Le papier que je reprends ci-dessous date des années 80. Son intérêt est néanmoins actuel : d'abord, par l'analyse, sur
un exemple, des leviers fondamentaux de la qualité d'un environnement ( que le salut de la planète soit désormais à l'ordre du jour ne doit pas faire oublier, malgré les éoliennes,
les conditions de l'agrément du cadre de vie); ensuite, par sa critique - méritant d'être révisée - des responsabilités d'acteurs locaux dans l'enlaidissement de la France.
Certes, les choses ont changé. Et quelle joie pour moi d'avoir retrouvé au cours d'un "colloque sur le patrimoine" (
manifestations désormais à la mode, mais il faut bien en passer par là ), l'un des maires de Sologne sur lequel dans la fin des années 70, en tant que préfet de Loir et Cher, avec la
complicité de quelques écrivains et artistes, le soutien de quelques politiques attentifs et avec le concours de quelques architectes, j'avais appelé les langues de feu de la révélation "esthètique" , au cours d'une journée (à laquelle étaient invités tous le acteurs des
zones sensibles en voie d'être saccagées) qui s'appela la Pentecôte architecturale . Cet homme avait été si bien touché par la grâce que d'une part il s'attela dans ses mandats à
faire au mieux et fit de sa commune le joyau de la région et que, d'autre part, il se fit militant de cette foi ...ce qui le mena à la session où nous nous
retrouvâmes.
Mais quel changement et jusqu'où? Avec les décentralisations et les réformes multipliées du droit des sols et de la
construction, il faudrait pouvoir apprécier les progrès et les.... reculs advenus en trente ans et certainement très disparates selon les tempéraments
propres des décideurs élus. Il est vrai que la conscience de ce qui agresse ou satisfait a évolué : par une attention positive en faveur de la sauvegarde des cohérences culturelles locales
, quoique souvent perturbée par des propagations de fantaisies, de complaisances, de snobismes et de goûts que l'on dira - selon les siens propres - ravageurs ou féconds, ce qui illustre
bien que lorsqu'il n'y a plus de discipline incontournable, la liberté ( technique et politique) de faire crée l'aléatoire, le meilleur ou le pire, appécié de l'une de ces manières ou de
l'autre par tel ou tel esprit : nous ne sommes plus une civilisation (constituée de qui, la plupart du temps, se ressemble et du moins, toujours se reconnaît) mais l'immense
supermarché de tous les possibles. L'Europe ne doit-elle être d'abord une marqueterie cohérente de paysages humains agréables , ou du moins, vivables ? Et n'est ce en des sensibilités et
satisfactions, ainsi présentes en chacun de ses habitants, qu'elle aurait les racines de ses identités et les sèves de sa force?
LA LECON MOSELLANE
" Entre deux coteaux abrupts plantés de vignes
et parfois frappés de cadrans solaires (pour compter la durée d'ensoleillement jusqu'aux vendanges tardives ?) coule la puissante rivière ardoise sur laquelle passent les bateaux promenades et
les chalands poussés, canalisée souvent mais toujours belle. Ardoise aussi est la couleur de tous les toits coiffant les grosses maisons dominées de clochers pointus ou bulbeux. Dans chaque
village ou petite cité, les volumes et les couleurs s'enchaînent harmonieusement en constituant un habitat continu et sans fausses notes. La construction nouvelle se marie et s'appuie à
l'ancienne, les nombreux petits immeubles à colombages ne sont pas des musées, mais vivent de toutes leurs fenêtres fleuries et les pastels souvent vifs des façades baroques ajoutent parfois un
air d'opérette à ce décor qui est aussi le cadre d'activités intenses : agricoles, artisanales, touristiques et de transports ; en témoignent les nombreuses informations routières, commerciales,
administratives et hôtelières qui fleurissent partout mais qui sont réalisées dans des teintes, des dimensions et des caractères qui n'outragent pas l’œil.
La ligne des bourgs, leur desserte par des voies d'accès habilement faites et favorisant un stationnement non agressif des voitures sont en cohérence avec le paysage que ne dégrade aucune dispersion des maisons ; au contraire le groupage de celles ci favorise l'enterrement de presque toutes les servitudes de telle sorte qu'apparaissent très peu de poteaux téléphoniques ou électriques et que, dans bien des cas les antennes de télévision individuelles elles mêmes ont été remplacées par un unique récepteur collectif discret.
Ce cadre de vie réussi se déroule sur 150 kms dans un pays qui n'a pas pourtant, je crois, de ministère de même nom, entre Trèves et Coblence dans la vallée allemande de la Moselle.
Où donc en France un environnement réunissant aussi bien l'intégration de la nature, de l'agriculture, du commerce sans que la protection des sites stérilise pour autant le foisonnement de la vie moderne peut il, sur un aussi long parcours se voir et s'apprécier ?
La Loire n'offre plus que quelques parcours de grâce dans des sites trop espacés tandis qu'à l'aval et à l'amont des principale localités on a laissé souvent se développer des constructions disparates et éparpillées qui compromettent définitivement bien des horizons envahis de servitudes et de pollutions ; combien souvent abîmées et enlaidies sont les vallées des autres fleuves. En définitive, il faut aller dans la France presque à part, celle des escarpements montagneux ou des provinces profondes comme certaines parties de,Bretagne, comme l'Alsace, comme le Quercy ou le Périgord pour retrouver des correspondances mais ô combien plus brèves et moins homogènes à ce que représente cette vallée allemande.
Aussi, faut il se demander comment cette synthèse de qualité et de développement est elle possible ? D'abord et certainement par une obéissance ancestrale aux exigences du milieu~ autrefois, seuls les ouvrages féodaux qui ponctuent encore de quelques burgs les rives mosellanes pouvaient s'implanter sur les pentes raides et dans leurs bois inhospitaliers ; aujourd'hui la haute rentabilité des terres à vignobles exigeant beaucoup de travail et de protection s'oppose au mitage. Voilà les facteurs ayant certainement créé la discipline de base qui fait l'habitat groupé.
D'ailleurs, et sans doute comme dans tous les "arts', en architecture aussi , certaines contraintes fondamentales sont salutaires, tandis que la liberté ouvre toutes les portes de l'aléatoire, c'est à dire du meilleur et du pire. Si nos maisons rurales et, plus largement, la plupart de nos constructions d'autrefois, qu'il s'agisse de constructions isolées ou enchaînées, s'intégraient si bien au paysage qui les portait, c'est parce que les constructeurs n'avaient pas le choix ; ils étaient obligés d'obéir aux contraintes du sol, du matériau et du climat et cette règle donnait aux maisons des provinces de France, d'une part entre elles cet air de famille, d'autre part cette cohérence avec leur décor qui fait leur logique et leur charme. Les techniques modernes de construction permettant de faire "n'importe quoi n'importe ou" (et les obligations de prix de revient les seules qui restent conduisant souvent de surcroît à le faire au moindre coût, il n'y a plus de garantie physique contre les hiatus entre l'habitat et l'environnement et l'on en est venu à chercher à substituer à celle là un faisceau de garanties administratives.
Je sais combien ces précautions sont en France à la fois nombreuses et souvent inopérantes. Je suppose qu'il en existe aussi dans la vallée allemande de la Moselle, mais la question est de savoir pourquoi elles y atteignent leur objectif. Au cadre imposé par les facteurs physiques et économiques, s'ajoute ensuite, à coup sûr, le consentement , ce consentement qu'il est si difficile d'obtenir de nos candidats aux lotissements et aux pavillons. Ce qui peut faire qu'il s'épanouit là bas et qu'il est si difficile à obtenir ici ne tient sans doute , non pas au "tempérament des peuples" explication trop globale donc trop fri¬vole mais à la manière dont les communautés ressentent et gèrent leur propre identité.
Il n'est sans doute pas d'urbanisme (le mot est pompeux pour dire le profil des bourgades, mais nous sommes si déformés que nous n'en trouvons pas d'autres) qui donne le senti¬ment d'être avec bonheur en relation avec son paysage et avec ses acteurs, si les habitants n'ont pas la forte conscience d'appar¬tenir à un "pays" c'est à dire à un terroir et à une fidélité.
C'est bien pourquoi, le respect des patrimoines naturels et architecturaux et la qualité de l'habitat nouveau s'obtiennent plus aisément qu'ailleurs dans les régions qui n'ont pas été ouvertes aux influences cosmopolites comme le sont , au contraire lune large part du nord ou le grand bassin parisien : ainsi est ce dans les pays plus fermés sur eux mémes tels par exemple les versants méridionaux du massif central où l'ouverture longtemps modeste des communications a eu le double effet de freiner le développement économique et de protéger contre les dégradations du cadre de vie, que les altérations et les anomalies architecturales sont les moins répandues.
Mais la réussite n'est satisfaisante que lorsque l'absence de pollution ne s'achète pas de l'absence de fécon¬dation. Ce n'est certainement possible que lorsqu'il subsiste une forte conscience régionale, non pas au sens administratif du terme, mais au sens de l'amour d'un cadre et de formes de vie soit hérités des ancêtres, soit découverts avec respect ta par les nouveaux arrivants.
Pour qu'il en soit ainsi, il faut encore que les hommes et les femmes nés dans ces pays, ou que la vie y a portés se sentent responsables.
Après la discipline de la géographie humaine, après le consentement à la tradition, c'est vraisemblablement le régime de gestion de la vie collective qui peut contribuer à expliquer un succès comme le succès mosellan. En effet, si la vallée de la Moselle est un exemple (et s'il faut réserver le cas des grandes zones industrielles et urbaines qui appel¬lent une analyse spéciale) bien d'autres pays allemands comme la Bavière, la Forêt Noire ou les marches du Nord donnent d'autres larges exemples d'heureux cadres de vie. '
Si la centralisation française et l'omniprésence de l'administration de l'Etat ont dans les domaines politiques, économiques et sociaux les avantages que l'on sait, le fait que les populations ne soient pas (CECI A ÉTÉ ÉCRIT EN 1980 …) à travers leurs élus, les vrais responsables des réussites ou des enlaidissements, exonère en France la plupart de ces élus locaux d'être comptables de ce qui se passe. ( MAIS EN ÉTANT DEVENUS UN PEU PLUS RESPONSABLES, ONT-ILS TOUS SOIGNÉ LA QUALITÉ DÉ VIE ? ) Ainsi les mauvaises habitudes sont prises. "36.000 maires en procès" comme disaient les auteurs de l'émission "Ne Défigurons pas la France" n'ont pas la charge d'être les garants de la qualité de l'environne¬ment et de l'urbanisme, mais le besoin d'appuyer les démarches de l'électeur même lorsque celui ci demande à faire n'importe quoi, n'importe où.
A un certain nombre de belles exceptions près, le laxisme l'électoralisme et le mauvais goût ont corrompu les chances du paysage villageois et urbain français. Une heureuse réaction se développe bien tard grâce notamment aux contrats de villes moyennes et, une fois l'administration sortie des approches trop sophistiquées de la loi foncière de 1967, avec le retour aux notions de plan d'urbanisme simplifié par le projet des "cartes communales" opposables aux tiers.
Rendre les élus à leurs devoirs peut il être l'effet des tentatives des pouvoirs publics commençant à chercher à "responsabiliser" les maires dans le domaine de l'urbanisme ? Trop de mauvais plis existent pour que l'on ne .soit pas circonspect sur la portée et les conséquences do mesures comme celle tendant à leur conférer sans plus importants changements de contexte le pouvoir de délivrer les permis de construire. C'est en vérité toute l'organisation des pouvoirs locaux qui est en cause : donner de telles compétences ponctuelles aux élus peut être un leurre : le système administratif français leur permet à la fois de proclamer, comme des charbonniers, qu'il veulent être maîtres chez eux (sans les aider à percevoir qu'une commune appartient non seulement à ses électeurs, mais à ses morts et à tous ses futurs enfants ainsi qu'à ceux qui y passent ou y séjournent) et de bénéficier de bien des alibis. Ils dépendent en effet largement des ressources que leur procure l'Etat et ou des autorisations et conditions que celui ci donne ou pose, si bien qu'il n'y a pour personne, dans la plupart des domaines, de lien clair entre la responsabilité des moyens et l'imputation des résultats. !
Lorsque les acteurs sont de qualité, l'équilibre français des pouvoirs permet, grâce à l'enrichissement qu'apporte tout dialogue, des résultats localisés exceptionnels, mais à côté de belles enclaves, combien vastes sont les espaces marqués par la laideur et l'échec.
Par contre, il est sûr qu'entre la réussite mosellane et le régime allemand des collectivités locales il y a un lien étroit.
Si nos communes étaient d'abord plus puissantes, sinon par leurs dimensions, du moins par une collaboration en profondeur moins fictive qu'aujourd'hui, si les élus locaux avaient lors¬qu'ils regardent leurs cités ou leurs villages le sentiment de se regarder dans la glace (au lieu de pouvoir toujours trouver un coupable ailleurs) , s'ils disposaient, au lieu de se comporter comme des assistés dans le cadre de notre régime subvention¬niste, sous réserve des péréquations indispensables entre riches et pauvres, de responsabilités fiscales directes plus importantes, des facteurs décisifs de changement de mentalité interviendraient enfin et le grand courant de sensibilité à l'environnement qui commence à se diffuser dans toute la population française trouverait un meilleur terrain pour engager la réforme de mœurs relâchées qui, à l'image de notre société en morceaux, produisent souvent~aujourd'hui comme hier, un urbanisme à la fois coûteux et incohérent.
La leçon mosellane c'est que le bonheur du cadre de vie dépend évidemment moins de l'action - aussi indispensable qu''insuffisante de services ministériels - que de la discipline collective, des sentiments de fierté régionale et de la réforme de l'ensemble de la Nation. "
PS. 2008 : C'est donc bien dans les thèmes et dans les objectifs d'un remodelage de l'organisation territoriale que s'intégre la question des moyens de la qualité quotidienne et esthétique de l'existence, d'autant qu'il est manifeste que le bonheur de vivre - ce qui devrait quand même être un souci majeur des responsables des villes, bourgs, banlieues et cités - n'est certainement pas faciité par des cadres de vie multipliant laideurs, pollutions, aggressions et préparant ainsi celle des hommes dans la foulée de celles des choses.
LA LECON MOSELLANE
" Entre deux coteaux abrupts plantés de vignes
et parfois frappés de cadrans solaires (pour compter la durée d'ensoleillement jusqu'aux vendanges tardives ?) coule la puissante rivière ardoise sur laquelle passent les bateaux promenades et
les chalands poussés, canalisée souvent mais toujours belle. Ardoise aussi est la couleur de tous les toits coiffant les grosses maisons dominées de clochers pointus ou bulbeux. Dans chaque
village ou petite cité, les volumes et les couleurs s'enchaînent harmonieusement en constituant un habitat continu et sans fausses notes. La construction nouvelle se marie et s'appuie à
l'ancienne, les nombreux petits immeubles à colombages ne sont pas des musées, mais vivent de toutes leurs fenêtres fleuries et les pastels souvent vifs des façades baroques ajoutent parfois un
air d'opérette à ce décor qui est aussi le cadre d'activités intenses : agricoles, artisanales, touristiques et de transports ; en témoignent les nombreuses informations routières, commerciales,
administratives et hôtelières qui fleurissent partout mais qui sont réalisées dans des teintes, des dimensions et des caractères qui n'outragent pas l’œil.La ligne des bourgs, leur desserte par des voies d'accès habilement faites et favorisant un stationnement non agressif des voitures sont en cohérence avec le paysage que ne dégrade aucune dispersion des maisons ; au contraire le groupage de celles ci favorise l'enterrement de presque toutes les servitudes de telle sorte qu'apparaissent très peu de poteaux téléphoniques ou électriques et que, dans bien des cas les antennes de télévision individuelles elles mêmes ont été remplacées par un unique récepteur collectif discret.
Ce cadre de vie réussi se déroule sur 150 kms dans un pays qui n'a pas pourtant, je crois, de ministère de même nom, entre Trèves et Coblence dans la vallée allemande de la Moselle.
Où donc en France un environnement réunissant aussi bien l'intégration de la nature, de l'agriculture, du commerce sans que la protection des sites stérilise pour autant le foisonnement de la vie moderne peut il, sur un aussi long parcours se voir et s'apprécier ?
La Loire n'offre plus que quelques parcours de grâce dans des sites trop espacés tandis qu'à l'aval et à l'amont des principale localités on a laissé souvent se développer des constructions disparates et éparpillées qui compromettent définitivement bien des horizons envahis de servitudes et de pollutions ; combien souvent abîmées et enlaidies sont les vallées des autres fleuves. En définitive, il faut aller dans la France presque à part, celle des escarpements montagneux ou des provinces profondes comme certaines parties de,Bretagne, comme l'Alsace, comme le Quercy ou le Périgord pour retrouver des correspondances mais ô combien plus brèves et moins homogènes à ce que représente cette vallée allemande.
Aussi, faut il se demander comment cette synthèse de qualité et de développement est elle possible ? D'abord et certainement par une obéissance ancestrale aux exigences du milieu~ autrefois, seuls les ouvrages féodaux qui ponctuent encore de quelques burgs les rives mosellanes pouvaient s'implanter sur les pentes raides et dans leurs bois inhospitaliers ; aujourd'hui la haute rentabilité des terres à vignobles exigeant beaucoup de travail et de protection s'oppose au mitage. Voilà les facteurs ayant certainement créé la discipline de base qui fait l'habitat groupé.
D'ailleurs, et sans doute comme dans tous les "arts', en architecture aussi , certaines contraintes fondamentales sont salutaires, tandis que la liberté ouvre toutes les portes de l'aléatoire, c'est à dire du meilleur et du pire. Si nos maisons rurales et, plus largement, la plupart de nos constructions d'autrefois, qu'il s'agisse de constructions isolées ou enchaînées, s'intégraient si bien au paysage qui les portait, c'est parce que les constructeurs n'avaient pas le choix ; ils étaient obligés d'obéir aux contraintes du sol, du matériau et du climat et cette règle donnait aux maisons des provinces de France, d'une part entre elles cet air de famille, d'autre part cette cohérence avec leur décor qui fait leur logique et leur charme. Les techniques modernes de construction permettant de faire "n'importe quoi n'importe ou" (et les obligations de prix de revient les seules qui restent conduisant souvent de surcroît à le faire au moindre coût, il n'y a plus de garantie physique contre les hiatus entre l'habitat et l'environnement et l'on en est venu à chercher à substituer à celle là un faisceau de garanties administratives.
Je sais combien ces précautions sont en France à la fois nombreuses et souvent inopérantes. Je suppose qu'il en existe aussi dans la vallée allemande de la Moselle, mais la question est de savoir pourquoi elles y atteignent leur objectif. Au cadre imposé par les facteurs physiques et économiques, s'ajoute ensuite, à coup sûr, le consentement , ce consentement qu'il est si difficile d'obtenir de nos candidats aux lotissements et aux pavillons. Ce qui peut faire qu'il s'épanouit là bas et qu'il est si difficile à obtenir ici ne tient sans doute , non pas au "tempérament des peuples" explication trop globale donc trop fri¬vole mais à la manière dont les communautés ressentent et gèrent leur propre identité.
Il n'est sans doute pas d'urbanisme (le mot est pompeux pour dire le profil des bourgades, mais nous sommes si déformés que nous n'en trouvons pas d'autres) qui donne le senti¬ment d'être avec bonheur en relation avec son paysage et avec ses acteurs, si les habitants n'ont pas la forte conscience d'appar¬tenir à un "pays" c'est à dire à un terroir et à une fidélité.
C'est bien pourquoi, le respect des patrimoines naturels et architecturaux et la qualité de l'habitat nouveau s'obtiennent plus aisément qu'ailleurs dans les régions qui n'ont pas été ouvertes aux influences cosmopolites comme le sont , au contraire lune large part du nord ou le grand bassin parisien : ainsi est ce dans les pays plus fermés sur eux mémes tels par exemple les versants méridionaux du massif central où l'ouverture longtemps modeste des communications a eu le double effet de freiner le développement économique et de protéger contre les dégradations du cadre de vie, que les altérations et les anomalies architecturales sont les moins répandues.
Mais la réussite n'est satisfaisante que lorsque l'absence de pollution ne s'achète pas de l'absence de fécon¬dation. Ce n'est certainement possible que lorsqu'il subsiste une forte conscience régionale, non pas au sens administratif du terme, mais au sens de l'amour d'un cadre et de formes de vie soit hérités des ancêtres, soit découverts avec respect ta par les nouveaux arrivants.
Pour qu'il en soit ainsi, il faut encore que les hommes et les femmes nés dans ces pays, ou que la vie y a portés se sentent responsables.
Après la discipline de la géographie humaine, après le consentement à la tradition, c'est vraisemblablement le régime de gestion de la vie collective qui peut contribuer à expliquer un succès comme le succès mosellan. En effet, si la vallée de la Moselle est un exemple (et s'il faut réserver le cas des grandes zones industrielles et urbaines qui appel¬lent une analyse spéciale) bien d'autres pays allemands comme la Bavière, la Forêt Noire ou les marches du Nord donnent d'autres larges exemples d'heureux cadres de vie. '
Si la centralisation française et l'omniprésence de l'administration de l'Etat ont dans les domaines politiques, économiques et sociaux les avantages que l'on sait, le fait que les populations ne soient pas (CECI A ÉTÉ ÉCRIT EN 1980 …) à travers leurs élus, les vrais responsables des réussites ou des enlaidissements, exonère en France la plupart de ces élus locaux d'être comptables de ce qui se passe. ( MAIS EN ÉTANT DEVENUS UN PEU PLUS RESPONSABLES, ONT-ILS TOUS SOIGNÉ LA QUALITÉ DÉ VIE ? ) Ainsi les mauvaises habitudes sont prises. "36.000 maires en procès" comme disaient les auteurs de l'émission "Ne Défigurons pas la France" n'ont pas la charge d'être les garants de la qualité de l'environne¬ment et de l'urbanisme, mais le besoin d'appuyer les démarches de l'électeur même lorsque celui ci demande à faire n'importe quoi, n'importe où.
A un certain nombre de belles exceptions près, le laxisme l'électoralisme et le mauvais goût ont corrompu les chances du paysage villageois et urbain français. Une heureuse réaction se développe bien tard grâce notamment aux contrats de villes moyennes et, une fois l'administration sortie des approches trop sophistiquées de la loi foncière de 1967, avec le retour aux notions de plan d'urbanisme simplifié par le projet des "cartes communales" opposables aux tiers.
Rendre les élus à leurs devoirs peut il être l'effet des tentatives des pouvoirs publics commençant à chercher à "responsabiliser" les maires dans le domaine de l'urbanisme ? Trop de mauvais plis existent pour que l'on ne .soit pas circonspect sur la portée et les conséquences do mesures comme celle tendant à leur conférer sans plus importants changements de contexte le pouvoir de délivrer les permis de construire. C'est en vérité toute l'organisation des pouvoirs locaux qui est en cause : donner de telles compétences ponctuelles aux élus peut être un leurre : le système administratif français leur permet à la fois de proclamer, comme des charbonniers, qu'il veulent être maîtres chez eux (sans les aider à percevoir qu'une commune appartient non seulement à ses électeurs, mais à ses morts et à tous ses futurs enfants ainsi qu'à ceux qui y passent ou y séjournent) et de bénéficier de bien des alibis. Ils dépendent en effet largement des ressources que leur procure l'Etat et ou des autorisations et conditions que celui ci donne ou pose, si bien qu'il n'y a pour personne, dans la plupart des domaines, de lien clair entre la responsabilité des moyens et l'imputation des résultats. !
Lorsque les acteurs sont de qualité, l'équilibre français des pouvoirs permet, grâce à l'enrichissement qu'apporte tout dialogue, des résultats localisés exceptionnels, mais à côté de belles enclaves, combien vastes sont les espaces marqués par la laideur et l'échec.
Par contre, il est sûr qu'entre la réussite mosellane et le régime allemand des collectivités locales il y a un lien étroit.
Si nos communes étaient d'abord plus puissantes, sinon par leurs dimensions, du moins par une collaboration en profondeur moins fictive qu'aujourd'hui, si les élus locaux avaient lors¬qu'ils regardent leurs cités ou leurs villages le sentiment de se regarder dans la glace (au lieu de pouvoir toujours trouver un coupable ailleurs) , s'ils disposaient, au lieu de se comporter comme des assistés dans le cadre de notre régime subvention¬niste, sous réserve des péréquations indispensables entre riches et pauvres, de responsabilités fiscales directes plus importantes, des facteurs décisifs de changement de mentalité interviendraient enfin et le grand courant de sensibilité à l'environnement qui commence à se diffuser dans toute la population française trouverait un meilleur terrain pour engager la réforme de mœurs relâchées qui, à l'image de notre société en morceaux, produisent souvent~aujourd'hui comme hier, un urbanisme à la fois coûteux et incohérent.
La leçon mosellane c'est que le bonheur du cadre de vie dépend évidemment moins de l'action - aussi indispensable qu''insuffisante de services ministériels - que de la discipline collective, des sentiments de fierté régionale et de la réforme de l'ensemble de la Nation. "
PS. 2008 : C'est donc bien dans les thèmes et dans les objectifs d'un remodelage de l'organisation territoriale que s'intégre la question des moyens de la qualité quotidienne et esthétique de l'existence, d'autant qu'il est manifeste que le bonheur de vivre - ce qui devrait quand même être un souci majeur des responsables des villes, bourgs, banlieues et cités - n'est certainement pas faciité par des cadres de vie multipliant laideurs, pollutions, aggressions et préparant ainsi celle des hommes dans la foulée de celles des choses.
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Mardi 28 octobre 2008
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28
/10
/Oct
/2008
05:38
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Par Gérard Bélorgey
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Publié dans : histoire et societe
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