En ce soir ou la 2 doit nous donner un "documentaire-fiction" et au lendemain du jour où j'ai parlé de Kiki, le copain de mon père, voici une petite contribution à l'évocation de ce
temps, précédée d'un assez cocasse-amer souvenir d'une étape de l'exode.
Ces textes sont extraits de "Bulles d'Histoire et Autres contes vrais", ouvrage disponible sur Alpage.com. Sur la même époque , ce blog a déjà publié l'année dernière et vous
pouvez retrouver aisément cette courte bulle, "Tap Tap et Bilili" : un petit couple d'enfants dans les jeux, les peurs et les privations de l'occupation.
Demain, il y aura de nouvelles contributions...
NOS PAUV'COCHONS - 1940
Elle était originaire de l'Est. Sa jeunesse avait été baignée des histoires de Huns et de uhlans pillant les terres de ses ancêtres,
saccageant, violant, martyrisant. Lorsqu'advint l'invasion allemande de quarante, elle ne savait rien des nazis, mais elle était terrorisée par le souvenir des casques à pointes. Son mari
mobilisé, elle ne pensa qu'à faire échapper son enfant aux risques légendaires de tuerie. Elle l'embarqua dans la petite Peugeot du temps sur les routes de l'exode. Ils échappèrent aux
bombardements, pas aux encombrements. Marchant au sud, ils réussirent néanmoins à gagner la Bourgogne. Aux rebord du Morvan, ils entrèrent dans un pays de vallonnements et de bestiaux, celui de
la famille paternelle de son fils. Depuis que le grand-père avait fait partie des cohortes d'émigrés ruraux venus chercher pitance à Paris, il devait rester quelques grands oncles et
arrière-cousins : dans des fermes humides et sévères dont elle avait récupéré les adresses auprès de son mari au front.
Ils accueillirent la Parisienne et son rejeton avec devoir et défiance. Leur premier soin fut de lui trouver, à prix d'or,
un garagiste pour bricoler la voiture fatiguée afin qu'elle puisse repartir. Ils ne voulaient pas s'encombrer de deux bouches à nourrir, ni de la compagnie de cette dame qui avait peur des bêtes,
qui regardait le fumier avec dégoût et qui voulait maladroitement aider pour tout. Ma mère elle-même - qui suivait à la T.S.F. l'avance allemande - piétinait pour reprendre sa fuite.
Mais nous n'avions plus guère de provisions. Avant le départ elle proposa d'acheter des pommes de terre. Je verrai toujours la scène, la vieille cousine, ses mains ridées croisées sur son
tablier gris à motifs usés de fleurs fondues, entre le tas de pommes de terre et la resserre aux cochons, lui disant, sincèrement navrée :
« Cousine, on voudrait ben vous en vendre des pommes de terre; mais je ne sais pas si on en aura assez pour nos pov' cochons
pendant l'hiver ».
KIKI DE LA COLONIE /1940-47
On l'appelait Kiki. C'était un copain de stalag de mon père. Ma mère l'aimait bien. En effet, l'administration allemande des prisonniers de
guerre avait un dispositif simple : pour écrire à un soldat en captivité, il fallait disposer d'un formulaire. Ce formulaire était joint à celui que le prisonnier devait utiliser pour
écrire à sa famille. Pour correspondre avec un stalag, il fallait donc avoir reçu une lettre en provenant. Or Kiki n'écrivait jamais à sa femme, mais à ma mère qui disposait ainsi d'un
formulaire retour pour écrire à mon père sous l'apparence d'écrire à Kiki. Celui-ci couvrait de n'importe quoi le feuillet qu'il lui adressait pro forma. Il s'amusait même, pour tromper la
censure, à des bêtises du type "autrefois je gardais les vaches; maintenant c'est le contraire". L'important c'était le papier de réponse. Je revois ce papier à lettres, légèrement gris et glacé,
plié en trois avec une patte à passer dans une fente pour fermer le pli sans le coller et permettre aux censeurs d'en contrôler le contenu. Peut-être que joué par d'autres, ce chassé croisé
aurait pu entraîner comme un adultère épistolaire : le copain du stalag aurait pu tenter de séduire par ses missives la destinataire. Ce monde était trop sérieux, trop tendu pour s'amuser à
de telles licences et, surtout, Kiki était "régulier" , comme on disait alors dans le milieu.
C'est parce qu'il en était, comme on le comprit tout de suite, qu'il pouvait faire comme ça : sa "femme", au sens du milieu d'avant-guerre,
elle n'avait pas besoin de recevoir de lettres; elle n'avait qu'à bien se tenir et faire plaisir à son homme. Et ce qui faisait plaisir à Kiki, c'était de faire plaisir à son pote, mon
père. Quand même, en contrepartie des courriers envoyés chez nous, on passait donner des nouvelles à sa femme; peut-être était-ce d'ailleurs aussi ce qu'il voulait : lier ces deux foyers. Il
avait suffi de la voir une fois pour comprendre. Elle était belle, fardée et bossue, le regard noir brillant, mouillé quand on parlait de lui. Elle avait évidemment fait tout ce qui fallait pour
le garder et, comme dans la chanson, elle "ferait n'importe quoi", qu'il soit plein aux as ou dans la dèche. Il pouvait tout lui demander. En attendant, elle gardait un bout de maison pour le
moment où il ne serait plus ni prisonnier, ni en cavale. Elle tenait une conciergerie de dispensaire rue de la Colonie dans le XIIIème. Je me rappelle un long visage aux hautes pommettes
anguleuses, très maquillé, éclairé par des yeux ardents, sous une souple chevelure brune et des corsages de soie crème dont les dos n'effaçaient pas la bosse, des mains longues aux ongles
toujours faits en rouge éclatant, une peau de lait, des bas fumés - le luxe d'alors - avec une couture remontant des chevilles fines au long revers des jambes musclées, des chaussures à épais
talons de bois et auxquelles ressemblent un peu celles à semelles compensées mises à la mode dans les années quatre vingt dix sept, quatre vingt dix huit. Elle avait une fille, Monique, treize
ans sans doute, délurée et espiègle qui me coursait dans le jardin du dispensaire pour savoir comment j'étais fait à dix ans.
Kiki est revenu avant mon père. Il avait l'habitude des prisons et, sans doute, d'en sortir avant terme : il s'était évadé dès 42. Mon
père n'est revenu que fin 43. Infirmier des fous et des typhiques, il avait raccompagné en France un convoi par lequel les Allemands se délestaient des prisonniers contrôlés par la Croix Rouge,
qu'ils ne pouvaient ni utiliser, ni exterminer. Dès que Kiki est rentré, il nous a fascinés et il nous a nourris. Petit, maigre, nerveux, drôle, il plissait toujours des yeux, ce qui cachait
alors les traits bleus sombres des deux tatouages qu'il avait à l'angle externe des paupières. Il nous a apporté à manger pour compléter les oeufs en poudre du rationnement , les topinambours ou
rutabagas qu'on essayait de faire pousser sur la fenêtre et l'andouillette mensuelle qu'on parvenait à obtenir en allant la chercher à la Villette parce que mon grand père paternel avait été
autrefois garçon boucher. Bien sûr c'était des produits de marché noir que Kiki nous donnait. Mais il ne voulait jamais d'argent. L'argent, il semblait qu'il en avait et qu'il le répandait. Sa
femme a arboré des bijoux, sa fille de nouvelles robes et le petit studio derrière la loge de la rue de la Colonie s'est enrichi de lampes atroces en modern style, d'un bar avec du cuivre et d'un
shaker pour les cocktails. Mais lui n'y apparaissait guère, sauf, de temps en temps pour un verre et un patin public à sa femme : il ne voulait être logé par personne.
Lorsque les deux hommes se sont retrouvés parisiens ensemble, ils se sont associés avec un troisième. Celui-ci était Théo, un grand roux
charpenté comme une tour Eiffel, dit "double mètre", le visage de travers, un peu violet, l'oeil bleu sous le cran ondulé d'une mèche vermeille, un nez comme une faux, des mains comme des
battoirs, bien sûr, et des pieds comme des péniches, séduisant toutes les voisines par le caractère irrésistible de ses dimensions et l'étrange douceur extrême de son accent d'Auvergne. Il était
charpentier. Peut-être déséquilibré par sa grande taille, il se tuera, plus tard, glissant d'un échafaudage à l'assaut d'une toiture. Le trio a dû monter des séries de coups : pour la
Résistance ou pour le marché noir. En fait, le second couvrait la première. Un soir de pluie où nous avions été cherché mon père dans une petite entreprise du Marais - il travaillait dans les
métaux précieux - il avait une valise : "des boîtes de lait concentré" . On a pris le métro. Il y avait à l'entrée des portillons un contrôle de police ou de gestapo. Vous savez les imperméables
et les chapeaux. Ils ont arrêté l'homme qui nous précédait, puis la femme qui nous suivait. Peut être, malgré la valise, parce qu'on était en famille, est-on passé sans question. Arrivé à la
maison, mon père a ouvert plusieurs boîtes de lait nestlé. Elles contenaient des ampoules qu'il a réparties dans des doublures de vêtement. J'ai appris après que c'était des ampoules de
cyanure. Mon père a fini par nous envoyer à la campagne avant la fin de l'occupation. J'ai su que pendant ces mois, à vélo, avec Kiki et Théo, ils ont sillonné Paris, puis participé aux combats
du mois d'août 44. Quand on est rentré, on a demandé à revoir Kiki. Il est venu une fois chez nous dans le petit appartement du haut de la rue Broca. Le pote de mon père portait au doigt une
bague avec un gros diamant, plus maigre et nerveux que jamais. Plus tard, mon père nous a fait comprendre qu'on ne le reverrait plus. Théo, un jour après boire, nous a dit - mais peut-on le
croire ?- qu'il aurait été identifié parmi les hommes abattus ceux de la bande de Pierrot le fou.
Ps : sur ces périodes relire Déon ( les poneys sauvages) et Max Gall (des rois sans visages)
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