Dans le même mauvais esprit qu'hier, où j'ai évoqué, selon des propos rétro, l'évolution de la répartition
des tâches et des fonctions sociales entre les sexes, je reprends ci-dessous un texte datant de 2000 (extrait de "Bulles d'Histoire et autres contes vrais",
livre disponible sur www.alapage.com, et étant exceptionnellement un vrai conte (et non un "conte vrai"), une fiction illustrant la dérive de la pensée
politique dans la préoccupation de suivre les évolutions des moeurs et combien ces soucis de la libéralisation des moeurs ont transformé l'interpellation de l' "internationale " sur le
futur du "genre humain".
- C'EST LA LUTTE FINALE - fiction 2000
Dans ce dîner mondain, il n'était question que de la gauche. Les convives s'accordaient à constater que pour garder le pouvoir, elle n'avait que le choix du cumul.
Le service du marché, parce qu'on ne pouvait y échapper et pour mieux rallier les électorats qui en vivaient. Le service des exclus du marché, pour rester fidèle et se faire pardonner par ceux
qui en souffraient. Mais telle stratégie n'était pas son monopole. Il était clair que la droite, la culpabilité en moins, cherchait à faire aussi bien. En outre, il n'était pas toujours évident
que concilier les deux, autrement que dans les colonnes d'un quotidien du soir, soit bien aisé et convainquant. Il fallait trouver "le plus" qui l'emporte : un projet de société, pouvant répondre
aux attentes de beaucoup et dont l'ossature lisible était une idéologie, malgré la disparition de ce phénomène datant des dinosaures. Ne suffisait-il de mettre à la mode du temps le triptyque de
la République : liberté, égalité, fraternité? La liberté des moeurs, l'égalité des sexes, la fraternité des fêtes.
C'est sans difficulté que le dîner s'accorda à trouver qu'il était primordial de poursuivre un combat tenace pour la promotion des femmes, pour la reconnaissance de
l'homosexualité, pour une vie collective ludique.
Un impertinent idéologue d'autrefois rappela que le marché mondial aggravait les inégalités sociales, creusait le fossé du monde entre les riches et les
pauvres. Si l'originalité de la gauche devenait de planter d'autres cadres pour les moeurs privées - alors que toute libération repousse les frontières des désirs pour en faire renaître
d'inépuisables - ne passait-elle pas de l'universalisme au nombrilisme? C'était le cas de le dire. Ne sortait-elle pas de sa mission historique, en quelque sorte de ses voies
?
De telles priorités n'en feraient-elle - dit-il pour conclure et provoquer- au sens étymologique de l'adjectif, "une gauche dévoyée" ?
Alors que le Pacs venait de connaître l'enlisement des navettes entre les deux assemblées, ce fut une incongruité. Que pouvait-on à l'encontre des ravages du
libéralisme, des effets de dumping, à l'égard de la misère des pays faisant travailler les enfants comme des esclaves, quant aux conséquences, en Afrique, de la chute des cours mondiaux du
café ! Il fallait vivre dans son espace d'influences possibles : certes améliorer les minima sociaux et aider les exclus, mais être à l'écoute de toutes les aspirations : veiller aux
pétitions des associations libertaires, aux motions des chiennes de garde, aux chances populaires qu'offrait la bourse, à la promotion culturelle par le net et, pour soutenir le moral de tous,
préparer la prochaine célébration d'un anniversaire révolutionnaire. L'énergumène qui était intervenu passa d'emblée pour un esprit faux au service de la réaction.
Battu sur ce terrain, il se porta sur un autre. Il parvint à expliquer au café à l'un de ses voisins ( qui consentait encore à l'écouter) que si l'on devait se
centrer sur la logique de libération des moeurs et d'égalité des sexes, ce n'était pas le contrat de mariage qu'il fallait singer. C'était - et il invoqua l'approfondissement nécessaire de la
réflexion de début de siècle d'un Léon Blum ( mais de quoi parlez-vous?) - le mariage lui-même qu'il fallait réformer.
Il ne s'agirait certes pas de donner un cadre légal aux seuls cas de polygamie, infâme trace - au demeurant très répandue - d'un machisme représentant l'hydre à
combattre. Il conviendrait, aussi, de construire un régime reconnu pour organiser en droit l'existence des cas - sans doute aussi nombreux, quoique très polymorphes - de polyandrie. Il fallait
instituer l'union libre et légale d'une femme avec plusieurs hommes. Voilà ce qui allait enfin permettre, par le partage du devoir conjugal, le repos du guerrier. Voilà ce qui allait
assurer, du même coup, l'épanouissement multiple et légitime de sa compagne avec d'autres hommes. Voilà ce qui allait garantir qu'elle en tirerait non seulement, peut-être, du plaisir, mais
aussi, le jour venu, si nécessaire, des sécurités matérielles complétant celles qu'un seul partenaire peut lui fournir.
Au delà, ne devrait-on aller à la reconnaissance d'une légitimité plurielle : celle, par les croisements d'unions polygamiques ou polyandriques, de réunir divers
couples dans la même tendresse, les mêmes ébats, les mêmes intérêts. Aucune obligation d'échangismes ou d'orgies. Rien d'autre au fond que le rêve des pauvres vieilles communautés hippies.
Son accès, sans préjudice, ni ostracisme, serait seulement , dans la justice et l'égalité, ouvert à toutes et à tous. Un beau chantier de droit civil - constata son interlocuteur - mais
dont les bonnes retombées électorales, "le monde étant ce qu'il est" - n'étaient pas garanties.
Ils convinrent après boire que ce ne pourrait être pour demain, mais que le temps de l'Histoire n'était pas fini. C'était un objectif à ne pas lâcher. Ils partirent
bras dessus, bras dessous, en se promettant de faire campagne et en chantant :
« C'est la lutte finale
L'inter-sexu-u-ale sera le genre humain ».
Mercredi 14 mai 2008
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14
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11:13
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Par Gérard Bélorgey
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Publié dans : hors des clous
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