gagne ou qui craque ).
La politique possible que pourraient conduire une gauche qui laisserait toutes choses égales dans l’ordre international commercial actuel et dans
les mécanismes générateurs de l’investissement productif, n’est pas loin de la politique logique de Fillon, Lagarde, Baroin ; et si l’on s’en écartait trop – sans avoir
engagé des réformes fondamentales du commerce international et des ressorts de l’investissement - on tomberait dans les contradictions qui ont conduit une gestion comme celle de L. Jospin –
dès lors qu’elle n’a plus été portée par un petit zéphyr conjoncturel mondial – aux impasses de progrès , aux privatisations massives, aux déceptions sociales et finalement aux impasses et
échecs politiques dans ce cadre européen de contraintes et d’illusions que personne dans la famille socialiste n’envisageait alors, et que bien peu envisagent aujourd’hui, de mettre en cause ou
de mettre au pas d’une nouvelle idéologie.
Voilà les questions clefs sur lesquels nos concitoyens devraient être portés à se prononcer plus que sur les courses entre candidats . Mais, en vérité,
ne se sont-ils en eux-mêmes déjà forgé quelque idée ?
Tant qu’à faire du libéralisme – comme se disent sans doute pas mal de Français – si c’est une carte obligée puisque que c’est l’ordre désordonné et injuste du
monde, - mais puisque, ni à droite, ni à gauche, on ne veut nous protéger contre les invasions des pays à bas coûts de revient et contre toutes les spéculations, tous les rapts
d’emplois, tous les effritements de services publics ainsi que sociaux et donc de sécurités qui résultent automatiquement des besoins de compresser les coûts collectifs , - pourquoi
ne pas continuer avec les mêmes ou , pour le moins, s’en remettre à quelqu’un qui , semble-t-il, sur le fond, pense à peu près pareil, mais dont on escompte qu’il pourrait être
moins brutal et plus habile ? Telles sont les perspectives d’ un nouveau bail politique.
Ou on remettra enfin en cause les principes d’une part de notre ouverture économique et, d’autre part, de la préférence pour faire gérer par des opérateurs
privés tout le système de production et de services…
Ou , sinon, il faudra admettre quels que soient les gouvernants, une cruelle – pour beaucoup du moins - remise en question de nos niveaux de vies et
de nos sécurités de toute nature, au nom de la compétitivité exigée par les échanges mondiaux et au nom de la rentabilité exigée par les actionnaires.
Pour autant, compte tenu des avantages considérables de compétitivité au même niveau de créativité et de qualité que les nôtres, d’un certain nombre de
low cost countries sous régimes contraignants, nous ne sauverons ni notre indépendance économique, ni nos descendants; mais nous serons colonisés et soumis aux canons d’existence
des nouvelles puissances dominantes.
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