(extrait de
Bulles d'Histoire)
LE NOEL DE MORAD - 1956.
Sur des chaumes épuisés, les ciels bas sont déjà océaniques. Ils plombent des horizons mous rehaussés de quelques buttes. Depuis la mer, en direction du sud, une double ligne
de frises barbelées court dans ce paysage. Elle suit à peu près la voie ferrée étroite qui descend ensuite vers Colomb-Béchar. Tendue à la hâte entre l'Algérie et le Maroc pour aider au
contrôle des passages qui viennent renforcer le Front, la frontière ainsi matérialisée, est alors simplement peuplée de mines éclairantes. Les lièvres, les chacals, les oiseaux de nuit les font
partir plus que les hommes. La surveillance s'effectue par un chapelet de postes dont les armes lourdes sont pointées sur les débouchés possibles des lignes barbelées. Les chars sous pression
sont prêts à intervenir au moindre indice. Les commandos nomadisent dans la zone interdite. En effet sur quelques kilomètres de profondeur, le pays a été vidé de ses habitants, ce qui
ajoute à sa désolation.
Dans ce décor de limites, les hommes sont étranges. Il n'y a plus de population sur laquelle se faire les dents, passer ses énervements. Il n' y a plus que le vide, le guet, l'attente. Les
sous-officiers usent leur temps à tirer tout ce qui bouge. Cette campagne dépeuplée est devenue l'empire des oiseaux. Ils trouvent partout dans les champs désertés, les grains des récoltes
abandonnées. De grands vols d'étourneaux et de cailles viennent se poser sur la plaine. On les vise au posé, un par un, au fusil de guerre. Touchés, ils sont vidés. On chasse même au pistolet,
entre les caillasses et les arbrisseaux, les perdreaux rouges dont les têtes serpentines fuient en ondulant devant nos pieds. Les popotes sont prospères. Les patrouilles motorisées, qui ne
cessent, de relayer depuis la mer, le chapelet de nos postes, apportent des bourriches d'huîtres, des buissons de langoustines, des lits de bars. Les derniers moutons que les évacués n'ont pas eu
le temps de rattraper sont capturés. Ils sont parqués à côté du poste installé dans une ferme qui pourrait être de n'importe quel pays. De temps en temps on en suspend deux ou trois par une patte
aux poutres d'une grange et on les égorge : dans le battement frénétique de leurs trois autres membres, un gargouillis de sang et la cascade de sperme du dernier spasme. Les soldats rigolent.
Pour couper l'ennui des jours, on va même saluer les goums marocains: dans les belles tentes des Forces Armées Royales, ils tiennent les postes frontières officiels de l'autre côté. Leurs
officiers sous casquettes à visières dorées et aux tenues de combat bien propres rehaussées d'épaulettes de couleur et de blasons d'armes ont belle allure. Ils sortent des mêmes écoles
militaires françaises que nos cadres de carrière. Ceux-ci tisseraient bien avec eux des liens de camaraderie virile, s'ils ne les soupçonnaient de favoriser les passages que nous sommes chargés
d'empêcher.
Pour tenter d'y parvenir, on fait tous les métiers : les surveillances des jours, les embuscades des nuits. Dans l'obscurité et les brouillards, les chenilles de patrouilles de chars
fantomatiques naviguent sur des bouillies de crapauds écrasés. Les canons et les mitrailleuses des blindés sont réglés pour que leurs tirs convergent avec les faisceaux de lumière des puissants
projecteurs montés sur les tourelles. Ils arrosent chaque lieu d'où jaillit l'explosion des mines éclairantes retombant en parachute. Mais les espèces de feux de Bengale qui se balancent dans la
nuit n'éclairent jamais rien. Le terrain meuble est coupé d'un réseau d'arroyos à bords francs qui constitue tout autant de tranchées dans lesquelles ceux qui franchiraient la ligne
pourraient se glisser presque à l'abri. Nos unités vont donc travailler aussi à pied à la recherche des infiltrés. Avec l'hiver qui est venu, nous avons adopté les tenues du cru : des burnous
cintrés d'un ceinturon, les téquillas de crâne entourées des chèches tordus, l'irremplaçable ceinture de flanelle dont je versifie consciencieusement les cent usages possibles sous tous les
cieux. Un bourricot ou deux nous accompagne pour porter dans les couffins les mitrailleuses lourdes, les munitions et les postes radios. Nos groupes de combat ressemblent à ceux des
fellaghas. L'aviation qui maraude s'y trompe. Au premier passage des zincs, nous n'avons pas eu le temps, pour les détromper, de prendre la radio qui est au fond des paniers de l'âne. Lorsqu'ils
reviennent, le channel de contact air/ sol - le 11 - ne veut pas marcher. Il reste à se planquer dans la tranchée naturelle des arroyos. Les balles de cinquante, trois fois, se fichent partout
alentour. Seul, l'âne - "Anisette" - y restera.
Cette nuit, nos obus n'ont pas manqué les points des barbelés d'où viennent de jaillir les lumières oranges. Il s'y mêle l'éclat de nos projectiles incendiaires. On arrive aux résultats. Une
famille de chacals finit d'agoniser. Il en reste un petit, tout laiteux, tout tremblant, à moitié paralysé qui essaie de mordre quand je le prends dans les bras. Avec le petit chien loup
"cul-sec" que j'ai déjà avec moi, il partage maintenant mon sac de couchage. Je l'ai baptisé "Gaspard" , mon nom de code radio car il glapit chaque fois qu'elle grésille. Sur ces grands
bancs de terre, nous jouons au "rivage des Syrtes". L'adversaire n'apparaît pas. Il continue à réussir à placer quelques mines qui tuent chez nous, qui tuent chez lui.
L'une de nos jeeps a sauté en passant sur un bambou anodin. Malgré mes consignes le chauffeur n'a pas pris garde. Ce bambou en travers parmi d'autres, c'est la tige actionnant une charnière de
cuivre qui fait le contact avec un détonateur logé dans un paquet d'explosif. Le sous-officier qui s'est fait arracher le bas ventre me poursuivra à toutes les étapes de sa vie d'une sourde
amitié peuplée des relents de son impuissance. La voie ferrée que nous gardons, en saluant la draisine de chaque aube qui ouvre le rail, avec ses deux ou trois militaires accrochés
qui nous lancent parfois un paquet de langoustines venant de Port-Say, est l'objet de sabotages réguliers. Une nuit, les dynamiteros se sont sauter la gueule en plaçant leur
dispositif. Autour du cratère ouvert dans le talus, dans la charpie des tissus, nous avons ramassé un bras, un oeil, un foie et deux cadavres éventrés que nous avons emmenés. Pour le reste, les
corbeaux sont arrivés.
La lune court sur les nuages. Pour avancer nous attendons qu'elle soit éclipsée par ceux-ci. L'homme de tête est un Basque, chasseur de vipères de son état. Il sait ce qu'il fait. Il progresse
d'abord seul, puis s'accroupit. C'est alors qu'en file indienne, bien espacés les uns des autres, nous suivons jusqu'à nous accroupir à notre tour dans le fond d'un pli de terrain d'où l'on
observe mieux la nuit. On écoute. Le chasseur de tête ne repart qu'au jet de motte de terre que je lui envoie. Nous gagnons ainsi l'un des talwegs d'observation et d'embuscade de la zone
interdite. Nous sommes en pataugas et djellabas de laine serrée, enduite de suint, avec passe- montagne et armes légères, sans doute comme les autres. Une longue nouvelle nuit sans rien. Le ciel
se dégage et le froid vient. En face clignotent les lumières du Maroc. Allongé sur un glacis de mottes je fais corps avec le sol et je sens mon ventre qui épouse la terre. ( Je revis ces moments
chaque fois que je passe, contre l'humidité de ma maison, cette djellaba grise et marron me tranformant en moine épouvantail). L'aube commence à sourdre, pâle, puis violette. Il faut attendre car
les autres doivent penser que c'est le moment où nous partons. Des pans d'horizon bourgeonnent de rouges et de lie de vin. Mais il ne doit pas faire encore bien clair. Je ne vois toujours pas mon
voisin qui est pourtant couché à quelques mètres. Peut-être ai-je somnolé un instant avant de ramper vers lui - mon vigilant interprète d'origine marocaine - que je ne vois
toujours pas. Mais je vois le métal noir de son pistolet-mitrailleur posé bien à plat. Lui n'est plus là. C'est correct de sa part de m'épargner les ennuis d'une disparition d'arme et d'avoir eu
cette dernière délicatesse à mon égard avant de déserter pour rentrer chez lui.
Une nuit sur deux chaque commando part en zone d'affût. Je passe celle qui vient dans mon châlit installé dans un coin de grange, entre mon chacal et mon chien, en tirant au revolver, avant de
m'endormir, quelques rats qui courent sur les poutres. Pour la suivante, celle du réveillon, nous nous préparons en répétant les mêmes précautions : un tour aux feuillées avant pour avoir
le ventre léger, du noir de suie sur les visages et les mains, de la graisse pour éteindre l'éclat du canon des armes, l'inspection qu'aucune poche ne recèle de lampe ou de briquet, l'essai radio
moderato voce des talkies-walkies. La mise en place est rapide au débouché d'un angle de réseau barbelé que nous voyons à peine. Je n'entends rien. Puis d'un coup, un peu à gauche, un
bouquet de rafales sèches et de déflagrations de grenades éclate brutalement pendant quelques secondes, dans le silence de la nuit. Mon talkie grésille. Une voix, qui tremble autant que ma
main saisissant l'appareil, parvient à éructer :
« j'ai accroché. Ils s'en vont ».
Chacun tire maintenant devant soi en libérant ses nerfs et en étant étonné de n'avoir pas de réponse. Peu de temps après j'ordonne le repli. Nous sommes repérés. Inutile, si on ne trouve rien
sous nos pieds, d'aller aux résultats dans l'ombre opaque et menaçante. On se compte. Il ne manque personne. Parvenus aux portes de la ferme, nous entendons des bribes d'appel. Repartir et
chercher, c'est s'offrir en cible. Le blessé appellera toute la fin de la nuit sa mère en arabe. Nous retrouverons son cadavre au matin. Dans son treillis, il n'y a aucun papier personnel , mais
des tracts de l'ALN et - du même modèle que celle reçue d'Aïni - une petite photo de groupe de combat. Il est au milieu, jeune, beau, avantageux, avec un revolver de chef au ceinturon et
consultant une carte. Derrière lui il y a quelques hommes à moitié en armes, à moitié en uniforme et, au verso, en français, cette dédicace : "ses amis, à Morad".
Naturellement la Police Judiciaire a été appelée. Puisque nous ne sommes pas juridiquement en guerre, chaque fois qu'il y a un incident connu, il faut remplir toute une série de procès-verbaux.
J'oublie de remettre la photo. Le jour de Noël, j'ai fait porter en terre d'Islam le lieutenant rebelle, la tête tournée vers l'Orient, sous une lourde pierre faite de la grosse meule d'une
mechta abandonnée, dans le petit cimetière voisin auprès du marabout blanc. Dans la réprobation générale, j'ai fait sonner "aux morts ", avant de le quitter.
Ou bien, les artilleurs du poste d'à côté, pour éviter la répétition d'un tel scandale, ont-ils miné, en douce, les abords de la tombe; ou bien ses parages avaient-ils conservé un détonateur dans
des explosifs enfouis par le F.L.N. : dès le lendemain, une déflagration nous appelle sur les lieux. Dans cette zone vidée de population, il y avait, fichés dans la terre remuée, de petits
bouts de branchages auxquels des femmes fantômes avaient noué des rubans verts. Il y avait aussi, recroquevillée près du tertre de pierre, dans un haïk maculé de sang, de terre et de
poudre, le corps disloqué d'une adolescente avec des nattes et un profil phénicien.
Les photos suivront dès que je maîtriserai mieux leur mise en ligne
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