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souvenirs de J.Chirac


Pour illustrer le texte précédent

- une dédicace  en souvenir de notre collaboration au secrétariat d'État au Budget

- une réunion à Lyon en 1973 ou 74, quand Jacques Chirac (au centre, je suis à sa gauche) ) était Ministre de l'Intérieur de Pierre Messmer ( à droite de JC)


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Samedi 5 mai 2007 6 05 /05 /Mai /2007 17:59
- Par Gérard Bélorgey - Publié dans : souvenirs de J.Chirac - Ecrire un commentaire
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Lorsqu’on a comme moi, commencé sa vie publique entre 1951 et 1969 avec un compagnon qui est devenu Président de la République ( et auquel le hasard m’a fait alors offrir en 1962 une entrée à Matignon et, donc, le début d’une carrière que ses talents auraient certainement acquise, même si je n’avais été, un moment, cette petite circonstance favorable), on ne peut se taire au moment où il va quitter ses fonctions.

D’autant qu’ayant été longuement interviewé il y a quelques mois par M6 pour une réalisation le concernant et qui a été diffusée le soir où il a confirmé sa non-candidature, j’ai évidemment constaté que, sur une bonne heure d’enregistrement, je n’ai été retenu que pour quelques secondes d’antenne  – rappelant  que je lui avait mis le pied à l’étrier – mais ne disant pas pourquoi.  Or, si je le fis alors, c’est que mon geste était lié à son histoire et à son caractère, aux inquiétudes comme aux promesses qu’il inspirait déjà, en bref à un portrait de Jacques Chirac que n’a pas fait cette production de circonstance. Je n’en tiens nul grief à ses auteurs, car leur choix a été médiatique, c’est à dire différent de mon regard sur le personnage.

M6 a présenté les duels Chirac : avec Chaban, Giscard, Barre, Mitterrand, Balladur, Jospin, etc.  ( tous dont il a été victorieux sauf avec Mitterrand où il trouva son maître car « pire » que lui ? et voilà, sans doute,  pourquoi il lui réserva, y compris lorsqu’il salua sa mort,  une considération spéciale…), mais M6 n’a pas présenté l’itinéraire Chirac  de carrefour décisif en carrefour décisif ; c’est ce  dont l’émission n’a guère parlé.

Ainsi, par exemple, comment il  a choisi  entre les diverses influences de l’entourage pompidolien, rejetant, après l’écart de l’appel de Cochin (M6 montre l’accident, les béquilles, etc.., mais ne parle pas de « l’appel ») l’orientation de Marie-France Garaud au profit de celle d’un Balladur : un réalisme d’une droite parfois véhémente en paroles, mais bien classique en conduite. Ainsi du choix, encore par le même réalisme («  ne rien entreprendre qu’on ne soit sûr de réussir » disait-il toujours, alors et réussissait-il presque toujours ), de soutenir et Maastricht et Mitterrand, en se prononçant donc contre le RPR lors de ce referendum qui nous a livré à l’Europe ultra libérale. Comment il choisit aussi la politique Juppé parce qu’incontournable prémisse d’un essai de résorption de la « fracture sociale » et comment il jette le bébé avec l’eau du bain avec la dissolution amenant Jospin. Comment élu forcé de tous les Français non extrémistes, il reste en 2002 fidèle à son démon de la bipolarisation en ne constituant pas un essai d’union nationale. Tous ces carrefours non expliqués par l’émission en cause (comme assez peu expliqués, en fait,  du moins de manière psycho systémique, par tous ces livres sur lui plus anecdotiques que reconstructifs  du personnage ( dont j’essaierai de  mettrai plus loin en exergue les explications fondamentales, à mes yeux,  des choix qu’il a faits. Car ce sont les mêmes ressorts qui le font fonctionner,  du début à la fin, même s’il a paru à certains titres, beaucoup changé).

Et je crois percevoir ces ressorts parce que je fus à son premier vrai carrefour. Je ne parlerai donc pas du faux carrefour que constitua,  quelques jours en 1951, son incursion ironique chez les  étudiants socialistes. Encore que l'usage de l'ironie - traduite parfois en boutade meurtrière comme  expression de surface d’un réalisme profond - est l’une de ses clefs.

Le vrai premier carrefour, c’est l’Algérie. Jacques Chirac est profondément, sincèrement, honnêtement « Algérie française ». Lorsque après son double séjour -  militaire dans les djebels où nous n’avons jamais été ensemble mais parallèlement, à quelques pitons l’un de l’autre, pendant la même période 55/57 ; puis administratif à "Rocher Noir" où il se dévoue et se démène pour réussir du progrès économique, agricole (déjà…)  et social  - il rentre en métropole  C’est alors que la progressive soumission du Général à la perspective de la souveraineté algérienne, et ce qu’on pressent de drames pour les européens et de martyrs pour les harkis le choquent profondément . Il comprend les officiers contestataires. Il ne les suit pas ; mais, à mes yeux, il les comprend trop. C’est pourquoi je le propose  -  au moment ou pour ma part je suis chargé de  traiter au plan juridique  des dossiers d’exception (répression du putsch, article 16, juridictions spéciales, etc.) – comme chargé de mission à Roger Belin, mon patron , alors Secrétaire Général du Gouvernement, pour prendre l’autre versant de mon travail que je n’ai plus le temps d’assurer : le secrétariat des réunions interministérielles économiques ( d'où, remarqué par Ortoli, il passera ensuite au cabinet Pompidou)  C’est ma façon de faire offrir à Jacques une diversion  contre les tentations. Et - j’en fus et j’en suis encore  heureux - il y échappe tout en conservant deux choses : une estime pour les généraux  perdus sur les familles desquelles il veillera ;  le rêve de dénouer les colonisations de domination par des colonisations d’intégration ( ce rêve de 1958, impossible à satisfaire pour des raisons démographiques, budgétaires ( le prix eut été exorbitant) et culturelles en Algérie, mais à portée de la main pour garder dans la France les « vieilles colonies ». Et voilà pourquoi, Jacques Chirac sera le militant de l’égalité pour les départements Français d’outre-mer  ce qui lui permettra toujours, comme il le sait alors le faire,  à cette époque, de concilier des choix idéologiques ( car il a une idéologie, nous y reviendrons)  et des  intérêts électoraux. Fascination pour l’outre-mer qui a bien marqué son parcours et que l’on doit placer  dans les colonnes positives de son bilan (sauf sa couverture du sanglant et déshonorant accroc d’Ouvéa qui pèsera contre lui dans la présidentielle de 1988). il ira jusqu’à même ouvrir, après 2002, des perspectives d’autonomie bien encadrées d’ailleurs pour les DOM,  tout en se ralliant, Ouvéa dépassé grâce à notre condisciple Michel Rocard, à un évolutionnisme  raisonnable en ce qui concerne les pays du Pacifique dont il accepte et soutient les perspectives institutionnelles  très  centrifuges.

Le second carrefour auquel j’assiste ( bénéficiant de son renvoi d’ascenseur  - « tu m’as fais rentrer à Matignon, tu deviens mon collaborateur N° 1 puisque je suis au gouvernement » -   je suis devenu en 1967 son directeur de cabinet à l’Emploi, en 1968, son coadjuteur lors de la négociation de Grenelle, en 1969 chargé de mission auprès de lui aux Finances),  c’est celui par lequel il concourt à préparer la relève du Général par Pompidou. C’est l’occasion de nos premières divergences : je ne veux pas participer aux manifestations massives des gaullistes, je refuse d’être candidat aux élections (« présente-toi, une chaise serait élue » et « tu seras secrétaire d’Etat à la réforme administrative ») car, comme je le lui dit ( et il rigole )  « je ne veux pas sortir des urnes de la peur ». Il fait correctement la campagne pour le referendum de 1969 auquel je me dévoue complètement pour ma part.

Le Général retiré, J.Chirac qui ne fait pas un pas sans prendre les consignes de Pompidou, en général, alors , par Balladur interposé,  est le féal de son ministre des finances VGE, avec lequel nous faisons cabinet commun, ce qui va me conduire vite à chercher à partir, non que le Ministre n’ait pas de très pertinents collaborateurs de premier rang ( tel Calvet qui après ses  sanctifications libérales d’alors  essaiera plus tard de défendre l’industrie automobile française)  mais parce que la ligne qui se pointe est celle du libéralisme européen ( la dévaluation, la fin du contrôle des changes  etc.) : alors que je cherche à expliquer que l’on est à un carrefour : où l’on cherche d’une certaine manière à « helvétiser » l’économie française, où l’on entre dans un pot commun libéral occidental.

Tout en gardant ses fortes racines terriennes en Corrèze ( dont je ne traiterai jamais des affaires constituant  son champ réservé)  J. Chirac suivra de plus en plus la deuxième voie, non sans déchirement, non sans saines colères,  non sans se battre pour notre agriculture et toujours pour nos intérêts nationaux, mais de poste en poste, après avoir renoncé à l’esprit d’ailleurs excessif de Cochin, il va de Pompidou en VGE, rentrer dans le conformisme de la pensée unique européenne.  C’est là où deviennent insuffisantes dans un sens contraire les influences de Marie France Garaud et Pierre Juillet, écoutés, contre Chaban, sur le plan de la tactique politique, mais, pour le reste, n’inspirant pas à Jacques Chirac  une stratégie économique nationale française,  et c’est dans un sens opposé au sien qu’ils sortiront d’ailleurs ensuite un très bon livre contre Maastricht .

Rester conformiste sur le fond – tout en habillant ce conformisme d’une fracassante chaleureuse énergie - c’est la condition d’une carrière politique couronnée de succès. Élaborer et défendre des positions plus originales, sauf en politique extérieure où, compte tenu de l’état de connaissances de l’opinion, beaucoup de singularité  est permis  – eut été chercher – à l’encontre de sa recette de base - à réussir ce qui ne pouvait alors être réussi. C’est pourquoi, « pas d’état d’âme », il suit ; et d’ailleurs, qui dans ces années 70/80 était capable de se poser les questions qui nous taraudent aujourd’hui sur les effets de l’Europe (encore un cercle presque amical), du libre-échange (encore modéré par de la préférence communautaire) . Ce n’est pas là dessus qu’aura lieu l’affrontement avec Giscard. C’est - chacun le sait - sur des affaires d’ego.

Et nous y voilà. Comment est ce que j’ai perçu celui de J . Chirac de 1950  à 1969 de manière assez continue ;  par épisodes, ensuite lorsque j’étais conseiller technique de P. Messmer et lui Ministre de l’Intérieur, montant, sous ma désapprobation, ses coups contre Chaban ; lorsque je fus préfet de la Dordogne et qu’il y fit une tournée que raconte l’une des « Bulles » qui suit; lorsque le secrétaire général de Hachette que je fus un temps eut à voir le Maire de Paris ( dont la seule question fut «  mais n’es-tu devenu socialiste ? ») ; lorsque   je fus candidat  sans étiquette en 1981 et qu’il m’en voulut beaucoup au point de ne pas me revoir ensuite en m’envoyant vers Juppé que je n’alla pas voir. Lors de quelques cérémonies ou vœux officiels depuis lors, donc seulement  occasionnellement puisque la vie et la politique séparent, mais quand même grâce à l’outre-mer. Il m’a soutenu comme la gauche d’ailleurs  lors de ma bonne désignation par le CSA comme Président de RFO en 1993. Et j’ai pris son directeur de radio Tour Eiffel, un bon journaliste, comme directeur dont je dus me séparer – ce qu’il comprit - parce qu’il n’était pas le gestionnaire dont j’avais besoin. Un vieux fidèle de J. Chirac qui me dit quand même le jour ou je devais me rendre à la Réunion et me trouvais dans le même avion que J. Chirac en campagne électorale, au plus bas des sondages «  ne pars pas avec lui ; c’est un looser ; ça va faire du tort à la chaîne ». Nous fîmes un très amical voyage ensemble ( sauf les longs moments où il dormit) ;  Jacques Chirac y annonça son engagement d’égalité des smic et des prestations sociales, fut élu et  F. B…fit retour du balladurisme à la présidence des « amis de Chirac » et à quelques bien satisfaisantes fonctions meilleures que RFO au sein du Paysage audiovisuel français.

Les tâches que j’ai continué ensuite, comme consultant à accomplir pour l’outre Mer notamment auprès de la Fédération des entreprises des Dom   me permirent assez fréquemment d’apprécier la vigilance du chef de l’État  et de ses collaborateurs pour la France lointaine. Je sais enfin par des amis communs – loin d’être tous sur les mêmes sensibilités politiques – qu’il ne manque jamais de s’enquérir de moi, ce que je n’ai à faire sur lui, car la presse m’informe ; mais j’ai du, depuis qu’il a été l’objet de vilaines campagnes,  résister plusieurs fois à l’élan d’aller le voir.

C’est qu’il inspire cette sympathie nourrie de force de vie et de capacité non feinte de s’intéresser aux autres. Sa nature le porte à se mettre en quatre pour ceux qu’il côtoie , même s’ils sont différents, mais il faut qu’ils le  lui rendent sur le plan humain d’abord, puis avec le temps, de plus en plus, sur le plan politique.   Et avec cette limite : c’est qu’il tranche contre eux s’ils risquent à tort ou à raison de le compromettre. Je lui dois quelques bienfaits insignes encore qu' il ne m’ait pas fait de faveurs, voire quelque injustice, lorsque des gens de son entourage ( il en est comme partout, des meilleurs, mais aussi des pires)  l’ont prévenu contre moi.

Son allant va de pair avec un culot considérable qui lui permet  de répondre à tout, même à ce qu’il ne connait pas, mais d’instinct, guidé par une réelle sensibilité, puis, de plus en plus, par une appréciation des retours dont il se crée les crédits. Toutes choses normales  de la part d’une machine de guerre politique dont l’ambition fut à la mesure des talents, comme l’a longtemps démontré le succès de ses paris et de ses duels.

Cette stratégie pour laquelle il n’a guère besoin de conseiller en communication ( j’ai bien connu Pilhan et je ne vois pas ce qu’il lui a apporté, hors des astuces ) est, à mes yeux, au service de deux ou trois convictions. La première est qu’on ne change pas le monde, mais qu’on peut chercher, honnêtement, à en tirer bon parti. Et ce monde que connait Jacques, c’est celui de la vieille  contradiction de la France, entre une aspiration à l’unité dans les épreuves ou les banquets et de sa division entre une droite classique et une gauche qui peut avoir de bons sentiments mais qui se berce d’illusions. Dès lors, les règles du jeu dans lequel il rentre tout à l’aise et sans jamais en démordre  sont celles du double scrutin majoritaire pour la présidentielle et pour les législatives ( comme pour des scrutins cantonaux  et souvent municipaux) ; il n’y a pas, à ses yeux,  d’autres voies que de jouer la bipolarisation.

Dans un double cadre auquel il a toujours été fidèle. Jacques Chirac a des principes hérités de famille : le sens de l’honneur, celui de la nation. Lorsque nous prîmes en 1955 le train ensemble vers l’école d’EOR de cavalerie de Saumur, son père l’accompagnait et au branle de la rame se mit au garde  à vous sur le quai et dit « Jacques, Honneur et patrie » et Jacques dans le compartiment où il tenait à peine debout, au garde à vous lui aussi, répondit « Oui, Père, Honneur et patrie ». Il a aussi le sens intraitable de la probité.
Il ne s’agit pas de la question des arrangements de moyens matériels pour une formation politique – ces « affaires » qui le poursuivent mais n’ont été que l’intendance par  laquelle il a sans doute consenti aux besoins  de ses infanteries. Il s'agit de la probité  nationale : tout faux pas sur des questions de morale historique  peut être mortelle pour un homme politique ambitieux tenant à son image  - plus qu’à son image, à sa vérité - d’honneur et de générosité. Son choix de la bipolarisation comme clef de voûte de toute sa vie politique ne le conduira jamais à avoir des faiblesses pour un extrémisme suspect de racisme et de compréhension de l’ennemi  d’autrefois. L’adolescent réfugié loin des nazis, l’héritier des valeurs de ses compagnons qui ont été gaullistes combattants, ne transigera pas une fois avec le FN et empêchera - certains lui en veulent -  ses  supporters et ceux qui se réclament de lui de le faire.

Jacques Chirac est comme tous les grands politiques un homme simple. Cette simplicité a des effets salubres comme le refus de la transaction. Cette simplicité des principes a aussi des effets réducteurs. Il n’a jamais supporté  que l’on ne rentre pas dans le système binaire. Chaque fois qu’il y eu besoin de rapprochement avec des centristes (une Marie France Garaud qui obtenait mieux à ce titre de Pompidou le sait bien ), il semble bien qu’il le fit à contrecœur, avec une exception pour S. Veil . Et toute personne, même qui fut proche de lui, qui se laisse aller à un choix central reçoit des mauvais points définitifs. C’est ce qui m’est arrivé lorsque j’ai essayé il y a longtemps en ce sens ( dans les années 75/76)  de lui indiquer que c’était peut-être une voie intelligente et, surtout, lorsque j’ai été candidat au centre en 1981 ( ce qui était, il est vrai, très original et téméraire, même en faisant plus de 14% des voix tout seul. C’est de là que date notre vraie rupture intellectuelle, car je n’ai pas cédé aux assauts  de ses envoyés comme J.Toubon pour prendre les couleurs de son camp. C’est donc un homme de camp. Qui n’est pas avec lui est contre lui.  Et ce qu’il nous laisse de plus grave c’est le régime bipartisan à la française, le plus excessif et concentrateur de pouvoirs au profit du vainqueur qui soit parmi les démocraties d’Occident.

Mais c’est un homme de camp qu’on regrettera, car j’ose dire en n’ayant guère été parmi les bénéficiaires marquants de ses gestions ( encore – je l’ai dit -  qu’il a su m’aider dans des moments où j’étais bien en difficulté ou, même lorsque j’étais loin  de lui , mais pas pour autant proche de ses opposants, bien seul)  qu’il n’a pas, par lui-même – ce qui ne fut pas toujours vrai de ses ministres – fait un usage immodéré du système des dépouilles et qu’il a toujours respecté des interlocuteurs administratifs, judiciaires, privés qui ne sont pas dans son allégeance.

Combatif à l’extrême pour conquérir le pouvoir, incapable de le partager s’il n’en éprouve pas le besoin ( comme en 2002),  il ne l’a  néanmoins  pas géré avec excès, mais souvent avec conviction, mais peut-être avec maladresse et, au fond, en vérité, in fine un peu en mollesse, ce qu’on lui reproche d’ailleurs aujourd’hui plus  à droite qu’à gauche. C’est que ce grand convaincu de la France a sans doute, profondément en lui, et difficiles à rendre compatibles,   des valeurs de morales de la droite, des valeurs sociales de la gauche et des valeurs économiques nationales - ce qui est une trilogie répondant d’ailleurs assez bien à mon propre clavier de références  - ce qui n’en fait pas un libéral ; mais c’est  un non libéral qui a fini par faire une politique économique libérale internationale parce qu’il s’est fait deux fois piégé.

Il s’est fait piégé par l’Europe. La fascination de l’international et le rôle éminent qu’il y a joué a certainement contribué à ce qu’il consente à des élargissements imprudents dont il n’a pas mesuré la portée (et d’ailleurs n’en vint-il pas de suite à secouer des nouveaux arrivants). Comme beaucoup, il a confondu l’intérêt politique de l’Europe et la contrainte économique du libre échange interne avec des pays en grand retard social  et externe, dès lors que s’effaçait la préférence communautaire. C’est pourquoi en s’étant  engagé avec probité pour un débat référendaire et en s’étant engagé sans munitions dans le débat de fond social et économique qui allait de pair, il a perdu ce dernier, en donnant l’impression qu’il n’avait pas compris, alors qu’il a forcément compris. Échec qui fut sa condamnation à la mort politique par les intérêts qui voyaient  dans le Traité la manière d’en finir avec le modèle social français.
 
C’est qu’ensuite il s’est fait piégé par la contradiction de ses héritages gaulliste et pompidolien. Le premier le portant au volontarisme, à l’ardente ambition sociale et économique par l’action colbertiste, à chercher l’union nationale ; le second le portant à une part de scepticisme, d’abandon au laisser faire des choses transformant le monde par elles-mêmes, à la préférence pour une république présidentielle majoritaire parlementaire où le chef de l’État est devenu le chef d’un camp.  Et dans son entourage, il n’a écouté que les flatteurs de la bipolarisation, parce lorsqu’il a  été obligé de frayer avec  un certain centre -  que ce soit VGE comme président, Barre comme PM et concurrent, ( voire Raffarin comme PM, choisi par défaut semble-t-il) -  il était évident, d’une part, qu’il n’en ’aimait pas tous les styles, d’autre part que ce centre là n’était pas « central », mais plus « droitier » que lui, sinon sur le plan de la conception des mœurs, du moins en ce qui concerne les règles du jeu économique et social . La droite  a d’ailleurs bien dit qu’il avait été  notre seul président de gauche (celui de l’ISF et du modèle social français maintenu contre vents et marées) - c’est abusif, mais il y a une part de réalité dans cette méchanceté de la réaction – réussissant, au nom de « la fracture sociale »  à battre un Balladur, mais, après la défaite européenne, incapable d’ écarter un Sarkozy (celui-ci obligé néanmoins, à son tour, au cours de sa campagne et pour trouver plus large que la droite libérale,  de réincorporer  le social et l’État dans la boîte à outils des argumentaires électoraux). 


A ceux qui disent que  Jacques Chirac  n’a pas de bilan, le critique politique que je suis à son égard répond que personne à sa place dans la contrainte européenne et les rigidités françaises ne pourrait en avoir de meilleur sauf à avoir insufflé un autre esprit à l’Europe et avoir cherché à sortir de la bipolarisation. Et malheureusement ces deux points n’ont guère été le socle de la plateforme de la "nouvelle" nouvelle gauche.

Au moment où mon condisciple, ce Président, cet homme de caractère et de contradictions s’en va, je veux répéter que je ne fais pas partie des "siens", parce que je crois pas au vertus de la bipolarisation,  parce que je ne me suis pas rallié à celles de l’Europe du libre échange, mais que  je ne fais pas partie des "chiens" que le tout Paris médiatique et politique  a lâché contre lui depuis deux ans. Il a été régulièrement « mesinterprété », sauf peut-être par Péan. En tous cas, pour aller d’un sincère à un polémiste  - par des hommes comme Zemmour ( cf. « l’homme qui ne s’aimait pas ») qui ne l’a même jamais rencontré en tête à tête, mais qui est venu piller mon ouvrage «Bulles d’Histoire et autres contes vrais » et déformer le sens de ses contenus dans un esprit mesquinement hostile à lui.

 Car si mon livre comporte certes, comme celles qui vont suivre,  des anecdotes piquantes à son  égard, elles se veulent des témoignages non de ses défauts, mais de cette espièglerie réaliste ( comme celle qui le conduisait à aller tous les matins à la messe lorsqu’il était élève officier à Saumur :  pour sortir major « il faut faire ce qu’y faut » ) qui est un trait important de son caractère à conserver par l’Histoire. Jugeant le monde tel qu’il était alors, il faisait, oui, ce qu’il fallait pour y trouver le succès qu’il poursuivait dans tous les domaines. Au regard de mes impertinences, c’est, de sa part, un signe de pertinence et d’ambition. Ce n’est pas une marque de déshonneur.

Regrettons  que Jacques Chirac  nous ait légué une bipolarisation dont il sera difficile de sortir, une Europe qu’il sera difficile de réformer, une Présidence qui peut inquiéter, mais saluons une force comme la sienne  dont nous avions rêvé qu’elle eut pu être au service d’une vraie réforme de la France n’empruntant ni à la vulgate de droite, ni  à la vulgate de gauche.

En souvenir de lui, les publications qui suivent sont extraites de mes « Bulles d’Histoire » (Phenix Edition, disponible sur alpage.com)

De même origine, la prochaine fois (à ne pas manquer) , ce seront les souvenirs de mai 1968 et de la négociation de Grenelle.

   













 
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Samedi 5 mai 2007 6 05 /05 /Mai /2007 16:54
- Par Gérard Bélorgey - Publié dans : souvenirs de J.Chirac - Ecrire un commentaire
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Pour vous faire patienter depuis un long silence ( panne d'informatique pointue), en attendant de vous parler un peu des combats d'égos de la campagne présidentielle ( voir l'excellent papier de Regis Debray sur la Coupe de l'Elysé), voici deux anecdotes de mes "Bulles" qui mettent en scène des personnages apparaissant aussi dans le premier bon livre sur Chirac, celui de Péan.


- ENTREZ TOUS - 1977.




Des vies intenses mêlaient sur ce vieux terroir les faisceaux de leurs diversités. Les repas de chasse, de comices agricoles, de célébrations historiques ou de "félibrées" occitanes n'étaient pas seulement, dans telle halle ou telle bastide, telle grange ou tel château, telle ferme ou tel restaurant, telle grotte ou telle salle des fêtes, de redoutables chemins gastronomiques reproduisant les menus pouvant compter, arrosés de blancs moelleux et de rouges puissants, les douzaines de plats d'antan. C'étaient aussi des circonstances où se révélaient les uns et les autres : l'érudition de beaucoup, l'enracinement de tous, l'attachement passionné des petits exploitants à leur complexe de tabac, vaches laitières et maïs et des grandes familles à leurs ruines en restauration accrochées aux escarpements dominants les abris sous rochers des temps préhistoriques. Philippe Rossillon vint y promener, les dernières années de sa vie, son profil d'aigle hanté par la francophonie et les nostalgies de "Patrie et Progrès". La créativité culturelle - dans l'édition qu'illustra le talent de Pierre Fanlac, les arts plastiques, la restauration architecturale - se nourrissait de terreaux immémoriaux.


Mettre le passé au présent était l'active volonté d'un milieu régional qui aimait, pour certains jusqu'à s'en ruiner, tous ses patrimoines. Le conseil général, déjà propriétaire de bien des demeures, adhéra à l'idée d'acheter le château en perdition d'une vieille noble famille parce que "des manants pourrait ainsi coucher un jour dans le lit de leurs maîtres". Les héritiers de "Jacquou le croquant" assuraient ainsi bien des actions salutaires. C'est ce Département de la Dordogne qui devint, sur ma proposition et après que le bénéficiaire de la concession, Emmanuel de la Rochefoucauld, n'ait pu faire face aux trop importantes dépenses qu'il fallait consentir, le maître d'ouvrage de la réalisation d'un fac similé de la Grotte de Lascaux . Calcification et champignons avaient conduit Malraux à la fermer au public. On ne croyait guère en ce temps au succès d'une copie. Il fallut unir la foi en leur pays de conseillers généraux de gauche et la perspicacité d'un ancien membre du cabinet de G. Pompidou, le très fin Philippe Lecat.


Il était devenu ministre de la Culture, après avoir été élu, en Côte d'Or, dans une circonscription marquée par une forte densité de "Bélorgey" . Ce patronymique bourguignon fréquent a notamment fourni un officier d'artillerie, un supérieur de Cîteaux, un récoltant de Pommard, une bonne pléiade d'agriculteurs et de membres des professions commerciales et libérales, un photographe coquin célèbre dans les années cinquante pour lequel mes camarades de service militaire se plaisaient à me faire passer. Je n'ai de lien direct de famille avec aucun d'entre eux. Voilà, lorsque j'ai pu l'établir, ce qui a rassuré l'éleveur de Pommard. Son premier accueil soupçonneux, lorsque je cherchais à acquérir son vin de mon nom, manifestait en effet certainement l'inquiétude que mon lignage me permette de revendiquer quelques ouvrées de son cru. Ma seule ascendance est dans les paysans du canton de Nolay. Appartenant, loin des vignes, aux familles pauvres des rebords du Morvan - dont chacun sait sur la côte qu' "il ne vient que des bestiaux, mais ni bonnes gens, ni bonnes ieaux" - ils durent, à la fin du siècle dernier, aller chercher pitance à Paris. Ainsi peuplée de lointains ancêtres et homonymes, ma Bourgogne a bien servi le Périgord. Philippe Lecat m'a reçu, avec les gens de mon nom, aux Hospices de Beaune, puis m'a bien aidé. Il m'avait dit, un jour, aux Eyzies, sous l'homme de Cro-Magnon, avec toute la malice de celui auquel on ne la fait pas :


« j'ai pris ta circonscription, je te devais bien ça ».


Parlait-il de cette rosette des arts et lettres qu'il me remettait publiquement avec tant d'humour ou du coup de main du Fonds d'Intervention Culturelle d'alors et sans lequel il n'y aurait pas eu de "Lascaux II"? Cette fructueuse copie est, aujourd'hui, à la seule gloire de l'assemblée départementale, les élus occultant toujours ce qu'ont fait les préfets. Qu'importe. Le public revient en masse rentabiliser cette prouesse de résine enfouie dans un blockhaus dont les boyaux font, au millimètre près, réplique aux courbes de niveaux des diverticules de l'original et portent les reproductions assurées avec des pigments naturels des peintures rupestres de la nuit des temps.


Cette nuit des temps est celle que déchire chaque aube révélant, dans l'ocre des lumières, l'ondulation des longs compartiments de terrain par lesquels on pénètre dans "le pays de l'homme", comme ses panneaux publicitaires aiment à désigner la Dordogne. L'interprétation du présent par les origines obsède quelques chantres du pays. Un personnage ayant tout un parcours classique d'enseignant, couvert de fonctions associatives, vif mercure de tant de cérémonies, n'aimait-il pas, soutenu par le rayonnement de son visage et de son accent, répéter sa lecture du "chabrot"? "Faire chabrot", c'est mêler du vin rouge à un fond de soupe ou de tourin d'ail écrasé, puis porter à ses lèvres l'assiette ou le bol du breuvage. Mais ne lève-t-on alors les yeux au ciel, ne redresse-t-on vers celui-ci ses deux petits doigts tandis que le corps de la main soutient le récipient ? N'est-ce la mimique d'une prière au soleil, symbolisant par les phalanges dressées les cornes d'un taureau dont le sacrifice teint de sang la nourriture de l'homme?


Les érudits locaux débattaient du sens des peintures décorant les grottes et, plus encore, des milliers de dessins qui y sont aussi gravés et qui n'apparaissent souvent que sous l'éclairage rasant d'une torche. Il y avait les tenant des différents symbolismes : sexuel, magique, religieux , invoquant les pères des découvertes ou le pape Leroi-Gourhan. Il y avait celui qui soutenait que les grottes n'étaient que d' immenses tableaux de chasse, comme les livres d'or d'aujourd'hui : "les peintures c'est le frontispice; les gravures, en dessous et autour, c'est le décompte des animaux tués; c'est en même temps une comptabilité de répartition entre les hommes et les clans, comme le fait apparaître telle ou telle présence stylisée d'un personnage ". Il a accumulé les croquis et les notes. Il cherche toujours un éditeur, avec moins de succès qu'un collaborateur de la Nasa qui, dans "les racines de la civilisation" (Plon 1972), esquisse une théorie selon, laquelle les inscriptions rupestres sont commandées par des cycles lunaires, ont un sens cosmique et sont donc l'un des premiers pas vers la découverte de l'espace. Séduit par l'hypothèse du livre de chasse, je m'en ouvrais à un ecclésiastique, grand spécialiste du Périgord, le père Pommarède dont les travaux d'histoire locale font autorité. Il me répondit que j'étais comme l'homme de la Nasa. Ceux qui n'ont pas de foi choisissent toujours de lire un phénomène mystérieux par leur déformation professionnelle ou personnelle. C'est parce que j'étais sans doute athée, au mieux un agnostique, et surtout grand chasseur, que j'étais tenté de voir dans ces rites picturaux dont la dimension spirituelle était, pour lui, évidente, des tableaux de chasse et une geste comptable.


Mon plaisir était de faire vivre souvent en complices des gens qui, dans un paysage partisan durement bipolaire, se battaient sans merci au plan politique. On vérifiait la vieille formule selon laquelle une préfecture, pour remplir sa fonction de médiation, c'est d'abord un drapeau et ensuite une cuisinière Les élus se souciaient d'ailleurs de savoir si j'avais bien tous les moyens nécessaires aux réceptions. J'avais, à mon arrivée, allégé les déjeuners de manière qu'ils puissent effectivement être des "déjeuners de travail", mais ce n'était pas conforme à une tradition d'opulence. Une délégation inquiète vint s'enquérir auprès de ma femme si le budget alloué lui suffisait. Celui-ci permettait largement que la Préfecture soit la Maison commune aux tables de laquelle se découvraient parfois des hommes et des femmes que la vie locale séparait, des membres de professions bien différentes, des personnalités de passage appartenant aussi bien au monde des arts ou du show-biz du temps qu'aimaient rencontrer médecins, hommes de loi, commerçants, syndicalistes, militaires, ecclésiastiques, agriculteurs, chefs d'entreprises, fonctionnaires, peintres, hommes de lettres, figures traditionnelles du pays ou résidents l'ayant adopté pour leurs vacances ou leur retraite.


L'un d'entr'eux - qui fut un éminent professeur à la Sorbonne et l'un de mes bons maîtres que j'estime très fort - dîne à l'une des tables rondes qui accueille aussi à sa droite l'épouse d'un collègue, fille d'un général. La conversation roule sur une période d'histoire contemporaine à laquelle a été mêlé le père de l'une et qui est de la spécialité de l'autre. Je suis satisfait d'avoir bien assorti mes hôtes dont les opinions sont contraires, mais qui partagent des sujets d'intérêt commun. La femme est brillante et piquante; l'historien âgé s'échauffe. Il prend la main de sa voisine, la porte sous la table et lui déclare, ravi :


« sentez madame, ce que vous êtes capable de faire à un vieil homme ».


L'héritière d'un soldat sut accueillir cet hommage en souriant et l'on passa au café. Je ne sus m'empêcher de raconter l'anecdote au chef de corps - le régiment de chasseurs - face auquel je m'étais retrouvé lors de ma prise d'armes d'arrivée. Par le plus grand des hasards, c'était l'officier avec lequel j'avais partagé mes derniers mois d'Algérie et qui avait été blessé dans l'opération pour laquelle j'avais donné le renseignement des gazelles avant d'être ré-embarqué pour la France. Nos différences de sensibilités n'affectaient pas une forte camaraderie. C'était un vrai Saint-Cyrien, un homme de guerre, le père très catholique d'une famille nombreuse et un bon compagnon. Il me conviait pour me distraire à quelques grandes manoeuvres. Il aima la verdeur de l'histoire . Il se la raconterait à lui-même lors de la prochaine prise d'armes.


«  Car, vois-tu - me dit-il - ces prises d'armes, il faut les faire pour montrer l'armée au pays, mais, à la différence des manoeuvres, c'est schiant. Tu le sais bien. Il y a de longs moments d'immobilité et de silence. A quoi peuvent bien penser tous ces gens qui sont là, pendant ce temps : nous, les trouffions, les porte-drapeaux, les anciens combattants ? »


Et il ajouta, parce qu'il avait des lettres, la vie militaire lui laissant le temps de lire :


« Je voudrais écrire un gros roman un peu pareil que " La vie, mode d'emploi " : tout ce qui se passe dans la tête de chacun pendant une prise d'armes : comment tous ces participants sont ailleurs ! »


Nous eûmes encore ensemble bien des onze novembre et des quatorze juillet, des inaugurations et des visites officielles. Mais il y avait plus délicat : les visites politiques.


Dans la France républicaine, l'opposition est respectée . Peut-être plus encore lorsqu'elle est, au sein même d'une majorité, une fraction marquant sa différence par rapport au pouvoir en exercice. Telle était la situation de Jacques Chirac faisant son tour des Français alors qu'il venait de céder la place à Raymond Barre. C'est ainsi qu'il vint à Périgueux où le grand baron qu'était Yves Guéna ne pouvait que l'accueillir au mieux. J'avais plusieurs bons motifs de suggérer au bureau de l'assemblée départementale d'offrir un apéritif de courtoisie au visiteur. J'avais été son très proche collaborateur, mais, vis à vis de l'Élysée et du gouvernement certainement sourcilleux, il eut été périlleux que je le reçoive personnellement. Mais c'était un Premier ministre sortant envers lequel mon conseil général de gauche se plairait à un geste républicain. La solution était de faire de sa présence l'opportunité d'un contact , comme je le souhaitais toujours, entre des personnalités de familles politiques différentes. Le bureau de l'assemblée départementale fut séduit par l'idée d'un geste élégant. Il fut convenu que participeraient chez moi à une rencontre informelle autour d'un rafraîchissement, quelques grands représentants de tous les partis.


Mes grands élus se retrouvèrent vers midi dans les salons préfectoraux pour accueillir le visiteur déjà illustre et, dans ce sud-ouest, hors de toute option politique, sympathique à beaucoup de ses voisins de Corrèze. Je descendis pour l'accueillir devant le perron. Il arrivait à pied, accompagné de quelques amis et suivi d'un groupe nourri de sympathisants occupant sur plusieurs rangées toute la largeur des célèbres allées de Tourny. Il escalada les marches du seuil d'entrée, embrassa ma femme en lui disant :


« merci de nous accueillir ainsi ».


Il se retourna, hilare et chaleureux, vers les grilles où s'était massée la foule :


« bien entendu, vous entrez tous »,


ce que chacun fit avec empressement.


"Entrez tous", n'était-ce, en fait, mon propre mot d'ordre pour l'usage de la maison commune. Mais en l'espèce, le dosage n'était plus adéquat. Mes notables communistes, socialistes et radicaux se retrouvèrent dans un bain d'élus et de militants gaullistes. Il n'y avait naturellement pas assez de verres, ni d'autres choses d'ailleurs. Le service débordé levait les yeux au ciel. Les membres du bureau s'éclipsèrent. Lors de la séance suivante de l'assemblée départementale, celle-ci vota une motion protestant contre le fait que le préfet du département puisse utiliser les crédits de la collectivité pour une réception politique.


Puis les membres du bureau me convièrent à un large pot au bar du Conseil général. C'était d'ailleurs le lieu traditionnel des réconciliations parfois nécessaires entre le représentant de l'État et les membres d'une assemblée qui avait une conception bien à elle de ses pouvoirs. Lors des ouvertures de chaque session, loin de se limiter aux affaires d'intérêt départemental, ses ténors, et bien d'autres, faisaient un large tour d'horizon des problèmes internationaux et nationaux, engageaient des débats à leur propos et mettaient des textes aux voix. Le préfet qui assistait aux séances aurait du "poser la question préalable", c'est à dire s'opposer à ces points hors compétence de l'assemblée; mais il se contentait, sur la tribune, de reculer son fauteuil d'un air un peu distrait ou de compulser attentivement ses dossiers. Irrité par certaines difficultés avec mes interlocuteurs locaux, ayant traité un essai de sevrage tabagique par quelque fortifiants abusifs, il m'est une fois arrivé de poser la fameuse "question préalable".Une part de la presse locale du lendemain me qualifia de" préfet de combat". Il est vrai que j'avais appelé l'Assemblée à "ne pas confondre sa fonction administrative de conseil général de la Dordogne avec un rôle politique de Parlement du Périgord"; puis n'étant pas écouté, je m'étais solennellement retiré vers mes bureaux suivi de la totalité des fonctionnaires.


La matinée écoulée, un émissaire des élus me pria, "puisqu'on n'était plus en séance officielle", de venir partager les rafraîchissements de clôture. Dans cette région productrice de tabac ( prononcer "tabak"), il y avait aussi un plateau offrant de larges dégustations de cigarettes et cigares qu'un conseiller de ces crus poussa vers moi.


« On sait bien pourquoi vous étiez si vif ce matin, Moussou le préfet. Vous avez arrêté de fumer; ça vous porte sur les nerfs; il ne faut pas. »


J'ai tendu ma main vers les paquets et j'ai recommencé.






- VOUS PARTEZ DÉJÀ - 1978


.



En 1978, la chrétienté perdit un pape, Paul VI, ce qui conduisit à des offices très solennels célébrant sa marche vers l'éternité. Dans tous les chefs lieux de France, au premier rang des fidèles se comptaient les autorités civiles et les parlementaires et élus de tradition ou de la majorité d'alors. A peine quelques semaines plus tard, Jean Paul Ier qui avait succédé au pontife décédé disparut à son tour. Devant un tel acharnement du sort, un tel signe du ciel, le choc fut si réel dans la superstition de toutes les consciences que les nouveaux offices solennels rallièrent toutes les familles politiques au banc des cathédrales et des églises en deuil.


C'est ainsi que l'on vit, dans un département du Sud Ouest, les conseillers généraux communistes, avec des blouses bleues de vacher et des foulards rouges, chanter en occitan les cantiques, tandis que même les plus laïques des socialistes vinrent s'unirent aux cérémonies. L'un des plus célèbres d'entre ceux de l'avant dernière génération et que ses amis avaient encore provisoirement laissé présider un conseil général en souvenir de ses services de ministre et de haut délégué, mais dont la santé avait été ébranlée par une attaque, se trouva ainsi, au premier rang. Il était face au choeur de la basilique, à la troisième place après le préfet en bel uniforme et le député maire du chef lieu, lui même ancien ministre gaulliste de haute rigueur et grande raideur dans les relations avec ses concurrents vis à vis desquels il avait un principe : ne jamais les saluer en public. Dans l'ordre du décret protocolaire de 1907, suivaient en rang d'oignons les notabilités diverses.


Lorsque l'officiant - au moins un évêque - se retourna vers les fidèles pour leur dire "La paix du Seigneur soit avec vous. Donnez vous la paix" , chacun, répondant à une tradition conviviale bien vivante en cette partie de France, se tourna vers son voisin pour lui donner la main, l'accolade, le baiser. Et même le ministre gaulliste habituellement si distant, emporté par la charité chrétienne de ce grand jour, porta ses mains vers celles du vieux président socialiste qui lui dit :


« vous partez déjà ».



- IL FAUT BIEN MADAME LA REINE / 1979.



Le déplacement au plus profond de la République d'une personnalité de sang royal est une affaire d'autant plus délicate que ce voyage est privé : même lorsque la voyageuse est l'une des plus sympathiques personnalité du temps, connue, sous les bombardements, pour son courage solidaire avec son peuple et son soutien pour le nôtre pendant les épreuves de la guerre. Née avec le siècle, la reine-mère Elizabeth, l'a accompagné de sa force de vie, de ses toilettes pastel, de son teint vif surmonté de chapeaux en jardins et de cages d'oiseaux . Depuis qu'elle est libre de charges d'État, elle fait beaucoup de visites chez ses amis qui adorent sa tonicité et sa drôlerie. Ceux qui l'avaient conviée en Périgord appartenaient à ces familles de la noblesse anglo-française que, notamment dans le sud-ouest, rien ne sépare plus depuis la fin de la guerre de cent ans. Il est vrai que sur la ligne des bastides qui faisait frontière, les seigneurs du temps étaient réputés avoir des plaques de cheminée avec un blason royal sur chaque versant : l'un de France et l'autre d'Angleterre.


C'est ainsi que sur de vieux chemins balisés d'autant de vins appréciés en commun, d'échanges architecturaux et d'alliances que de batailles et de sangs, la reine avait un programme d'accueil de châteaux en demeures. L'autorité d'État eut toutefois autre chose à faire qu'à saluer la reine à l'arrivée et au départ sur l'aéroport de Limoges. Organiser un déjeuner de dames - pour lequel il fallu informer la gentry locale que celles-ci devaient y participer avec chapeau- ne fut qu'un point d'orgue.


Les protocoles et services de sécurité avaient veillé à l'essentiel. Le dosage du cocktail martini dry à servir fut communiqué par télégramme diplomatique. Le chauffeur, le page et la première dame d'honneur furent hébergés à la préfecture bien à l'avance, le premier pour prendre livraison de la Bentley, les deux autres pour faire le repérage de tous les lieux où coucherait la reine. Le groupe sanguin - exceptionnel, c'est un secret et je ne le dirai pas - fut indiqué de telle sorte que, discrètement, partout, sur les parcours, il y ait une voiture ambulance dotée des moyens et du liquide de transfusion adéquat. La grotte de Lascaux, fermée à tous les publics pour que la préservation en soit assurée, fut évidemment ouverte à la reine plutôt que sa copie et Monsieur de la Rochefoucauld, son propriétaire fut consolé par cette visite, qu'il guida lui-même, d'avoir perdu des centaines de milliers de visiteurs par an. Au cours du dîner qui suivit, on vit notamment rouler d'assiette royale en assiettes princières et républicaines, une énorme truffe que sa Majesté voulait absolument partager.


Tous ces soins et bien d'autres apportés, sans ironie, avec respectueuse affection, à une telle visiteuse eurent pour délicat écho que ma femme et moi-même furent conviés à suivre presqu'en chaque étape le déplacement royal qui se déroula, sans un accroc, dans la bonhomie, la délicatesse et l'humour. Nous fumes invités à lui "faire signe" lorsque nous passerions à Londres et effectivement conviés, sans pouvoir nous y rendre, à son anniversaire suivant à Buckingam. Le plus grand étonnement de son voyage fut , alors qu'elle s'efforçait de mêler son anglais à une écoute attentive du français, de découvrir, dans ce pays réputé jacobin et unifié, l'emploi d'une troisième langue : la langue d'Oc. Pour l'honorer, les compagnons des Félibres - c'est à dire de ces sociétés d'hommes libres qui entretiennent les contes, les chants et les rencontres en occitan- lui donnèrent une fête, peuplée de danses et d'allocutions auxquelles la royale hôtesse souhaita répondre. Le député maire se débrouilla bien. Il traduisit l'esprit des Félibres dans un impeccable anglais qu'il parlait comme un Lord dont il a tout à fait le port; il traduisit l'anglais dans une langue encore différente de celle de Mérimée, celle de l'occitan du sud-ouest qu'il parlait comme un gitan dont beaucoup disent qu'il a le type. Après ces triomphes, la reine-mère ne voulut plus partir sans s'être un moment plongée dans la vie populaire du chef lieu.


Le marché , Dieu merci, avait lieu le matin précèdent son envol. Les sinueuses rues commerçantes voisines de la place principale, non loin de la cathédrale, étaient très animées et, de toute façon, impénétrables par la Bentley. Autour de celle-ci qui attendit sur un terre-plein, une volée de gamins demandaient au chauffeur, qui s'acquittait avec bonne grâce, de faire fonctionner et fonctionner encore le marchepied dépliant. C'est donc à pied, malgré les précautions envers l'artérite, chaussée d'escarpins bleus en harmonie avec le tailleur et la voilette, qu'avec son escorte, la reine "fit" la rue Limogeanne, un pèlerinage de Périgueux connu du monde entier. Elle entrait dans chaque cour admirer une architecture, un escalier, une voûte. Elle pénétrait chez les commerçants dont les vitrines offraient les produits les plus tentateurs - gras et vins moelleux - dont, malgré ses protestations, ils remettaient un échantillon à un membre de la suite. L'un d'entre eux réussit, avec la complicité de ma femme qui faisait souvent ses courses chez lui - " mais, c'est ma petite cliente" - à lui faire signer son livre d'or. Puis, sous quelques bravos de bon ton et après avoir embrassé les petites filles qui lui offraient des fleurs, elle se porta vers les étals.


Des grands parasols carrés ou octogonaux multicolores tendus au dessus les tréteaux donnent, sous la force du soleil, leur structure et leur intensité aux marchés forains de ce midi. Venues des fermes et élevages d'alentour, les marchandes y exposaient, comme à l'accoutumée, des théories de canards et d'oies, plumés, alignés sur le dos, chacun l'orifice abdominal un peu ouvert pour que les acheteurs puissent estimer l'importance et la qualité des foies sans endommager la pièce. La reine mère d'un peuple aussi sensible aux animaux ne put se retenir. Dans un français attristé par l'accent, elle prononça :


« oh ! les pauvres petites bêtes ».


Et la marchande, devant l'étal de laquelle elle s'était arrêtée, s'excusa :


« il faut bien, Madame la reine ».

 

 

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Mardi 27 février 2007 2 27 /02 /Fév /2007 14:43
- Par Gérard Bélorgey - Publié dans : souvenirs de J.Chirac - Ecrire un commentaire
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