L'article ci-dessous de la correspondance de Rome du "Monde"
(en date du 07.08.08 ) retient particulièrement mon attention et je l'offre à la votre parce que cette toile de Tiepolo
ne laisse décidemment pas indifférent : sa signification est une énigme..
D'ailleurs, y a presque dix ans ( in « Bulles d’Histoire et autres contes vrais », Phenix Edition, disponible sur «www. alapage.com » ) j’en évoquais, avec impertinence, les plusieurs lectures possibles au terme d’une épuisante visite d’une exposition Tiepolo .
1) reprise de la première partie du texte du Monde
- Quand Silvio Berlusconi cache la "Vérité"-
"Non ! Pas ça, pas lui !", se sont d'abord dit beaucoup d'Italiens incrédules. Mais si : Silvio Berlusconi parvient toujours à surprendre. L'homme qui a fait sa fortune avec la télévision qui dévoile plus qu'elle ne cache vient de faire preuve d'une pudeur inattendue. Ses conseillers ont cru bien faire en recouvrant d'un voile pudique un sein de La Vérité dévoilée par le Temps, une reproduction du tableau de Giambattista Tiepolo, maître vénitien du XVIIIe siècle, qui décore la salle de presse de la présidence du conseil italien.
La nouvelle, révélée - ou plutôt dévoilée, devrait-on dire - par une agence de presse le 2 août, fait penser à un canular d'été. Mais non, le sein qui avait le malheur de se trouver exactement dans le champ des caméras de télévision est effectivement recouvert. La reproduction a été retouchée pour dissimuler le mamelon perturbateur. Le lendemain, le porte-parole du président du conseil, Paolo Bonaiuti, a dû expliquer, un brin embarrassé, dans un entretien accordé au Corriere della Sera, que ses conseillers "ont craint qu'à force d'être cadré ce sein ne finisse par blesser la susceptibilité de quelques téléspectateurs".
Mais, ce faisant, ce sont les milieux artistiques qui ont été blessés. Même à droite, ils considèrent ce geste comme une gaffe colossale. "Que faudrait-il faire de toutes ces statues de femmes que l'on peut admirer dans les dizaines de musées italiens, avec leurs seins à couper le souffle même à Pamela Anderson ?", se demande, stupéfait, Vittorio Sgarbi, ancien secrétaire d'état à la culture du "Cavaliere".
Antonio Paolucci, directeur des musées du Vatican et ancien ministre de la culture, n'en revient pas non plus : "Qui pourrait se sentir offensé face à La Vérité nue de Tiepolo ? C'est une sottise absolue. Je vous le dis, moi qui dirige les musées du Vatican. Il y a plus de nus ici que dans n'importe quel autre musée du monde."
Andrea Emiliani, ex-conservateur de la Pinacothèque de Bologne, va encore plus loin. "Le choix du tableau La Vérité nue était déjà une claire allusion, mais intervenir ensuite pour dissimuler cette Vérité est un symbole encore plus étonnant", ajoute l'historien.
Eugenio Riccomini, autre historien, détient peut-être une partie de la réponse. "De toute évidence, ceux qui sont intervenus pour voiler le sein ont dû penser que l'on ne pouvait l'exposer à côté de Berlusconi parce que cela ressemblait trop, sans doute, à ce qu'il donne à voir sur ses chaînes de télés chaque soir."
Pour choisir l'oeuvre appelée à remplacer celle qui s'y trouvait du temps de son prédécesseur Romano Prodi, "il Cavaliere" s'est fait aider par son architecte de confiance, Mario Catalano. Ironie de la situation, c'est ce dernier qui s'occupait de la scénographie d'un des programmes les plus racoleurs de la télévision du premier Berlusconi, à la fin des années 1980, "Colpo Grosso", au cours duquel des filles aux seins florissants faisaient voler leur soutien-gorge en poussant la chansonnette.
Le président du conseil aurait-il été pris d'un soudain accès de pudibonderie ? Au contraire. Avec l'âge, Silvio Berlusconi, 71 ans, multiplie les allusions au corps féminin et aux femmes, jouant au vieux monsieur qui peut tout se permettre.
Etc...
2) Ma découverte de cette toile il y a presque dix ans :
VRAIMENT, TIEPOLO AURAIT DU MOURIR PLUS TOT ? - 1696 - 1999
Le rendez vous était au Petit Palais. L'association à laquelle ils appartenaient avait organisé une visite guidée de l'exposition Tiepolo. Elle s'en était assurée la conduite par un conférencier très qualifié, très passionné, très disert. L'exposé introductif au pied des premières grandes toiles d'ouverture dura longtemps, puis on en vint aux commentaires de chaque oeuvre. Un très long moment s'était écoulé qu'ils avaient seulement franchi deux ou trois salles. Chaque station illustrait un temps fort d'une oeuvre et d'une vie riche en étapes et en productions. Il avait très mal aux jambes et aux reins. Il essayait de voir s'il y avait beaucoup de salles à la suite dans les enfilades et les angles du Musée. Il y avait beaucoup de salles. Et lorsqu'il eut le soulagement de croire qu'il n'y en avait plus, il y en avait encore.
Au terme de ce chemin de croix, il fut néanmoins récompensé. En fin d'exposition, un regroupement de croquis et d'esquisses préparatoires aux oeuvres maîtresses lui révéla un caricaturiste social derrière un peintre officiel. Tiepolo ne se moquait-il pas de ceux qu'il transfigurait? Enfin, une dernière grande oeuvre acheva de ranimer les jambes et l'esprit du visiteur. Un vieux faune enlace et emporte une grasse beauté. Dans cette exposition, la toile était intitulée
" Le Temps enlevant la Vérité".
L'ambiguïté de cette légende l'intrigue. Est-ce à dire que le temps efface la vérité ? Ou que le temps "emporte" la vérité, c'est à dire qu'il peut l'établir? Tiepolo a posé la devinette du Sphinx : avec le temps, la vérité apparaît-elle? Ou disparaît-elle? L'Histoire, la mémoire, les souvenirs - ces avatars du temps - la détruisent-ils ou, au contraire, la fixent-ils? Il comprend qu'à ces questions posées par le tableau, il n'y pas de réponses dont l'une excluerait l'autre, mais, en vérité, une seule : en enlevant la Vérité, le Temps la prend pour lui. Il arrache donc aux hommes, leur vérité. Il fait découvrir leurs mensonges. Il fait apparaître ce qu'ils ont caché. L'allégorie c'est que le temps remet les pendules à l'heure.
Il est parti en optant pour la solution que cette peinture voulait dire que le temps révélait la vérité. D'autant plus évident, mon cher Watson, que cette femme est nue, révélée.
Il s'est toutefois demandé pourquoi Tiepolo avait donné un tel titre interpellateur à son oeuvre. La réponse était, bien sûr, dans ces croquis et esquisses montrant la capacité d'ironie du peintre. Avec l'âge, le peintre ne s'était-il lui même assimilé au Temps et plu à jouer au Sphinx?
Il a voulu revoir l'oeuvre et en retrouver la date dans l'un des ouvrages sur Tiepolo. Elle n'y porte plus vraiment le même titre, mais " le Temps enlevant la Beauté". Serait-ce la banalité classique que tous ont peinte ou chantée jusqu'à Juliette Greco et Léo Ferré? Mais Tiepolo reste coquin. Le vieux faune est encore bien vert. S'il enlève la Beauté ne serait-ce pour se la faire? D'autant que la femme éclatante de cette toile n'a pas les stigmates de l'âge et qu'elle n'a rien perdu des charmes d'alors. "Avec le temps", Tiepolo a vécu et peint longtemps. "Avec le temps", ses Paris, ses Apollons, ses jeunes dieux guerriers sont devenus un vieillard. Ce vieillard n'est pas la mort. C'est un vieillard éternel comme le Temps. Cette toile ne signifie pas qu'"avec le temps, tout s'en va". C'est plutôt la figuration d'un rapt accompli par un barbon. Un barbon pour lequel jeunesse est passée. Il ne lui reste que la Vérité. A enlever. A découvrir. A nouveau, même sous un titre moins intriguant, Tiepolo ouvre, avec malice plusieurs lectures de sa peinture.
La vie de Tiepolo, soixante quatorze ans, avait été assez longue pour que ce peintre lui ait posé, au terme de la lassitude que lui avait donné la présentation de l'exposition - une lassitude symbolique de celle que lui donne sa vie - une question si importante qu'elle avait effacé sa panique lorsqu'il ne supportait plus les douleurs de sa fatigue. Il avait maintenant remords qu'une telle panique l'ait conduit, à mi- chemin de la visite, à mi-chemin de l'existence du maître, à se pencher, désespéré, sur l'oreille de sa voisine en lui confiant tout son coeur :
« Vraiment Tiepolo aurait du mourir plus tôt. »
(en date du 07.08.08 ) retient particulièrement mon attention et je l'offre à la votre parce que cette toile de Tiepolo
ne laisse décidemment pas indifférent : sa signification est une énigme..
D'ailleurs, y a presque dix ans ( in « Bulles d’Histoire et autres contes vrais », Phenix Edition, disponible sur «www. alapage.com » ) j’en évoquais, avec impertinence, les plusieurs lectures possibles au terme d’une épuisante visite d’une exposition Tiepolo .
1) reprise de la première partie du texte du Monde
- Quand Silvio Berlusconi cache la "Vérité"-
"Non ! Pas ça, pas lui !", se sont d'abord dit beaucoup d'Italiens incrédules. Mais si : Silvio Berlusconi parvient toujours à surprendre. L'homme qui a fait sa fortune avec la télévision qui dévoile plus qu'elle ne cache vient de faire preuve d'une pudeur inattendue. Ses conseillers ont cru bien faire en recouvrant d'un voile pudique un sein de La Vérité dévoilée par le Temps, une reproduction du tableau de Giambattista Tiepolo, maître vénitien du XVIIIe siècle, qui décore la salle de presse de la présidence du conseil italien.
La nouvelle, révélée - ou plutôt dévoilée, devrait-on dire - par une agence de presse le 2 août, fait penser à un canular d'été. Mais non, le sein qui avait le malheur de se trouver exactement dans le champ des caméras de télévision est effectivement recouvert. La reproduction a été retouchée pour dissimuler le mamelon perturbateur. Le lendemain, le porte-parole du président du conseil, Paolo Bonaiuti, a dû expliquer, un brin embarrassé, dans un entretien accordé au Corriere della Sera, que ses conseillers "ont craint qu'à force d'être cadré ce sein ne finisse par blesser la susceptibilité de quelques téléspectateurs".
Mais, ce faisant, ce sont les milieux artistiques qui ont été blessés. Même à droite, ils considèrent ce geste comme une gaffe colossale. "Que faudrait-il faire de toutes ces statues de femmes que l'on peut admirer dans les dizaines de musées italiens, avec leurs seins à couper le souffle même à Pamela Anderson ?", se demande, stupéfait, Vittorio Sgarbi, ancien secrétaire d'état à la culture du "Cavaliere".
Antonio Paolucci, directeur des musées du Vatican et ancien ministre de la culture, n'en revient pas non plus : "Qui pourrait se sentir offensé face à La Vérité nue de Tiepolo ? C'est une sottise absolue. Je vous le dis, moi qui dirige les musées du Vatican. Il y a plus de nus ici que dans n'importe quel autre musée du monde."
Andrea Emiliani, ex-conservateur de la Pinacothèque de Bologne, va encore plus loin. "Le choix du tableau La Vérité nue était déjà une claire allusion, mais intervenir ensuite pour dissimuler cette Vérité est un symbole encore plus étonnant", ajoute l'historien.
Eugenio Riccomini, autre historien, détient peut-être une partie de la réponse. "De toute évidence, ceux qui sont intervenus pour voiler le sein ont dû penser que l'on ne pouvait l'exposer à côté de Berlusconi parce que cela ressemblait trop, sans doute, à ce qu'il donne à voir sur ses chaînes de télés chaque soir."
Pour choisir l'oeuvre appelée à remplacer celle qui s'y trouvait du temps de son prédécesseur Romano Prodi, "il Cavaliere" s'est fait aider par son architecte de confiance, Mario Catalano. Ironie de la situation, c'est ce dernier qui s'occupait de la scénographie d'un des programmes les plus racoleurs de la télévision du premier Berlusconi, à la fin des années 1980, "Colpo Grosso", au cours duquel des filles aux seins florissants faisaient voler leur soutien-gorge en poussant la chansonnette.
Le président du conseil aurait-il été pris d'un soudain accès de pudibonderie ? Au contraire. Avec l'âge, Silvio Berlusconi, 71 ans, multiplie les allusions au corps féminin et aux femmes, jouant au vieux monsieur qui peut tout se permettre.
Etc...
2) Ma découverte de cette toile il y a presque dix ans :
VRAIMENT, TIEPOLO AURAIT DU MOURIR PLUS TOT ? - 1696 - 1999
Le rendez vous était au Petit Palais. L'association à laquelle ils appartenaient avait organisé une visite guidée de l'exposition Tiepolo. Elle s'en était assurée la conduite par un conférencier très qualifié, très passionné, très disert. L'exposé introductif au pied des premières grandes toiles d'ouverture dura longtemps, puis on en vint aux commentaires de chaque oeuvre. Un très long moment s'était écoulé qu'ils avaient seulement franchi deux ou trois salles. Chaque station illustrait un temps fort d'une oeuvre et d'une vie riche en étapes et en productions. Il avait très mal aux jambes et aux reins. Il essayait de voir s'il y avait beaucoup de salles à la suite dans les enfilades et les angles du Musée. Il y avait beaucoup de salles. Et lorsqu'il eut le soulagement de croire qu'il n'y en avait plus, il y en avait encore.
Au terme de ce chemin de croix, il fut néanmoins récompensé. En fin d'exposition, un regroupement de croquis et d'esquisses préparatoires aux oeuvres maîtresses lui révéla un caricaturiste social derrière un peintre officiel. Tiepolo ne se moquait-il pas de ceux qu'il transfigurait? Enfin, une dernière grande oeuvre acheva de ranimer les jambes et l'esprit du visiteur. Un vieux faune enlace et emporte une grasse beauté. Dans cette exposition, la toile était intitulée
" Le Temps enlevant la Vérité".
L'ambiguïté de cette légende l'intrigue. Est-ce à dire que le temps efface la vérité ? Ou que le temps "emporte" la vérité, c'est à dire qu'il peut l'établir? Tiepolo a posé la devinette du Sphinx : avec le temps, la vérité apparaît-elle? Ou disparaît-elle? L'Histoire, la mémoire, les souvenirs - ces avatars du temps - la détruisent-ils ou, au contraire, la fixent-ils? Il comprend qu'à ces questions posées par le tableau, il n'y pas de réponses dont l'une excluerait l'autre, mais, en vérité, une seule : en enlevant la Vérité, le Temps la prend pour lui. Il arrache donc aux hommes, leur vérité. Il fait découvrir leurs mensonges. Il fait apparaître ce qu'ils ont caché. L'allégorie c'est que le temps remet les pendules à l'heure.
Il est parti en optant pour la solution que cette peinture voulait dire que le temps révélait la vérité. D'autant plus évident, mon cher Watson, que cette femme est nue, révélée.
Il s'est toutefois demandé pourquoi Tiepolo avait donné un tel titre interpellateur à son oeuvre. La réponse était, bien sûr, dans ces croquis et esquisses montrant la capacité d'ironie du peintre. Avec l'âge, le peintre ne s'était-il lui même assimilé au Temps et plu à jouer au Sphinx?
Il a voulu revoir l'oeuvre et en retrouver la date dans l'un des ouvrages sur Tiepolo. Elle n'y porte plus vraiment le même titre, mais " le Temps enlevant la Beauté". Serait-ce la banalité classique que tous ont peinte ou chantée jusqu'à Juliette Greco et Léo Ferré? Mais Tiepolo reste coquin. Le vieux faune est encore bien vert. S'il enlève la Beauté ne serait-ce pour se la faire? D'autant que la femme éclatante de cette toile n'a pas les stigmates de l'âge et qu'elle n'a rien perdu des charmes d'alors. "Avec le temps", Tiepolo a vécu et peint longtemps. "Avec le temps", ses Paris, ses Apollons, ses jeunes dieux guerriers sont devenus un vieillard. Ce vieillard n'est pas la mort. C'est un vieillard éternel comme le Temps. Cette toile ne signifie pas qu'"avec le temps, tout s'en va". C'est plutôt la figuration d'un rapt accompli par un barbon. Un barbon pour lequel jeunesse est passée. Il ne lui reste que la Vérité. A enlever. A découvrir. A nouveau, même sous un titre moins intriguant, Tiepolo ouvre, avec malice plusieurs lectures de sa peinture.
La vie de Tiepolo, soixante quatorze ans, avait été assez longue pour que ce peintre lui ait posé, au terme de la lassitude que lui avait donné la présentation de l'exposition - une lassitude symbolique de celle que lui donne sa vie - une question si importante qu'elle avait effacé sa panique lorsqu'il ne supportait plus les douleurs de sa fatigue. Il avait maintenant remords qu'une telle panique l'ait conduit, à mi- chemin de la visite, à mi-chemin de l'existence du maître, à se pencher, désespéré, sur l'oreille de sa voisine en lui confiant tout son coeur :
« Vraiment Tiepolo aurait du mourir plus tôt. »
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