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POURQUOI CE BLOG



L'objet de ce site est de baliser par quelques souvenirs éloquents l'histoire récente et de faire contribuer ces expériences, par des commentaires d'actualité, à éclairer et choisir les changements, en s'interrogeant sur les propositions des politiques et les analyses des essaiystes. Par ailleurs, à côté des problèmes de société (parfois traités de manière si impertinente que la rubrique "hors des clous"a été conçue pour les accueillir), place a été faite à "l'évasion" avec des incursions dans la peinture, le tourisme, la littérature,  des chansons, ce qui constitue aussi des aperçus sur l'histoire vécue.

 
Identité de l’auteur
vous pouvez lui écrire à <gerard.belorgey@wanadoo.fr>

Né en 1933, appartenant à la génération dont l'enfance a été marquée par la deuxième guerre mondiale, l'occupation et la Résistance, l'adolescence par la Libération, la guerre froide, puis par de clairvoyants engagements pour les décolonisations, l'auteur a ensuite partagé sa vie professionnelle entre le service public (il a notamment été préfet, délégué à l’emploi, directeur des affaires économiques de l’outre-mer, président de la chaîne de radio-télévision, RFO), l'enseignement et la publication d’ouvrages de sciences politiques (il est aujourd’hui membre du comité de rédaction et
collaborateur régulier de la "Revue Politique et Parlementaire"). Il a également assumé des missions dans de grandes entreprises en restructuration (Boussac, Usinor/Sacilor), puis a été conseil d’organismes professionnels.

Alors que ses condisciples ont été en particulier Michel Rocard et Jacques Chirac (il a partagé la jeunesse militante du premier dans les années cinquante et fait entrer le second à Matignon dans les années 60, avant d'être son premier collaborateur à l’Emploi, pour la négociation de Grenelle et au secrétariat d’Etat aux Finances, il n'a suivi ni l'un, ni l'autre dans leurs itinéraires. En effet, dans le domaine politique, comme il ressort de ses publications (cf. infra), Gérard Bélorgey n’a rallié ni la vulgate de la Veme république sur les bienfaits de l’alternance entre partis dominants, ni les tenants du catéchisme du libre-échange mondial. Il ne se résigne donc pas à TINA ("there is no alternative" au libéralisme). Tout en reconnaissant les apports autant que les limites de ceux qui ont été aux affaires et avec lesquels il a travaillé, il ne se résigne pas non plus à trouver satisfaction dans tel ou tel programme de camp. Mesurant combien notre société multiculturelle, injuste et caricaturalement mondialisée, souffre aussi bien des impasses de l’angélisme que des progrès de l’inégalité et des dangers de l’autoritarisme, il voudrait contribuer à un réalisme sans démagogie.

Partie de ses archives est déposée dans les Fonds d'Histoire contemporaine de la Fondation des Sciences Poltiques (http://centre-histoire.sciences-po.fr/archives/index.html)

Il a écrit et existé sous d'autres noms que celui sous lequel il a signé des ouvrages fondamentaux que furent "le gouvernement et l'administration de la France" ( 1967), "la France décentralisée" ( 1984), "Les Dom-Tom" (1994)  : le peuso de Serge Adour correspond à l'époque de la guerre d'Algérie et à une grande série de papiers dans Le Monde en  1957 , celui d'Olivier Memling à l'écriture du recueil de poèmes "Sablier " (couronné en 1980 par l'Académie Française et référé  dans l'histoire littéraire du XXeme Siècle de Hachette) et aux chansons qui en sont issues, celui de  Gérard Olivier à son analyse dans de  grands quotidiens de la décentralisation en 1981/82; celui de Solon  (malheureusement partagée par erreur avec d'autres auteurs) à la publication en 1988 de "la démocratie absolue" . Cessant de vivre un peu masqué, il retrouve son nom en 1998 pour "Trois Illusions qui nous gouvernent", puis à compter de 2000 pour "Bulles d'Histoire et autres contes vrais " (série de coups de projecteurs sur notre monde  qui seront souvent repris ci-dessous), ainsi que pour de  nombreux articles dans  diverses revues. En 2009, son récit "la course de printemps" revient sur la guerre d'Algérie.
Depuis que deux évidentes données de l'avenir du monde - la planète ne pourra pas couvrir les besoins de sa démographie, ni absorber les rejets de ses activités -  font l'objet d'une prise de conscience assez généralisées, cette conscience engendre des débats surréalistes sur croissance ou décroissance.

Le plus surréaliste  est que ce soient des personnalités occidentales qui soulèvent  ces questions en brandissant l'étendard de la sauvegarde du monde, alors que les pays d'Occident  sont , à la fois, d'une part ceux qui ont le plus pompé la planète et d'autre part  ceux qui  étant ainsi  à même de devenir prudents, parce qu'avancés, pèseront marginalement le moins sur l'avenir  des équilibres mondiaux, lesquels dépendent avant tout de ce que feront  les nations milliardaires en hommes et en besoins.

Dès lors certains  cherchent à donner un bon exemple  à ceux-ci  pour lesquels la croissance est  une perspective vitale. Mais ces pays Émergents  ne se privent pas à leur tour de largement pomper la même planète.
C'est d'ailleurs en bonne part pour répondre  aux demandes des pays avancés soit - comme depuis toujours - en matières premières et énergie, soit - ce qui est le nouveau fruit de la mondialisation sauvage de la dernière partie du XXeme siècle -  pour satisfaire, par leurs offres de tous produits à des coûts imbattables,  la frénésie  de consommation à bas prix  et les besoins en  biens semi-durables  des pays  d'Occident.

Ces concurrences   s'exerçant das un  cadre général de pénurie (cf l'ouvrage de Lebeau cité précédemment sur ce site  " l'enfermement planétaire" :  la planète n'a ni ressources essentielles extensibles à l'infini, ni capacité illimitée d'absorption des déchets ), elles mènent à des impasses manifestes pour les différentes catégories de pays en présence.

Il est d'abord évident que sans beaucoup de moyens de négociations - en dehors des troubles qui s'y produisent et des peurs qu'ils inspirent  - les pays les plus pauvres de la planète sont appelés à terriblement souffrir des atteintes aux biens et aux équilibres naturels, tout en se faisant exploiter dans leurs quelques ressources de base, comme marchés accessoires et comme réserves de terres , de main d'oeuvre, d'espace par les plus prédateurs. Aussi longtemps que, pour nourrir des fonds d'intervention et de sauvegarde de ce quart monde déshérité,  on ne taxera pas mondialement, non seulement certaines transactions financières, mais surtout  le dumping social qui fait quotidiennement prospérer le négoce mondial sur la misère des plus abandonnés  , il n'y a pas de réponse crédible à cette injustice structuelle du monde.   

Il est ensuite  clair qu'il sera impossible aux pays émergents par les voies de l'expansion commerciale  d'atteindre les niveaux actuels des pays avancés   et qu'ils sont fondés à rechercher un couple moteur unissant demande interne et demande externe. Mais si ce couple moteur  fonctionne il fait imploser la planète. Peut-on considérer que c'est le problème des Émergents plus que le nôtre ?

Certes non, parce que dès lors que nous sommes tous dans le même bateau, leur surexploitation du monde, parfaitement légitime au regard de leurs besoins, condamne les pays d'Occident  à souffrir la dégradation générale des ressources qui va s'ajouter à la compétition inégale sur les marchés, le résultat ne pouvant être qu' une régression inévitable de nos niveaux de vie, ce  qu'une incoyable myopie collective ne permet pas aujourd'hui de voir  et concevoir . Si les pays Émergents ne peuvent pas admettre qu'ils devraient renoncer à leurs ambitions pour préserver le monde, les Avancés devraient-ils plus facilement  admettre qu'il leur faille régresser ? Malgré la mode, aucune opinion n'y est sans doute disposée tant il  est vrai qu'il est encore plus dur de perdre quelque chose que de ne pas l'obtenir.

 On voit combien les idées de décroissance , voire de croissance maîtrisée sont surréalistes au regard des besoins insatisfaits de tous et de la lutte profonde qui oppose en fait les uns et les autres pour savoir qui gagnera ou perdra une place au soleil.

Il faut être réaliste et ne pas se cacher que cette compétition existe avec une dimension. d'e telle portée. Puisqu'il est bien normal de défendre les acquis de nos sociétés, ne nous prêtons pas à des reculs dont on ne nous saurait d'ailleurs aucun gré de la part des puissances montantes, mais que l'on peut au cas par cas consentir à l'égard des pays dans la trappe de la misère et qui sont écrasés autant  par le libre échange d'aujourd'hui que par l'histoire passée . Vis à vis de tous les autres, le salut passe par la négociation de conciliations entre des intérêts qui sont clairement divergents s'ils sont en compérition non régulée. Atteindre à des  rapports de forces gérables pour obtenir  ces conciliations passe donc par des politiques commerciales et de développement combiné  identifiant bien des  objectifs d'équilibre des échanges et de services mutuels  (cf.  En bref/la leçon de Copenhague) et n'ayant rien à voir avec ce qui se passe aujourd'hui sous la houlette de la commission européeenne.
 
Tel est - il faut l'admettre - le versant combatif indispensable d'une ligne de conduite réaliste. Celle-ci a, en contrepartie, un versant exigeant vis à vis de nous-mêmes : non seulement, bien sûr, comme tout le monde y invite, savoir s'engager dans une économie durable  et "verte" , mais plus encore, savoir modérer les frénésies de consomation low cost qui nous livrent impuissants à nos partenaires ayant beau jeu de montrer que s'ils dévastent le monde comme nous l'avons fait, c'est largement pour les clientèles que nous sommes . Laissons les puissances émergentes devenir responsables vis à vis de leurs marchés intérieurs et de leurs propres populations, responsables aussi  de ce que sera une planète où elles  sont majoritaires.  Et cessons de donner des leçons pour nous faire ridiculiser et des verges pour nous faire battre. N'ayons pas honte de défendre nos interêts,  nos enfants qui seront écrasés dans la compétition commerciale mondiale, si nous ne savons d'une part maitriser celle-ci, d'autre part faire préférer  par nos concitoyens des modes d'existence équilibrés sur des modes d'existence consuméristes frénétiques.

Et dans ce cadre bien lutter contre nos fantastiques gaspillages, rapprocher partout où c'est possible lieux de consommation et lieux de production, cantonner la grande distribution qui favorise les déperditions de produits, incite aux  circulations  et joue contre les producteurs, cherher des équlibres dans des sociétés sachant se satisfaire dans les proximités, modérer nos bougeottes, concevoir des urbanismes qui s'écartent des modèles mégalopole pour des formes d'habitat et de travail mieux intégrées, moins consommatrices de temps perdu et d'énergie dépensée en déplacements : autant de facteurs de changements de moeurs qui déjà devraient diminuer le rôle des échanges  internationaux et internes et écrêter les taux de croissance de tout ce qu'ils mesurent d'agitation  fictive  et de "gestes" inutiles : la tour de Babel ou le gratte ciel de Dubaï n'offrent pas un modèle de développement.  
Dimanche 3 janvier 2010 7 03 /01 /2010 17:39
- Publié dans : " En bref /"
Par Gérard Bélorgey - Voir les commentaires
RAPPEL : les notes "En bref" n'entendent pas développer un sujet; mais - compte tenu de l'impossibilité de traiter à fond de bien des thèmes sur un blog personnel -   simplement donner, sur une question d'actualité ou sur un thème important,   une réaction de synthèse de ma part et des pistes pour des directions de réponses au problème considéré. 


Les commentaires sur Copenhague sont enfin retombés. Heureusement. Un seul eut été utile:

la leçon de Copenhague c'est qu'il faut en finir avec nos naïvetés; celles qui consistent à  croire que l'on peut obtenir des satisfactions dans la négociation internationale et dans l'illusion d'une  peudo gouvernance mondiale si l'on ne se trouve pas dans un rapport de forces qui le permet.

Or comment penser,  lorsque par le libre échange mondial, de grandes  puissances très polluantes ont tous les avantages de pouvoir nous vendre leurs produits obtenus à ces prix (mais à d'imbattables prix de marché dont nous nous réjouissons bêtement pour nos consommateurs),  ces puissances, pour nous faire plaisir - alors qu'elles entendent surtout nous dépasser -   consentiraient à réduire leurs émissions ?

Dans le cadre de la mondialisation actuelle, il n'y a rien à négocier , car nous ne pouvons - nous, l'Europe et autres naïfs dont les réalistes leaders politiques savent pourtant que, dans les affrontements d'intérêts,  seul compte le rapport de forces - avoir de moyens de pressions.

Ces moyens de pressions n'existeraient qu'à travers des politiques commerciales internationales recourant pour la part utile aux outils protectionnistes intelligents tels que des contingents raisonnables et  des droits d'entrée non douaniers  ristournés aux pays d'origine    (des duties plutôt que des tariffs); droits et contingents seraient modulés favorablement pour nos partenaires à proportion de leurs efforts pour le climat et, en attendant que ceux-ci soient satisfaisants,  les produits des duties iraient à des fonds pour l'environnement mondial et à l'aide ( si difficile à réunir à un niveau significatif  ) pour les pays les plus en difficulté. 


Impossible avec la mécanique de  l'OMC; et c'est pourquoi il faut fusionner une OMC et une OME, ce qui implique que l'OMC ne fasse plus la politique de l'OMC mais , au moins celle de la Charte de la Havane ? 

Fusion OMC/OME rêvée et naturellement refusée parce que cela impliquerait une politique internationale d'accords commerciaux régionaux équilibrés à tous titres : la fin des prédations par le négoce mondial et de ce qui en résulte : (dé)localisations  actuelles des productions, des emplois  et  des pollutions. Un autre ordre mondial et des disciplines enfin possibles sans pénaliser les Émergents si ceux-ci se tournaient plus vers leurs marchés intérieurs que pour toujours plus d'expansion commerciale externe . 

Mais ceux-la mêmes qui ont demandé l'OME/OMC le veulent-ils ?                                                  
Vendredi 25 décembre 2009 5 25 /12 /2009 17:48
- Publié dans : " En bref /"
Par Gérard Bélorgey - Voir les commentaires
J'aurai bien intitulé cette catégorie "Brèves" si,  ne faisant irrésistiblement penser à "brèves de comptoir",  le terme ne renvoyait à la maladie du café du commerce qui a touché tant de medias, radio en particulier. Au tour d'un thème d'actualité, réunissez un journaliste ou deux , un people, au mieux une supposée compétence  ( qui parfois est d'ailleurs compétente) et inviter les auditeurs à faire passer leurs questions et à faire sentir leurs opinions.

C'est la recette . Celle, sauf exception, des galimatias. Car les auditeurs apportent souvent plus de préjugés confrontés  que de raisons conjuguées, tandis que  pour clarifiez une question il faut en connaître beaucoup d'autres. C'est le propre des bons généralistes mais ils sont rares. II faut, pour en être,  avoir, sur le socle d'une capacité  méthodologique que peut conférer tout sérieux type de formation , vécu une  diversification des curiosités, une éducation à l'analyse, à la synthèse et à la communication, ce  que donnent seuls une large culture et quelques solides expériences ainsi qu'un intérêt personnel à savoir raisonner et à ne pas faire d'énormes fautes de jugement.

Quelques politiques, par leurs engagements, intérêts  et expériences mêmes, sont tout à fait aptes à l'exercice de ces talents, mais, sachant combien il peut être plus aisé et payant d'aller dans le sens des contre sens démagogiques, s'en gardent trop souvent. Et les autres bons généralistes ne courent pas les rues, encore que quelques membres de l'aristocratie des médias ont ces capacités. Mais les ondes ( et les écrans)  ne mobilisent pas toujours les meilleurs, car on leur demande d'abord de faire de l'audience et faire de la pédagogie en dehors des lieux communs de la pensée unique ou des pensées partisanes ne fait guère d'audience, sauf miracle .

D'où ces cafés du commerce d'où l'on sort plus englués que jamais et auxquels je ne voudrais pas ajouter mes "brèves de comptoir".
  
J'ouvre néanmoins une catagorie "En bref / " ayant l'ambition de simplifier ce que beaucoup d'autres ont la manie de compliquer (alors que les choix publics sont en général simples et que la complication est souvent un camouflage des options) ) en essayant de pointer l'essentiel , la cause majeure d'une situation ou le levier à utiliser pour la traiter.

Les thèmes qui apparaîtront   dans "En bref" n'entendront pas développer un sujet; mais - compte tenu de l'impossibilité de traiter à fond de bien des  questions sur un blog personnel -   simplement donner, sur une question d'actualité ou sur un thème important,   à chaud quand c'est possible, avec recul quand c'est nécessaire ,  une réaction de synthèse de ma part et des pistes pour des directions de réponses au problème considéré.
Jeudi 24 décembre 2009 4 24 /12 /2009 18:35
- Publié dans : " En bref /"
Par Gérard Bélorgey - Voir les commentaires
On a déjà signalé sur ce site  plusieurs remarquables  auteurs indiens très significatifs par leur représentation des étapes  des sociétés indiennes.

Dans le style de la satire des vies familiales dans l'Inde de transition entre le temps de la présence anglaise finissante  et aujourd'hui, ne pas manquer de  l'écrivaine Bulbul Sharma :
" Mes sacrées tantes" ...  (
(Picquier, 2007))
Jeudi 24 décembre 2009 4 24 /12 /2009 16:45
- Publié dans : livres
Par Gérard Bélorgey - Voir les commentaires
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Contre les tabous indiscutés, par Maurice Allais

Tribune de Maurice Allais, parue dans l'hebdomadaire Marianne du 5 au 11 décembre 2009.

Le point de vue que j'exprime est celui d'un théoricien à la fois libéral et socialiste. Les deux notions sont indissociables dans mon esprit, car leur opposition m'apparaît fausse, artificielle. L'idéal socialiste consiste à s'intéresser à l'équité de la redistribution des richesses, tandis que les libéraux véritables se préoccupent de l'efficacité de la production de cette même richesse. Ils constituent à mes yeux deux aspects complémentaires d'une même doctrine. Et c'est précisément à ce titre de libéral que je m'autorise à critiquer les positions répétées des grandes instances internationales en faveur d'un libre-échangisme appliqué aveuglément.

Le fondement de la crise: L'organisation du commerce mondial

La récente réunion du G20 a de nouveau proclamé sa dénonciation du « protectionnisme », dénonciation absurde à chaque fois qu'elle se voit exprimée sans nuance, comme cela vient d'être le cas. Nous sommes confrontés à ce que j'ai par le passé nommé « des tabous indiscutés dont les effets pervers se sont multipliés et renforcés au cours des années» (1). Car tout libéraliser, on vient de le vérifier, amène les pires désordres. Inversement, parmi les multiples vérités qui ne sont pas abordées se trouve le fondement réel de l'actuelle crise: l'organisation du commerce mondial, qu'il faut réformer profondément, et prioritairement à l'autre grande réforme également indispensable que sera celle du système bancaire.

Les grands dirigeants de la planète montrent une nouvelle fois leur ignorance de l'économie qui les conduit à confondre deux sortes de protectionnismes: il en existe certains de néfastes, tandis que d'autres sont entièrement justifiés.

Dans la première catégorie se trouve le protectionnisme entre pays à salaires comparables, qui n'est pas souhaitable en général. Par contre, le protectionnisme entre pays de niveaux de vie très différents est non seulement justifié, mais absolument nécessaire. C'est en particulier le cas à propos de la Chine, avec laquelle il est fou d'avoir supprimé les protections douanières aux frontières. Mais c'est aussi vrai avec des pays plus proches, y compris au sein même de l'Europe. Il suffit au lecteur de s'interroger sur la manière éventuelle de lutter contre des coûts de fabrication cinq ou dix fois moindres - si ce n'est des écarts plus importants encore - pour constater que la concurrence n'est pas viable dans la grande majorité des cas. Particulièrement face à des concurrents indiens ou surtout chinois qui, outre leur très faible prix de main-d'œuvre, sont extrêmement compétents et entreprenants.

Il faut délocaliser Pascal Lamy !

Mon analyse étant que le chômage actuel est dû à cette libéralisation totale du commerce, la voie prise par le G20 m'apparaît par conséquent nuisible. Elle va se révéler un facteur d'aggravation de la situation sociale. A ce titre, elle constitue une sottise majeure, à partir d'un contresens incroyable. Tout comme le fait d'attribuer la crise de 1929 à des causes protectionnistes constitue un contresens historique. Sa véritable origine se trouvait déjà dans le développement inconsidéré du crédit durant les années qui l'ont précédée. Au contraire, les mesures protectionnistes qui ont été prises, mais après l'arrivée de la crise, ont certainement pu contribuer à mieux la contrôler. Comme je l'ai précédemment indiqué, nous faisons face à une ignorance criminelle. Que le directeur général de l'Organisation mondiale du commerce, Pascal Lamy, ait déclaré: « Aujourd'hui, les leaders du G20 ont clairement indiqué ce qu'ils attendent du cycle de Doha : une conclusion en 2010 », et qu'il ait demandé une accélération de ce processus de libéralisation m'apparaît une méprise monumentale. Je la qualifierais même de monstrueuse. Les échanges, contrairement à ce que pense Pascal Lamy, ne doivent pas être considérés comme un objectif en soi, ils ne sont qu'un moyen. Cet homme, qui était en poste à Bruxelles auparavant, commissaire européen au Commerce, ne comprend rien, rien, hélas! Face à de tels entêtements suicidaires, ma proposition est la suivante: il faut de toute urgence délocaliser Pascal Lamy, un des facteurs majeurs de chômage!

Plus concrètement, les règles à dégager sont d'une simplicité folle : du chômage résultent des délocalisations elles- mêmes dues aux trop grandes différences de salaires ... A partir de ce constat, ce qu'il faut entreprendre en devient tellement évident! il est indispensable de rétablir une légitime protection. Depuis plus de dix ans, j'ai proposé de recréer des ensembles régionaux plus homogènes, unissant plusieurs pays lorsque ceux-ci présentent de mêmes conditions de revenus, et de mêmes conditions sociales. Chacune de ces « organisations régionales» serait autorisée à se protéger de manière raisonnable contre les écarts de coûts de production assurant des avantages indus à certains pays concurrents, tout en maintenant simultanément en interne, au sein de sa zone, les conditions d'une saine et réelle concurrence entre ses membres associés.

Un protectionnisme raisonné et raisonnable

Ma position et le système que je préconise ne constitueraient pas une atteinte aux pays en développement. Actuellement, les grandes entreprises les utilisent pour leurs bas coûts, mais elles partiraient si les salaires y augmentaient trop. Ces pays ont intérêt à adopter mon principe et à s'unir à leurs voisins dotés de niveaux de vie semblables, pour développer à leur tour ensemble un marché interne suffisamment vaste pour soutenir leur production, mais suffisamment équilibré aussi pour que la concurrence interne ne repose pas uniquement sur le maintien de salaires bas. Cela pourrait concerner par exemple plusieurs pays de l'est de l'Union européenne, qui ont été intégrés sans réflexion ni délais préalables suffisants, mais aussi ceux d'Afrique ou d'Amérique latine. L'absence d'une telle protection apportera la destruction de toute l'activité de chaque pays ayant des revenus plus élevés, c'est-à-dire de toutes les industries de l'Europe de l'Ouest et celles des pays développés. Car il est évident qu'avec le point de vue doctrinaire du G20, toute l'industrie française finira par partir à l'extérieur. Il m'apparaît scandaleux que des entreprises ferment des sites rentables en France ou licencient, tandis qu'elles en ouvrent dans les zones à moindres coûts, comme cela a été le cas dans le secteur des pneumatiques pour automobiles, avec les annonces faites depuis le printemps par Continental et par Michelin. Si aucune limite n'est posée, ce qui va arriver peut d'ores et déjà être annoncé aux Français : une augmentation de la destruction d'emplois, une croissance dramatique du chômage non seulement dans l'industrie, mais tout autant dans l'agriculture et les services.

De ce point de vue, il est vrai que je ne fais pas partie des économistes qui emploient le mot « bulle». Qu'il y ait des mouvements qui se généralisent, j'en suis d'accord, mais ce terme de « bulle» me semble inapproprié pour décrire le chômage qui résulte des délocalisations. En effet, sa progression revêt un caractère permanent et régulier, depuis maintenant plus de trente ans. L'essentiel du chômage que nous subissons tout au moins du chômage tel qu'il s'est présenté jusqu'en 2008 - résulte précisément de cette libération inconsidérée du commerce à l'échelle mondiale sans se préoccuper des niveaux de vie. Ce qui se produit est donc autre chose qu'une bulle, mais un phénomène de fond, tout comme l'est la libéralisation des échanges, et la position de Pascal Lamy constitue bien une position sur le fond.

Crise et mondialisation sont liées

Les grands dirigeants mondiaux préfèrent, quant à eux, tout ramener à la monnaie, or elle ne représente qu'une partie des causes du problème. Crise et mondialisation : les deux sont liées. Régler seulement le problème monétaire ne suffirait pas, ne réglerait pas le point essentiel qu'est la libéralisation nocive des échanges internationaux. Le gouvernement attribue les conséquences sociales des délocalisations à des causes monétaires, c'est une erreur folle.

Pour ma part, j'ai combattu les délocalisations dans mes dernières publications (2). On connaît donc un peu mon message. Alors que les fondateurs du marché commun européen à six avaient prévu des délais de plusieurs années avant de libéraliser les échanges avec les nouveaux membres accueillis en 1986, nous avons, ensuite, ouvert l'Europe sans aucune précaution et sans laisser de protection extérieure face à la concurrence de pays dotés de coûts salariaux si faibles que s'en défendre devenait illusoire. Certains de nos dirigeants, après cela, viennent s'étonner des conséquences !

Si le lecteur voulait bien reprendre mes analyses du chômage, telles que je les ai publiées dans les deux dernières décennies, il constaterait que les événements que nous vivons y ont été non seulement annoncés mais décrits en détail. Pourtant, ils n'ont bénéficié que d'un écho de plus en plus limité dans la grande presse. Ce silence conduit à s'interroger.

Un prix Nobel ... téléspectateur

Les commentateurs économiques que je vois s'exprimer régulièrement à la télévision pour analyser les causes de l'actuelle crise sont fréquemment les mêmes qui y venaient auparavant pour analyser la bonne conjoncture avec une parfaite sérénité. Ils n'avaient pas annoncé l'arrivée de la crise, et ils ne proposent pour la plupart d'entre eux rien de sérieux pour en sortir. Mais on les invite encore. Pour ma part, je n'étais pas convié sur les plateaux de télévision quand j'annonçais, et j'écrivais, il y a plus de dix ans, qu'une crise majeure accompagnée d'un chômage incontrôlé allait bientôt se produire. Je fais partie de ceux qui n'ont pas été admis à expliquer aux Français ce que sont les origines réelles de la crise alors qu'ils ont été dépossédés de tout pouvoir réel sur leur propre monnaie, au profit des banquiers. Par le passé, j'ai fait transmettre à certaines émissions économiques auxquelles j'assistais en téléspectateur le message que j'étais disposé à venir parler de ce que sont progressivement devenues les banques actuelles, le rôle véritablement dangereux des traders, et pourquoi certaines vérités ne sont pas dites à leur sujet. Aucune réponse, même négative, n'est venue d'aucune chaîne de télévision et ce, durant des années.

Cette attitude répétée soulève un problème concernant les grands médias en France: certains experts y sont autorisés et d'autres, interdits. Bien que je sois un expert internationalement reconnu sur les crises économiques, notamment celles de 1929 ou de 1987, ma situation présente peut donc se résumer de la manière suivante: je suis un téléspectateur. Un prix Nobel. .. Téléspectateur. Je me retrouve face à ce qu'affirment les spécialistes régulièrement invités, quant à eux, sur les plateaux de télévision, tels que certains universitaires ou des analystes financiers qui garantissent bien comprendre ce qui se passe et savoir ce qu'il faut faire. Alors qu'en réalité ils ne comprennent rien. Leur situation rejoint celle que j'avais constatée lorsque je m'étais rendu en 1933 aux Etats-Unis, avec l'objectif d'étudier la crise qui y sévissait, son chômage et ses sans-abri: il y régnait une incompréhension intellectuelle totale. Aujourd'hui également, ces experts se trompent dans leurs explications. Certains se trompent doublement en ignorant leur ignorance, mais d'autres, qui la connaissent et pourtant la dissimulent, trompent ainsi les Français.

Cette ignorance et surtout la volonté de la cacher grâce à certains médias dénotent un pourrissement du débat et de l'intelligence, par le fait d'intérêts particuliers souvent liés à l'argent. Des intérêts qui souhaitent que l'ordre économique actuel, qui fonctionne à leur avantage, perdure tel qu'il est. Parmi eux se trouvent en particulier les multinationales qui sont les principales bénéficiaires, avec les milieux boursiers et bancaires, d'un mécanisme économique qui les enrichit, tandis qu'il appauvrit la majorité de la population française mais aussi mondiale.

Question clé : quelle est la liberté véritable des grands médias ? Je parle de leur liberté par rapport au monde de la finance tout autant qu'aux sphères de la politique.

Deuxième question: qui détient de la sorte le pouvoir de décider qu'un expert est ou non autorisé à exprimer un libre commentaire dans la presse ?

Dernière question: pourquoi les causes de la crise telles qu'elles sont présentées aux Français par ces personnalités invitées sont-elles souvent le signe d'une profonde incompréhension de la réalité économique ? S'agit-il seulement de leur part d'ignorance? C'est possible pour un certain nombre d'entre eux, mais pas pour tous. Ceux qui détiennent ce pouvoir de décision nous laissent le choix entre écouter des ignorants ou des trompeurs.

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(1) L'Europe en crise. Que faire ?, Éditions Clément Juglar, Paris, 2005

(2) Notamment: La Crise mondiale aujourd'hui, éditions Clément Juglar, 1999, et La Mondialisation, la destruction des emplois et de la croissance: l'évidence empirique, éditions Clément juglar, 1999

Mercredi 23 décembre 2009 3 23 /12 /2009 15:19
- Publié dans : politique éco et emploi
Par Gérard Bélorgey - Voir les commentaires
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