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histoire et societe

        Le papier que je reprends ci-dessous date des années 80. Son intérêt est néanmoins actuel : d'abord, par l'analyse, sur un exemple, des leviers fondamentaux de la qualité d'un environnement (  que le salut de la planète soit désormais à l'ordre du jour ne doit pas faire oublier, malgré les éoliennes,  les conditions de l'agrément du cadre de vie); ensuite, par sa critique - méritant d'être révisée - des responsabilités d'acteurs locaux dans l'enlaidissement de la France.

Certes, les choses ont changé. Et quelle joie pour moi d'avoir retrouvé au cours d'un "colloque sur le patrimoine" ( manifestations désormais à la mode,  mais il faut bien en passer par là ),  l'un des maires de Sologne sur lequel dans la fin des années 70, en tant que préfet de Loir et Cher, avec la complicité de quelques  écrivains et artistes,  le soutien de quelques politiques attentifs et avec le concours  de quelques architectes, j'avais appelé les langues de feu de la révélation "esthètique" , au cours d'une journée (à laquelle étaient  invités  tous le acteurs des zones sensibles en voie d'être saccagées) qui s'appela la Pentecôte architecturale . Cet homme avait été si bien touché par la grâce que d'une part il s'attela  dans ses mandats à faire au mieux et fit de sa commune le joyau   de la région et que, d'autre part,  il se fit militant de cette foi ...ce qui le mena  à la session  où nous nous retrouvâmes.
    
Mais quel changement et jusqu'où? Avec les décentralisations et les réformes multipliées du droit des sols  et de la construction,  il faudrait pouvoir apprécier les progrès et les.... reculs advenus en trente ans et certainement très disparates selon les tempéraments propres des décideurs élus. Il est vrai que la conscience de ce qui agresse ou satisfait a évolué : par une attention  positive en faveur de la sauvegarde des cohérences culturelles locales , quoique souvent perturbée par des propagations de fantaisies, de complaisances, de snobismes et de goûts que l'on dira - selon les siens propres -  ravageurs ou féconds, ce qui illustre bien que lorsqu'il n'y a plus de discipline incontournable, la liberté ( technique et politique)  de faire crée l'aléatoire, le meilleur ou le pire, appécié de l'une de ces manières ou de l'autre par tel ou tel esprit :  nous ne sommes plus une civilisation (constituée de qui, la plupart du temps,  se ressemble et du moins, toujours se reconnaît)  mais l'immense supermarché de tous les possibles.  L'Europe ne doit-elle être d'abord une marqueterie cohérente de paysages humains agréables , ou du moins, vivables ? Et n'est ce en des sensibilités et satisfactions, ainsi  présentes en chacun de ses habitants,  qu'elle aurait les racines de ses identités et les sèves de sa force?  


LA LECON MOSELLANE

" Entre deux coteaux abrupts plantés de vignes et parfois frappés de cadrans solaires (pour compter la durée d'ensoleillement jusqu'aux vendanges tardives ?) coule la puissante rivière ardoise sur laquelle passent les bateaux promenades et les chalands poussés, canalisée souvent mais toujours belle. Ardoise aussi est la couleur de tous les toits coiffant les grosses maisons dominées de clochers pointus ou bulbeux. Dans chaque village ou petite cité, les volumes et les couleurs s'enchaînent harmonieusement en constituant un habitat continu et sans fausses notes. La construction nouvelle se marie et s'appuie à l'ancienne, les nombreux petits immeubles à colombages ne sont pas des musées, mais vivent de toutes leurs fenêtres fleuries et les pastels souvent vifs des façades baroques ajoutent parfois un air d'opérette à ce décor qui est aussi le cadre d'activités intenses : agricoles, artisanales, touristiques et de transports ; en témoignent les nombreuses informations routières, commerciales, administratives et hôtelières qui fleurissent partout mais qui sont réalisées dans des teintes, des dimensions et des caractères qui n'outragent pas l’œil.

La ligne des bourgs, leur desserte par des voies d'accès habilement faites   et favorisant un stationnement non agressif des voitures   sont en cohérence avec le paysage que ne dégrade aucune dispersion des maisons ; au contraire le groupage de celles ci favorise l'enterrement de presque toutes les servitudes de telle sorte qu'apparaissent très peu de poteaux téléphoniques ou électriques et que, dans bien des cas les antennes de télévision individuelles elles mêmes ont été remplacées par un unique récepteur collectif discret.

Ce cadre de vie réussi se déroule sur 150 kms dans un pays qui n'a pas pourtant, je crois, de ministère de même nom, entre Trèves et Coblence dans la vallée allemande de la Moselle.

Où donc en France un environnement réunissant aussi bien l'intégration de la nature, de l'agriculture, du commerce   sans que la protection des sites stérilise pour autant le foisonnement de la vie moderne   peut il, sur un aussi long parcours se voir et s'apprécier ?

La Loire n'offre plus que quelques parcours de grâce dans des sites trop espacés tandis qu'à l'aval et à l'amont des principale localités on a laissé souvent se développer des constructions disparates et éparpillées qui compromettent définitivement bien des horizons envahis de servitudes et de pollutions ; combien souvent abîmées et enlaidies sont les vallées des autres fleuves. En définitive, il faut aller dans la France presque à part, celle des escarpements montagneux ou des provinces profondes   comme certaines parties de,Bretagne, comme l'Alsace, comme le Quercy ou le Périgord   pour retrouver des correspondances   mais ô combien plus brèves et moins homogènes   à ce que représente cette vallée allemande.

Aussi, faut il se demander comment cette synthèse de qualité et de développement est elle possible ? D'abord et certainement par une obéissance ancestrale aux exigences du milieu~ autrefois, seuls les ouvrages féodaux   qui ponctuent encore de  quelques burgs les rives mosellanes   pouvaient s'implanter sur les pentes raides et dans leurs bois inhospitaliers ; aujourd'hui la haute  rentabilité des terres à vignobles exigeant beaucoup de travail et de protection s'oppose au mitage. Voilà les facteurs ayant certainement créé la discipline de base qui fait l'habitat groupé.

D'ailleurs, et sans doute comme dans tous les "arts', en architecture aussi , certaines contraintes fondamentales sont salutaires, tandis que la liberté ouvre toutes les portes de l'aléatoire, c'est à dire du meilleur et du pire. Si nos maisons rurales et, plus largement, la plupart de nos constructions d'autrefois, qu'il s'agisse de constructions isolées ou enchaînées, s'intégraient si bien au paysage qui les portait,  c'est parce que les constructeurs n'avaient pas le choix ; ils étaient obligés d'obéir aux contraintes du sol, du matériau et du climat et cette règle donnait aux maisons des provinces de France,  d'une part entre elles cet air de famille, d'autre part cette cohérence avec leur décor qui fait leur logique et leur charme. Les techniques modernes de construction permettant de faire "n'importe quoi n'importe ou" (et les obligations de prix de revient   les seules qui restent   conduisant souvent de surcroît à le faire au moindre coût,  il n'y a plus de garantie physique contre les hiatus entre l'habitat et l'environnement et l'on en est venu à chercher à substituer à celle là  un faisceau de garanties administratives.

Je sais combien ces précautions sont en France à la fois nombreuses et souvent inopérantes. Je suppose qu'il en existe aussi dans la vallée allemande de la Moselle, mais la question est de savoir pourquoi elles y atteignent leur objectif. Au cadre imposé par les facteurs physiques et économiques, s'ajoute ensuite, à coup sûr, le consentement , ce consentement qu'il est si difficile d'obtenir de nos candidats aux lotissements et aux pavillons. Ce qui peut faire qu'il s'épanouit là bas et qu'il est si difficile à obtenir ici ne tient sans doute , non pas  au "tempérament des peuples"   explication trop globale donc trop fri¬vole   mais à la manière dont les communautés ressentent et gèrent leur propre identité.

Il  n'est sans doute pas d'urbanisme (le mot est pompeux pour dire le profil des bourgades, mais nous sommes si déformés que nous n'en trouvons pas d'autres) qui donne le senti¬ment d'être avec bonheur en relation avec son paysage et avec ses acteurs, si les habitants n'ont pas la forte conscience d'appar¬tenir à un "pays" c'est à dire à un terroir et à une fidélité.

C'est bien pourquoi, le respect des patrimoines naturels et architecturaux et la qualité de l'habitat nouveau s'obtiennent plus aisément qu'ailleurs dans les régions qui n'ont pas été ouvertes aux influences cosmopolites comme le sont , au contraire lune large part  du nord ou le grand bassin parisien : ainsi est ce dans les pays plus fermés sur eux mémes tels par exemple les versants méridionaux du massif central où l'ouverture longtemps modeste des communications a eu le double effet de freiner le développement économique et de protéger contre les dégradations du cadre de vie, que les altérations et les anomalies architecturales sont les moins répandues.

Mais la réussite n'est satisfaisante que lorsque l'absence de pollution ne s'achète pas de l'absence de fécon¬dation. Ce n'est certainement possible que lorsqu'il subsiste une forte conscience régionale, non pas au sens administratif du terme, mais au sens de l'amour d'un cadre et de formes de vie soit hérités des ancêtres, soit découverts avec respect ta par les nouveaux arrivants.

Pour qu'il en soit ainsi, il faut encore que les hommes et les femmes nés dans ces pays, ou que la vie y a portés se sentent responsables.

Après la discipline de la géographie humaine, après  le consentement à la tradition, c'est vraisemblablement le régime de gestion de la vie collective qui peut contribuer à expliquer un succès comme le succès mosellan. En effet, si la vallée de la Moselle est un exemple (et s'il faut réserver le cas des grandes zones industrielles et urbaines qui appel¬lent une analyse spéciale) bien d'autres pays allemands comme la Bavière, la Forêt Noire ou les marches du Nord donnent d'autres larges exemples d'heureux cadres de vie. '

Si la centralisation française et l'omniprésence de l'administration de l'Etat ont dans les domaines politiques, économiques et sociaux les avantages que l'on sait, le fait que les populations ne soient pas (CECI A ÉTÉ ÉCRIT EN 1980 …) à travers leurs élus, les vrais responsables des réussites ou des enlaidissements, exonère en France la plupart de ces élus locaux d'être comptables de ce qui se passe. ( MAIS EN ÉTANT DEVENUS UN PEU PLUS RESPONSABLES, ONT-ILS TOUS SOIGNÉ LA QUALITÉ DÉ VIE ? ) Ainsi les mauvaises habitudes sont prises. "36.000 maires en procès"   comme disaient les auteurs de l'émission "Ne Défigurons pas la France"   n'ont pas la charge d'être les garants de la qualité de l'environne¬ment et de l'urbanisme, mais le besoin d'appuyer les démarches de l'électeur même lorsque celui ci demande à faire n'importe quoi, n'importe où.

A un certain nombre de belles exceptions près, le laxisme l'électoralisme et le mauvais goût ont corrompu les chances du paysage villageois et urbain français. Une heureuse réaction se développe bien tard grâce notamment aux  contrats de villes moyennes et, une fois l'administration sortie des approches trop sophistiquées de la  loi foncière de 1967, avec le retour aux notions de plan d'urbanisme simplifié par le projet des "cartes communales" opposables aux tiers.

Rendre les élus à leurs devoirs peut il être l'effet des tentatives des pouvoirs publics commençant à chercher à "responsabiliser" les maires dans le domaine de l'urbanisme ? Trop de mauvais plis existent pour que l'on ne .soit pas circonspect sur la portée et les conséquences do mesures comme celle tendant à leur conférer   sans plus importants changements de contexte   le pouvoir de délivrer les permis de construire. C'est en vérité toute l'organisation des pouvoirs locaux qui est en cause : donner de telles compétences ponctuelles aux élus peut être un leurre : le système administratif français leur permet à la fois de proclamer, comme des charbonniers, qu'il veulent être maîtres chez eux (sans les aider à percevoir qu'une commune appartient non seulement à ses électeurs, mais à ses morts et à tous ses futurs enfants ainsi qu'à ceux qui y passent ou y séjournent) et de bénéficier de bien des alibis. Ils dépendent en effet largement des ressources que leur procure l'Etat et ou des autorisations et conditions que celui ci donne ou pose, si bien qu'il n'y a pour personne, dans la plupart des domaines, de lien clair entre la responsabilité des moyens et l'imputation des résultats. !

Lorsque les acteurs sont de qualité, l'équilibre français des pouvoirs permet, grâce à l'enrichissement qu'apporte tout dialogue, des résultats localisés exceptionnels, mais à  côté de belles enclaves, combien vastes sont les espaces marqués par la laideur et l'échec.

Par contre, il est sûr qu'entre la réussite mosellane et le régime allemand des collectivités locales il y a un lien étroit.

Si nos communes étaient d'abord plus puissantes, sinon par leurs dimensions, du moins par une collaboration en profondeur moins fictive qu'aujourd'hui, si les élus locaux avaient lors¬qu'ils regardent leurs cités ou leurs villages le sentiment de se regarder dans la glace (au lieu de pouvoir toujours trouver un coupable ailleurs) , s'ils disposaient, au lieu de se comporter comme des assistés dans le cadre de notre régime subvention¬niste, sous réserve des péréquations indispensables entre riches et pauvres, de responsabilités fiscales directes plus importantes, des facteurs décisifs de changement de mentalité interviendraient enfin et le grand courant de sensibilité à l'environnement qui commence à se diffuser dans toute la population française trouverait un meilleur terrain pour engager la réforme de mœurs relâchées qui, à l'image de notre société en morceaux, produisent  souvent~aujourd'hui comme hier, un urbanisme à la fois coûteux et incohérent.

La leçon mosellane c'est que le bonheur du cadre de vie dépend évidemment moins de l'action  -  aussi indispensable qu''insuffisante  de services ministériels - que de la discipline collective, des sentiments de fierté régionale et de la réforme de l'ensemble de la Nation. "

PS. 2008 : C'est donc bien dans les thèmes  et dans les objectifs d'un remodelage de l'organisation  territoriale  que s'intégre la question des moyens de la qualité quotidienne et esthétique de l'existence, d'autant qu'il est manifeste que le bonheur de vivre - ce qui devrait quand même être un souci majeur des responsables des villes, bourgs, banlieues et cités -  n'est certainement pas faciité par  des cadres de vie multipliant laideurs, pollutions, aggressions et préparant ainsi celle des hommes dans la foulée de celles des choses.



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Mardi 28 octobre 2008 2 28 /10 /Oct /2008 05:38
- Par Gérard Bélorgey - Publié dans : histoire et societe - Ecrire un commentaire
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L'ampleur et la solennité des cérémonies, la part exceptionnelle donnée aux explications, la vague de compassion qui ont accompagné la mort au combat de soldats français engagés en Afghanistan ont la vertu de célébrer la solidarité de la Nation avec son corps expéditionnaire et avec les familles de si jeunes combattants .

Voilà, en même temps,  autant de signes qu'une société au point  d'évolution de la nôtre ne sait plus assumer  ce qui était par le passé la normalité d'un conflit et des pertes en vies humaines qu'il peut impliquer. Aurait-on autrefois imaginé  qu'un chef de l'État soit  présent et sur les lieux et  dans une commémoration nationale immédiate à la suite  d'engagements meutriers de nos troupes, imaginé qu'un tel soutien moral ait pu se déployer, au long des batailles,  devant les victimes des guerres mondiales, puis coloniales ?

Il est vrai que la mort, d'où qu'elle vienne, est aujourd'hui - dans un cadre de vie qui a depuis longtemps largué les capacités d'encaissement d'hier -  partout refusée par une société qui la refoule dans l'invisible, ou lorsqu'elle ne peut être cachée -  et de surcroît  frappe des hommes et des femmes dans la force de leur jeunesse  - s'emploie à l'exorciser par des cérémonials qui  font appel toujours désormais à la présence des personnalités publiques dont le métier est largement devenu celui de s'incliner devant des cercueils et des détresses. Or, à la différence des victimes de catastrophes de la route, de crashs d'avions,  tremblements de terre, cyclones ou d'inondations, à la différence même des victimes d'une folie meurtrière d'un tueur, les victimes  d'un conflit armé ne sont pas des victimes d'accidents ou de circonstances difficilement prévisibles et maîtrisables, mais les résultats logiques probables  d'un risque  qui doit être consciemment assumé. 

Ce n'est pas seulement parce qu'il faut faire, en l'espèce,  accepter les risques pris par la France et ses forces armées  que tout un appareil public d'explication, d'hommage et de compassion est  déployé; mais parce que, par leur rejet  du scandale qu'est, à leurs yeux,  la mort violente exclue de  l'horizon qu'ils admettent  pour eux-mêmes et leurs enfants, nos contemporains, fétichistes de la sécurité maximale ,  attestent qu'ils refusent la logique  voulant qu'une Armée soit  faite non seulement pour dissuader l'ennemi par  son existence, mais aussi pour affronter réellement des adversaires désignés  et en payer, le cas échéant, le prix en vies.

Si ce prix venait à frapper des membres d'une armée de conscription - comme en Algérie à laquelle font tant penser les horizons des pistes afghanes, encore que les Talibans doivent être beaucoup plus étoffés et mieux armés que les khatibas FLN - l'opinion n'en serait peut-être pas plus émue, parce que la conscription veut dire, d'une manière ou d'une autre, que la Nation - ou l'une de ses parties -  est "en danger" et, dans un tel cas, le sacrifice est mieux compris, sinon consenti. que s'il s'agit de payer pour une cause plus lointaine.

Or,  à l'armée de métier correspondent précisément souvent des missions dont le lien est moins fortement clair avec la sauvegarde de la Nation. C'est pourquoi  les pouvoirs publics ont justement rappelé que notre engagement en Afghanistan était un  combat non seulement pour nos valeurs, mais aussi  contre le terorisme international et donc, directement, pour la  sécurité de chacun.

Même si l'armée est devenue de métier et que le sort frappe ainsi des volontaires   présents pour de courtes périodes sur ces théâtres d'opérations externes ( alors que le corps expéditionnaire d'Indochine y a laissé longtemps, ou réemployé plusieurs séjours,  de mêmes unités et que c'est souvent plus d'une année que passaient des  appelés en AFN), l'engagement de ces volontaires, poussés souvent par le recherche d'un  emploi de bon niveau, a sans doute été rarement vécu comme une haute probabilité de l'épreuve des combats, d'autant que même les encadrements - sauf dans  certaines  éxpéditions  africaines ou balkaniques - n'ont que rarement  connu aujourd'hui l'épreuve du feu. Autant de facteurs qui  ne favorisent pas un consentement de l'opinion à  des pertes en vies humaines parmi les nôtres.

Notre société n'est plus gouvernée par Mars,  mais par Mercure. Toute la valeur qui s'attache à notre appréciation de la paix, du commerce  et du confort a pour contrepartie une espèce d'impuissance à concevoir que l'on puisse être en guerre. Certes, en Afghanistan,  au petit pied.  Mais que se passerait-il si notre monde avait à faire face à une grande épreuve de forces ? Aujourd'hui,  ni notre appareil militaire très sophistiqué et qui ne peut opérationnellement mobilser qu'une fraction de ses forces, ni surtout notre "mental" - comme disent les sportifs  - ne sont sans doute  prêts à de réels combats accompagnés des pertes que, malgré les technologies avancées, ils impliquent toujours,  s'ils venaient par malheur à devoir être conduits. 
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Vendredi 22 août 2008 5 22 /08 /Août /2008 17:46
- Par Gérard Bélorgey - Publié dans : histoire et societe - Ecrire un commentaire
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Mai 1958 : la menace des sticks de parachutistes contre la IVeme République
Mai 1968 : les mouvements étudiants, les grèves , la négociation de Grenelle

J'ai déjà produit en extraits de Bulles d'Histoire ( ouvrage disponible sur <www.alapage.com> dans la rubrique "mai 1968" ) "la négociation de Grenelle" et "Les mois de mai 1958 à Montpellier et de mai 1968 à Paris", mais en hommage à  Raymond  Vivant, préfet de l'Hérault en  1958, à cette époque où j'étais stagiaire de l'ENA dans ce département, je tiens à rééditer aujourd'hui  :

- UN BON VIVANT / 1958


Avant l'arrivée des rapatriés,  Montpellier était encore une ville languedocienne de moins de cent mille habitants sous les tuiles romaines. Avant l'arrivée des rapatriés, ceux qui le deviendraient ne voulaient naturellement pas le devenir. C'est bien pourquoi, en 1958, avec une part de l'armée et avec des factions politiques, ils avaient préparé le coup d'État que devait récupérer et transformer le Général. En mai, on attendait, en Languedoc, les sticks de parachutistes. Personne de l'establishment ne croyait au message de Jules Moch invitant à faire face par tous les moyens. Les FTP, toutefois, recensaient leurs stocks d'armes de la Résistance. Aux deux extrêmes,  se préparant à en découdre, on comptait les siens et ses moyens.

Un grand préfet républicain au visage de sénateur romain en avait vu d'autres. Il avait été des réseaux qui avait réussi l'opération Jéricho : l'évasion des détenus politiques d'Amiens, combinée à un raid d'aviation sur la prison. Lorsqu'un de ses amis, avec lequel il avait vécu le coup, s'est trouvé venir pour  une mission d'inspection générale du centre hospitalo-universitaire, l'enquête a été déléguée au stagiaire que j'étais. Les deux hommes avaient mieux à faire : des souvenirs historiques à célébrer. Et ils sont partis, survivants, bras dessus-bras dessous, vers les cités, les plages, les restaurants, respirer l'air du midi et le parfum de leurs vies sauves. Mais ce haut fonctionnaire apparemment léger était si fin qu'il fit largement reprendre le rapport d'enquête, compte tenu de tout ce qu'il savait du fonctionnement de l'hôpital et des personnalités hospitalo-universitaires se consacrant parfois plus à leurs vignes qu'à leurs services et à leurs chaires. D'ailleurs, il connaissait aussi à l'avance tout ce qu'il y avait dans les notes des R.G.. Son directeur de cabinet, qui venait des services français d'information en Allemagne occupée, mettait cette expérience et la consommation de nombreux bocks de bière, dans le café d'en face - celui, évidemment, de la préfecture,  qui lui tenait largement lieu d'annexe - à essayer de lui apporter des "scoops" dont la collecte lui coûtait des centimètres de bedaine. Il rageait de voir se lever vers lui les yeux malicieux du patron pour lequel l'information n'était pas fraîche ou était incomplète. Le patron  faisait aussi semblant de signer les parapheurs sans regarder, mais lorsqu'on lui a glissé un papier pour le piéger, il l'a repéré de suite. Il recevait sans cesse. Il se promenait partout. Il honorait les mets et les vins. Il n'était que louanges pour les hommes et hommages pour les femmes. Il  était amène. Il mettait en confiance, il faisait son miel. Il était dans la population comme un poisson dans l'eau. Il n'était pas difficile d'avoir naturellement placé l'adjectif "bon" devant son nom, tellement il respirait le bonheur de la vie et cherchait à en donner. Lorsqu'il faisait ses tournées de canton en canton, il allait toujours sur les marchés et lorsqu'il est parti, bien que presque personne ne se souvienne de lui aujourd'hui, il fut pleuré par les marchandes et les pratiques. Ce qui ne l'a pas empêché de faire un bien petit score, lorsqu'en retraite, plus tard,  il s'est présenté à quelque élection dans ce pays.

Après l'appel du ministre de l'Intérieur qu'il tenait en grande estime, mais où il voyait un rêveur d'une autre République, il fit avec élégance quelques légères aquarelles, une boite de peinture à l'eau ouverte sur son bureau, tout  en dictant un ou deux rapports sceptiques pour Paris. Lors d'un cocktail en ces temps là, dans la grande verrière faisant, avec toutes ses plantes vertes, salon d'hiver de la préfecture, il a tout d'un coup disparu des yeux de ses invités. Il y avait parmi ceux-ci les communistes, les socialistes et les amis des putschistes, des membres de la famille radicale dont il avait épousé une héritière politique,  ces professeurs d'université qui étaient aussi propriétaires terriens, quelques peintres sétois, des commerçants et des importateurs de vins, des journalistes, des viticulteurs dont les dots des filles se comptaient en dizaine de milliers d'hecto ( on disait dans les bals de préfecture qui existaient encore "allez donc jeune homme inviter une telle :  "elle pèse tant d'hectos" ). L'hôte a réapparu, en bon grand diable, de derrière un sofa Napoléon III, avec une bouteille de pastis dans une main et sa mitraillette de résistant dans l'autre, en disant tout souriant :
 
«  mesdames, messieurs , je ne sais pas avec  laquelle de ces deux mains, je vais les accueillir? ».

En attendant, sans qu'on puisse savoir s'il était sérieux ou plaisantin,  il avait fait mettre une bonbonne de gaz lacrymogène dans mon bureau de stagiaire dont la fenêtre était à l'aplomb de l'entrée du public de la préfecture, en me donnant la consignes de la jeter par la fenêtre si des manifestants voulaient forcer la porte.

Ni ces manifestations, ni le putsch métropolitain n'eurent lieu. Mais vint néanmoins le premier quatorze juillet des vainqueurs, c'est à dire celui ressenti alors, un temps, comme celui  de l'armée. Le préfet appela sa femme et ses collaborateurs pour leur tenir ce langage : «  Ils en font bien des pompes ces militaires. Ils vont voir ce qu'est un préfet de la République. Ma chérie, tu vas me recoudre dans ma tenue N° 1, dans la tenue d'Empire. Et vous, il va falloir m'aider, parce que je ne l'ai pas portée depuis ma jeunesse et que j'ai grossi ».

Lorsqu'au matin on parvint à le faire rentrer dans la culotte à la française au dessus des bas et des escarpins à boucles, dans la veste d'habit ceinte d'une écharpe tricolore et festonnée des décorations fastueuses et qu'il eut placé sur sa tête lisse et ronde, le bicorne aux plumes blanches, on le livra ainsi depuis la noire voiture officielle, sur l'estrade dressée, pour la revue des troupes,  place de la Comédie - dite de l'oeuf, avec son estomac un peu de la même espèce - au milieu d'une pléiade d'officiers supérieurs et généraux qui portaient leurs banales tenues d'été .

Quelques jours après deux choses se sont produites. Un ministre du nouveau pouvoir qui avait bien intrigué dans la Région où il avait été battu à plusieurs reprises est venu en visite à l'issue de laquelle il s'est entendu dire : « Monsieur le ministre, je ne vous raccompagne pas. Ici, vous connaissez le chemin de la sortie ». Au Journal Officiel de ce jour là était publié l'arrêté qui supprimait pour l'éternité la tenue N° 1 des préfets telle qu'elle datait de Napoléon Bonaparte.
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Dimanche 13 juillet 2008 7 13 /07 /Juil /2008 12:14
- Par Gérard Bélorgey - Publié dans : histoire et societe - Ecrire un commentaire
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SOUVENIRS DE LA FONCTION DE DIRECTEUR ADJOINT DES STAGES
1965-1967 (suite)


4- Dans ce métier que j’ai fait trop brièvement , car je l’ai quitté  en ne résistant pas à l’intérêt d’être appelé à la direction du cabinet d’un jeune secrétaire d’État à l’emploi, j’ai connu deux à trois générations de futurs hauts fonctionnaires . J’ai « inspecté » une large part de leurs stages. Je les ai inspectés et notés.

Comment les élèves appréciaient- ils ces inspections et comment, d’ailleurs, pouvaient-il les préparer?

 Chacun mesurait ce que ces visites pouvaient avoir comme conséquence sur le rang de sortie. Aussi certains  angoissaient à l’évidence; d’autres, avec talent,  savaient se valoriser au mieux. Certains mettaient trop de complaisance à louer le métier préfectoral, d’autre un goût du panache à le critiquer . Aucun n’échappait toutefois vraiment, à mon sens,  à l’opération vérité de ces missions. La réussite ou non de la visite était, il est vrai, un des facteurs de la note de stage, mais devait naturellement être  pondérée en fonction d’une part de la psychologie de l’ élève, de sa capacité d’aisance ou de ses facteurs d’inhibitions, d’autre part des facilités ou des difficultés que le stage comportait pour le montage même de cette visite.  Qu’il y eut ou non invitation à dîner (avec élève et rarement  sans lui,  ce qui était, alors, un point défavorable) chez le préfet, que celui offre ou non l’hospitalité au missionnaire des stages, etc.. était déjà des éléments d’estimation du degré d’insertion et de réussite de élève ( dont il restait à savoir qui  était responsable, du  stagiaire ou du préfet!) ; que l’ élève dispose ou non d’un bureau convenable et bien situé; qu’il ait exercé ou non des fonctions d’intérim d’un responsable de l’équipe, ou, pour le moins, ait été chargé de dossiers appréciables,  etc..autant d’éléments à prendre en compte avec néanmoins toutes les prudences nécessaires dans les comparaisons. Car le déroulement des stages pouvaient dépendre de facteurs très contingents :  un élève laissé en position marginale pouvait tout d’un coup se rendre indispensable parce que des événements graves dans le département le faisaient mobiliser, alors que sans ces circonstances ses capacités eussent été ignorées; un changement de préfet pouvait tout modifierdu vécu d’un stage. C’est en définitive la combinaison de l’intelligence de l’élève à savoir expliquer son vécu du stage avec un effort d’analyse pertinente  par  la direction des stages des conditions inégales  et des circonstances variées de ceux-ci  qui pouvait parvenir à réduire le pur facteur de chances gouvernant souvent de telles situations afin d’en réduire au mieux la portée dans les notes respectives données aux élèves.

Comment les élèves ressentaient-ils ces notations ?

J’ose penser que la quasi totalité d’entr’eux - y compris ceux qui eurent des péripéties - ont mesuré avec quelle conscience nous faisions ce travail délicat d’appréciation. Ont-ils eu, par la suite, l’occasion d’exprimer de la gratitude pour leur inspecteur des stages ou d’indiquer qu’ils avaient motifs de lui en vouloir ? Peu d’entre ceux que j’avais visité et qui savaient ma part de responsabilité dans leurs notations ont eu l’occasion ultérieurement de s’en sont ouvrir à moi. Quelques uns pour me remercier de les avoir aider à bien conduire leurs stages ou de les avoir tiré d’un mauvais pas. Un ou deux seulement  pour me reprocher une note qu’ils avaient estimée insuffisante,  ce qui ne signifie pas qu’il n’y pas eu sensiblement plus d’élèves amers, car la règle du jeu dans la suite de la carrière semble être faite de deux choses : un culte des souvenirs de stage, mais aussi une grande pudeur sur les sentiments qu’inspire aux anciens élèves la manière dont ils ont été jugés.


Rétroactivement, je me reproche d’avoir donné - « bluffé » peut-être par quelques élèves habiles - quelques trop bonnes notes, mais je ne vois pas de matières à remords dans les quelques notes sévères que j’ai pu proposer. Obsédé par la peur d’être injuste, j’ai sans doute - mais il faudrait des études de séries statistiques de l’Ecole pour mesurer ces choses avec finesse - très largement regroupé mes notations dans des moyennes convenables avec un carré de dispersion assez ouvert mais très peu de notes basses ou très hautes.

5 - Telle est l’ambiance de cas de conscience permanent qui se vivait à la direction des stages. Mais cette expérience comportait aussi ses richesses et ses plaisirs.

Les premiers étaient de circuler dans tous le pays, d’être accueillis dans les préfectures, d’en comprendre les charges et les ressorts, d’en découvrir les dossiers et d’en voir les hommes. C’est grâce à cette fonction à la direction stages que j’ai compris la France des années 60/70, que j’ai formé mon esprit et que j’ai constitué mes dossiers sur toutes les grandes questions du temps , en particulier pour tout ce qui concerne l’administration et l’économie du Territoire . C’est d’ailleurs l’époque où j’ai pu préparer l’ouvrage que je devais publier en 1967 :  « Le Gouvernement et l’Administration de la France ( Armand Colin -  Collection U) et que préfaçât si élégamment François Gazier). Il naquit de mes enseignements et de cette expérience et découverte; il put être le regroupement en un seul ouvrage de thèmes de droit public, de sciences politiques, d’économie publique et de géographie du Territoire, première éditoriale de synthèse qui nourrit ensuite des générations d’étudiants. A cette même époque, les matières premières que je trouvais à la faveur de mes déplacements et des informations et études qu’ils me permettaient en me donnant la chance de pouvoir faire concrètement de très nombreuses comparaisons d’un département à l’autre,  me conduisirent à être mobilisés dans des groupes de réflexion du ministère de l’Équipement pour la réforme de celui-ci (sous l’impulsion de E. Pisani) et pour des recherches sur les questions foncières, l’administration locale et l’urbanisme. Je dois à l’Ecole de m’avoir donné, incidemment, à cette époque la formation pour cela.



Mais je veux achever ces souvenirs sur celui des réunions régionales de stagiaires qui étaient un peu les fêtes de cette vie, encore qu’elles fussent aussi des épreuves supplémentaires pour les élèves qui y étaient l’objet de tests supplémentaires par la direction. Le but de ces réunions regroupant  des élèves relevant d’une ou deux régions administratives était, certes,  de constituer des séminaires de confrontations de leurs expériences, et de « debriefing » et conseils conduits par le staff de l’Ecole, lequel était ainsi mis à même d’avoir des appréciations complémentaires sur chacun des participants . De plus celui ou ceux qui en étaient les organisateurs avaient la charge de préparer un emploi du temps offrant aux participants des découvertes de la Région considérée ( ce qui pouvait d’ailleurs apporter « un petit plus » à l’ élève en charge de cette organisation s’il la réussissait bien); aussi ces circonstances se traduisaient par de passionnantes visites de groupes auxquelles participaient souvent plusieurs membres de la direction de l’Ecole.

A ce titre je me souviens particulièrement d’une réunion de la région Rhône Alpes. François Gazier la présidait. Honnête homme,  grand juriste, il était célèbre pour avoir rédigé les considérants - qui ont les accents de Châteaubriant - de l’arrêt Dehaene sur les limites du droit de grève. Il avait aussi une notoriété de véritable alpiniste et il était l’auteur d’un  "Que-Sais-je" sur l'Alpinisme,  d'ailleurs  épuisé. Il ne fut pas étonnant que la réunion se tint à Chambéry, puis ensuite  en  Vanoise. La journée s'acheva tard dans la nuit, je crois dans un hôtel de Pralognan,  par de longs débats dans les nourritures et les tabagies. Le directeur invita chaque éprouvé par ces excès à se tenir néanmoins prêt avant l'aube du lendemain. Bien avant que le jour ne se lève, nous apprîmes que nous partions sur le refuge Félix Faure, ce qui s'accomplit à peu près. Lorsque la cohorte - dont bien des membres n'avaient ni expérience, ni équipement -  y fut regroupée, notre guide donna, au delà des névés qui s'élargissaient, des moraines, des glacis et de quelques arrêtes, l'objectif immédiat de la Rechasse. Ce fut une belle équipée dans laquelle chacun mit toute son énergie. La note de stage ne s'y jouait-elle pas? Mais les courages déployés ne purent alléger bien des jambes, ni débloquer tous les poumons. Quelques uns seulement gagnèrent l'épreuve et en tirent encore une fierté. Les autres, les vaincus de la randonnée - dont je fus en même temps que le serre-file des éclopés - ne furent pas pénalisés; mais ils en tirèrent une leçon et une ambition : mieux apprendre, avec celles de l’administration,  les disciplines de la montagne. Pour ma part, je dois aussi cela à François Gazier.
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Mardi 8 juillet 2008 2 08 /07 /Juil /2008 11:48
- Par Gérard Bélorgey - Publié dans : histoire et societe - Ecrire un commentaire
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C'est à la demande du "comité pour  l'histoire de l'Ena" ( je crois que c'est le nom) que j'ai rédigé il y a quelques années ces souvenirs de la direction des stages  dont je fus l'adjoint de 1965 à 1967. Je ne sais pas quelle en a été l'utilisation. Mais il se trouve que l'un de mes anciens élèves stagiaires ( curieux de savoir d'ailleurs comment je l'avais alors "noté" ) et  récent interlocuteur - qui est très attentif aux documents singuliers d'intérêt historique sur la Veme république - a pris conscience, lorsque je lui ai raconté ce métier, quel gisement de portraits ( à l'époque de leur jeunesse) de hauts fonctionnaires ou d'hommes politiques pouvaient  constituer les archives de cette direction des stages, puisque ses responsables faisaient une note très précise et développée sur la manière dont ils "ressentaient" chaque élève.

Voici donc ( en deux parties) la description du système appliqué et l'hommage que je veux en même temps rendre à François Gazier, alors directeur de l'École)


 
SOUVENIRS DE LA FONCTION DE DIRECTEUR ADJOINT DES STAGES
1965-1967 ( première partie)

1 - Précédemment  à ma nomination comme directeur adjoint des stages à l‘École, je venais d’exercer durant deux ans environ la fonction de directeur de cabinet du préfet du Rhône et de la région Rhône Alpes, après avoir été de 1961 à 1963, chargé de mission au SGG. J’étais donc dans l’esprit d’investir dans la tâche qui m’était confiée une double expérience d’observation du fonctionnement de l’État central au moment où se rôdaient les institutions de la Veme République et du fonctionnement territorial de la Nation au moment où montaient en puissance la régionalisation, les questions d’urbanisme, l’aménagement du Territoire, les collaborations intercommunales.

La direction des Etudes, sous les impulsions successives de deux universitaires ayant d’autres centres d’intérêt,  laissait d’ailleurs très largement à la direction des stages le soin du pilotage des élèves dans ce domaine. Au sein de cette direction des stages, un certain partage de tâches eu lieu avec Jean-François Noiville, lui-même directeur des stages et issu des Affaires Étrangères. Il prit en charge les visites et les contrôles des stages en ambassades et à l’étranger, ainsi que, pour des commodités de déplacement, ceux des Départements Français d’Amérique et des PTOM du Pacifique, ainsi qu’une part des stages territoriaux en métropole, tandis que, dans la plus complète autonomie qu’il m’accorda, j’assurai le suivi des autres, dont ceux de l’Océan Indien (Djibouti et Réunion).  
En effet, j’arrivai dans une équipe marquée par le souci de la complémentarité dans la meilleure utilisation possible des compétences de direction qui étaient exercées par la diversité et dans la cohérence. Cette direction -  dont la logistique était assurée par Robert Chelle en tant que secrétaire général également très vigilant à l’égard de toutes les situations humaines et exerçant avec discrétion et efficacité une apaisante  influence -  était coordonnée par le Conseiller d’État François Gazier s’appliquant avec  rigueur à garantir la formation de chacun au service de l’État, dans l’observation de la plus extrême équité dans les chances données à tous les éléves.

2 - Cette question d’équité était bien le problème cardinal de la direction des stages aux différents stades de l’affectation dans un département, de l’assistance technique au cours du stage et de la notation de celui-ci.
 
Choisir, d’abord,  pour chaque membre de la promotion  un département de séjour devait concilier les principes du stage « de dépaysement et de formation », des contraintes familiales que certains élèves pouvaient connaître et, autant qu’il était possible d’en percevoir les termes, une chance d’adéquation entre la personnalité de l’élève et celle du patron de stage ( et/ou de ses collaborateurs). L’estimation des caractéristiques des équipes préfectorales dans les lieux  de stage était donc un élément de l’équation à une époque où le corps préfectoral était peu homogène, ou l’adoption de l’ENA n’était pas parfaite, où des disparités appréciables pouvaient exister aux échelons locaux ( conditions d’accueil, d’association à la vie préfectorale, possibilités de logement, etc.). La ventilation des stagiaires entre les différents postes était donc, au départ, un exercice collectif auquel présidait d’ailleurs en conclusion François Gazier.

Le suivi des stages impliquait l’analyse des documents demandés aux élèves (rapport d’arrivée, d’étape, thèmes d’études,  etc.) et, surtout , une visite in situ. .  Celle-ci, par des entretiens avec l’élève et avec ses patrons de stage devait permettre d’apprécier la manière dont se déroulait le séjour , à partir d’un canevas de constats applicable à tous les cas : conditions pratiques, morales, travaux pris en charge, relations avec le milieu local (dont la société civile), et, bien évidemment,  degré de participation obtenu à la vie administrative. Si cette intégration n’était pas assez bien offerte par la préfecture d’accueil, la responsabilité de l’élève n’était pas retenue, mais il était alors souhaitable de constater que celui-ci savait trouver des formes de compensation à cette situation marginale, notamment en investissant son temps dans l’analyse des services publics et  la compréhension des problèmes locaux, ainsi qu’à travers ceux-ci, de ceux du pays.

Il faut bien mesurer que, dans l’ordre, le premier but de la direction des stages n’était pas d’aboutir à une notation des élèves, mais de leur faire réussir, fut-ce chacun à leur manière, le stage. Notre première mission était donc bien une mission d’accompagnement psychologique, d’assistance technique et de conseils pratiques aux élèves pour qu’ils conduisent bien leur stage tout en poursuivant les formations discursives ( lectures, etc.) par lesquelles l’étayer et en sachant faire la liaison entre les deux démarches par des découvertes de dossiers à étudier. Il était aussi pertinent de veiller à ce qu’ils aient l’occasion de relations non administratives avec le milieu local.. Cette mission d’assistance technique comportait aussi, en tant que de besoin, une action psychologique, sinon pédagogique, auprès des milieux préfectoraux d’accueil.

Autant qu’une appréciation de l’élève, les visites conduisaient à une appréciation des préfets de manière, dans la préparation de la notation, à pondérer l’une par l’autre. La plupart du temps, cette notation terminale ne pouvait équitablement mûrir qu’à la faveur d’une seconde visite par laquelle se vérifiait comment avaient pu être mises en oeuvre les préconisations formulées par la direction tant envers les stagiaires qu’envers le corps préfectoral d’accueil.

J’ai connu quelques cas exceptionnels mais réels d’incompatibilité avérée entre préfet et stagiaire révélant, dans certaines circonstances, soit que le premier n’aurait pas du être retenu comme patron de stage, soit que le second pouvait difficilement trouver un  avenir dans la fonction publique. Il est arrivé qu’il fallut pour le sauver - ou du moins le tester -  retirer un élève d’une affectation et lui donner sa chance ailleurs et, dans un cas, je crois, l’inviter à renoncer à une carrière publique..

J’ai connu aussi quelques dérapages de stagiaires qui, dans des situations délicates, avaient reçu par hasard ou s’était porté vers des rôles empiétant sur des responsabilités politiques, ayant même créé quelques imbroglios et qu’il  fallut recadrer

Ces visites des stages et les ajustements qu’elles suggéraient étaient toujours des exercices d’analyses psychologiques et parfois de véritables exercices diplomatiques. Lorsqu’il y avait doute sur une situation  ou  débat sur un niveau, le directeur et le directeur adjoint pouvaient dédoubler sur un même poste leurs démarches, afin de se concerter pour en tirer les conclusions de conduite à tenir ou de note finale à arrêter.

En toute hypothèse les visites donnaient lieu à des comptes rendus détaillées de chacune d’entr’elles. Ces comptes rendus, tout en observant le canevas assez strict des éléments à prendre en compte et tout en s’efforçant d’aboutir à une palette de critères d’appréciations communs à tous les stages, constituaient chacun de petits morceaux littéraires et parfois de morceaux de bravoure pouvant modestement s’apparenter à des peintures de « caractères ». Placés aux dossier des élèves comme des départements, ils étaient archivés par la seule  direction et je n’en ai pas gardé traces. Exercice d’objectivité et de description de personnages en situation, ils  constituent certainement, par la sincérité de leurs notations sur les élèves et sur leurs patrons de stage,  des documents pouvant être souvent savoureux, parfois décapants et toujours délicats .

3 - Comme était délicate à mes yeux toute la démarche d‘appréciation des stagiaires :
 
- avec une formation administrative, juridique, économique, et avec une certaine expérience annexe de l’enseignement par les conférences que j’avais données  à l’IEP, j’étais sans doute apte à contribuer à la formation des élèves, mais étais-je vraiment outillé pour le métier que je faisais?  Malgré une certaine connaissance, quoique  limitée dans le temps du milieu préfectoral, étais-je vraiment aussi le psychologue adéquat  qu’exigeaient ces tâches ?

- l’exercice de l’appréciation des stages aboutissait d’abord à dépeindre les traits des stagiaires, leurs capacités d’adaptation, mais au fond, de même , leurs vertus et carences, défauts et qualités et, ensuite, en  définitive, à confronter ceux-ci et celles-ci à une certaine idée du serviteur de l’État. D’un côté, on disséquait des personnalités - un essai d’opération vérité -; de l’autre on appréciait des potentialités de service de l’Etat - un risque de spéculation en vertu de canons imprécis. Avec, à la clef, tout le risque de la « cote d’amour » subjective.

- l’un des risques était de privilégier les élèves bénéficiant d’un avantage culturel à raison de leurs milieux d’appartenance et d’être ainsi injuste à l’égard de ceux émanant de milieux et d’itinéraires sociaux les préparant moins bien ; le risque symétrique n’était-il de ne pas assez prendre en compte l’intérêt de l’État qui avait tout avantage à ce que l’on tienne compte des acquis culturels qui mettaient d’emblée certains élèves favorisés par leur héritage  en harmonie avec les besoins du service public ? Dans un même ordre d’idée, il était clair que les capacités des étudiants et celles des fonctionnaires issus du second concours à « entrer » dans la vie administrative n’était pas de même nature et que ceux de la seconde catégorie qui avait été de vrais fonctionnaires dans des services ( mais non des enseignants plus proches des étudiants) bénéficiaient au départ d’une prime à l’intégration.

Malgré la diversité des profils des élèves et de leurs origines comme de leurs centres d’intérêt, il fallait aboutir à les classer relativement les uns par rapport aux autres. S’il était aisé dans certains cas de discerner les meilleurs et les moins bons, dans bien d’autres, il était plutôt possible de ressentir des différences de vocations  entre ceux qui semblaient  plus ou moins aptes à telle ou telle fonctions d’avenir, donc de préjuger en quelque sorte par une note de stage une hypothèse de sortie. Je ressentais des différences et j’avais à conclure par des hiérarchisations.

Car il fallait bien finir par donner des notes de stage à chacun. Certes les préfets faisaient leur propositions, mais il fallait - qu’elles soient fréquemment plutôt favorables ou parfois très méchantes - les décoder, aussi les relativiser les unes par rapport aux autres, surtout les replacer dans les données du dossier de l’élève et  dans tous les contextes qu’avaient révélés les visites.  Cette inéluctable hiérarchisation passait d’abord par une confrontation des appréciations issues de toutes mes visites, un essai de traduction de perceptions de différences de nature en différences de degré de valorisation, ensuite par une confrontation avec les visites de J.F. Noiville, encore par des problèmes parfois délicats de péréquation des notations chiffrées entre les siennes et les miennes, enfin par un lit de justice qu’au vu des éléments que nous lui apportions tenait le cas échéant François Gazier.
 
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Lundi 7 juillet 2008 1 07 /07 /Juil /2008 11:29
- Par Gérard Bélorgey - Publié dans : histoire et societe - Ecrire un commentaire
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