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POURQUOI CE BLOG



L'objet de ce site est de baliser par quelques souvenirs éloquents l'histoire récente et de faire contribuer ces expériences, par des commentaires d'actualité, à éclairer et choisir les changements, en s'interrogeant sur les propositions des politiques et les analyses des essaiystes. Par ailleurs, à côté des problèmes de société (parfois traités de manière si impertinente que la rubrique "hors des clous"a été conçue pour les accueillir), place a été faite à "l'évasion" avec des incursions dans la peinture, le tourisme, la littérature,  des chansons, ce qui constitue aussi des aperçus sur l'histoire vécue.

 
Identité de l’auteur
vous pouvez lui écrire à <gerard.belorgey@wanadoo.fr>

Né en 1933, appartenant à la génération dont l'enfance a été marquée par la deuxième guerre mondiale, l'occupation et la Résistance, l'adolescence par la Libération, la guerre froide, puis par de clairvoyants engagements pour les décolonisations, l'auteur a ensuite partagé sa vie professionnelle entre le service public (il a notamment été préfet, délégué à l’emploi, directeur des affaires économiques de l’outre-mer, président de la chaîne de radio-télévision, RFO), l'enseignement et la publication d’ouvrages de sciences politiques (il est aujourd’hui membre du comité de rédaction et
collaborateur régulier de la "Revue Politique et Parlementaire"). Il a également assumé des missions dans de grandes entreprises en restructuration (Boussac, Usinor/Sacilor), puis a été conseil d’organismes professionnels.

Alors que ses condisciples ont été en particulier Michel Rocard et Jacques Chirac (il a partagé la jeunesse militante du premier dans les années cinquante et fait entrer le second à Matignon dans les années 60, avant d'être son premier collaborateur à l’Emploi, pour la négociation de Grenelle et au secrétariat d’Etat aux Finances, il n'a suivi ni l'un, ni l'autre dans leurs itinéraires. En effet, dans le domaine politique, comme il ressort de ses publications (cf. infra), Gérard Bélorgey n’a rallié ni la vulgate de la Veme république sur les bienfaits de l’alternance entre partis dominants, ni les tenants du catéchisme du libre-échange mondial. Il ne se résigne donc pas à TINA ("there is no alternative" au libéralisme). Tout en reconnaissant les apports autant que les limites de ceux qui ont été aux affaires et avec lesquels il a travaillé, il ne se résigne pas non plus à trouver satisfaction dans tel ou tel programme de camp. Mesurant combien notre société multiculturelle, injuste et caricaturalement mondialisée, souffre aussi bien des impasses de l’angélisme que des progrès de l’inégalité et des dangers de l’autoritarisme, il voudrait contribuer à un réalisme sans démagogie.

Partie de ses archives est déposée dans les Fonds d'Histoire contemporaine de la Fondation des Sciences Poltiques (http://centre-histoire.sciences-po.fr/archives/index.html)

Il a écrit et existé sous d'autres noms que celui sous lequel il a signé des ouvrages fondamentaux que furent "le gouvernement et l'administration de la France" ( 1967), "la France décentralisée" ( 1984), "Les Dom-Tom" (1994)  : le peuso de Serge Adour correspond à l'époque de la guerre d'Algérie et à une grande série de papiers dans Le Monde en  1957 , celui d'Olivier Memling à l'écriture du recueil de poèmes "Sablier " (couronné en 1980 par l'Académie Française et référé  dans l'histoire littéraire du XXeme Siècle de Hachette) et aux chansons qui en sont issues, celui de  Gérard Olivier à son analyse dans de  grands quotidiens de la décentralisation en 1981/82; celui de Solon  (malheureusement partagée par erreur avec d'autres auteurs) à la publication en 1988 de "la démocratie absolue" . Cessant de vivre un peu masqué, il retrouve son nom en 1998 pour "Trois Illusions qui nous gouvernent", puis à compter de 2000 pour "Bulles d'Histoire et autres contes vrais " (série de coups de projecteurs sur notre monde  qui seront souvent repris ci-dessous), ainsi que pour de  nombreux articles dans  diverses revues. En 2009, son récit "la course de printemps" revient sur la guerre d'Algérie.

politique éco et emploi



Faisons un peu d’impertinente géopolitique. Sans changement stratégique,  la certitude d’un effondrement à court terme des niveaux et qualités de vie des pays d’Occident est, à très brève échéance, l’avenir garanti à nos concitoyens et à nos enfants.

1 - Le G 2O c’est d’abord deux chiffres au lieu d’un : le symbole d’un monde multipolaire aux nouveaux pays constituants dont il est bien de reconnaître les rôles et d’ajuster les droits – en particulier dans la gestion des institutions internationales -  au delà d’ailleurs de ce qui a été fait maintenant.

A la faveur de ce G20, sans céder aux modes, il faut mettre en exergue la remarquable nouvelle posture américaine qui, par l’intelligence de Obama, paraît pouvoir ouvrir un nouveau type de relations entre les Etats Unis et le reste du monde. 

Ce qui est normal ( que la puissance occidentale ne soit plus exclusive)  ne doit pas entraîner ce qui est inadmissible ( que s’effondre ce que notre type de société apporte, malgré ses imperfections et inégalités, après les sacrifices et les progrès  des temps passés, à beaucoup de nos concitoyens d’aujourd’hui ).

A l’accueil des nouvelles puissances, et particulièrement du BRIC  ( cet acronyme désignant  le groupe de pays formé par le Brésil, la Russie, l'Inde et la Chine)  il faut des contreparties et des garde fou.

La contrepartie essentielle est qu’ils acceptent une régulation commerciale des échanges de marchandises, question qui n’a été - semble-t-il - nullement abordée.

Les garde-fous, c’est de ne pas tresser des louanges à leur régimes économiques, de ne pas en faire la référence, la règle du jeu.

Or, en saluant le fait que les Émergents, notamment d’Asie, sont les seuls à tirer la croissance mondiale emporte une espèce d’adhésion à deux modèles dangereux :
-   d’une part  à des types de sociétés - gouvernées dans certains cas par des pratiques proches de la jungle -  qui assurent cette croissance ;
-  d’autre part au mythe que le développement des uns et des autres est tributaire de l’expansion du commerce mondial.

2 - Cette expansion du commerce mondial serait le seul ressort possible d’un avenir de la planète, en assurant la démocratisation de la consommation. D’ou les violons des libéraux (cf. le débat de France 3 à la veille du G20, avec l’essayiste de service et le banquier béninois...très habile d’avoir un financier africain )  sur le lien entre libre échange et démocratie, alors, paradoxalement,  que la démocratie est absente des pays dont les classes dirigeantes tiennent à se placer deux fois en position de domination :
- vis à vis de leurs propres populations subissant les effets de l’accumulation capitalistique avec plus encore de dures exploitations que beaucoup de retours sociaux en leurs faveurs
- sur bien des marchés  internationaux , en goûtant la satisfaction de prendre revanche – ce qu’on comprend – sur les temps où ils étaient dominés.

Surtout  ce paradigme du niveau de commerce mondial en tant qu’indice de santé est faux. S’il est exact que le croisement de relations commerciales fortes entre pays de types et niveaux comparables est l’un des signes et moyens de prospérité, l’installation -  par les prix -   de positions commerciales dominantes de certaines régions du monde sur de très nombreux segments de produits se traduisant par des déséquilibres quasi structurels de balances d’échanges est soumission à un jeu de dupes.
Une consommation à bas prix de produits importés  est destructrice d’emplois et donc en fait du pouvoir d’achat qu’elle prétend donner puisque nos emplois sont notre premier pouvoir d’achat. 

3 - La chute des capacités de production et d’emploi des pays socialement avancés ira très vite non seulement avec l’augmentation des chômages et la dépression, mais aussi, comme il est déjà bien constaté, - et comme nous le faisons valoir en vain depuis des années - avec l’obligation de comprimer encore plus les coûts, de déconstruire le droit du travail et les protections sociales, de réduire les ponctions collectives au détriment de services publics et sociaux.

C’est en vain que les oppositions et tous ceux qui sont, à raison,  insatisfaits ou scandalisés (par l’état des prisons, des hôpitaux, de certains enseignements, de l’évolution de la sécu, etc.)  font la critique des insuffisances et des mauvaises réformes, parce qu’ils ne prenent pas en compte que notre société, faute de santé économique,   perd les moyens économiques et budgétaires d’assurer de manière décente ces services. Les réformes «droitières » deviennent obligatoires et un gouvernement « de gauche » serait largement contraint de faire pareil .

Quelle erreur de jugement de croire que la « colère sociale » peut-être un levier de changement positif lorsque ce changement positif n’est possible qu’à la condition de la sauvegarde de notre économie contre les excès du libre échange. Tous les programmes politiques qui n’abordent pas ce point n’ont pas de sens.

Un avenir sécurisé ne peut être bâti que sur la base, entre grandes régions du monde,  d’accords équilibrés  de co-développement ménageant les intérêts des pays avancés et des pays émergents.

4 – D’où le  besoin d’une nouvelle stratégie au regard de laquelle le G20 n’a rien pu apporter puisqu’il a en fait été la célébration du commerce international et la recherche de carburant pour celui-ci.

Un carburant qu’il na pas tellement trouvé, tout en prenant des risques inflationnistes ( en fait stagflationnistes) inimaginables hier. Des relances massives généralisées ont été écartées à juste titre sans doute car il faut , comme Strauss-kahn le fait,  minimiser aussi la différence d'envergure entre les plans européen et américain ("Quand on tient compte de la protection sociale, des « stabilisateurs automatiques », bien plus forts en Europe, l'écart n'est pas si grand"). Néanmoins une borne est franchie avec le rachat d’emprunts publics par la Réserve Fédérale, ce qui aboutit à de la création monétaire sans contrepartie de productions.
Le carburant a aussi été recherché par ce triplement des ressources du FMI (qui va, pour sa part d’interventions européennes prévisibles, sans doute servir d’une part les PECO souffrant d’autant plus qu’ils viennent de loin et qu’ils sont dépourvus de bases de pouvoir d’achat à notre échelle  et d’autre part les pays, comme l’Irlande  et l’Espagne ayant joué et perdu des mises ultra libérales).

5 - Outre l’impact psycho politique de cette réunion de style novateur, les points concrets positifs sont donc essentiellement dans l’aspect « réglementation » financière à laquelle il ne faut pas pour autant accorder les effets et vertus qu’aurait une régulation générale des échanges commerciaux et des mouvements de capitaux ( alors que beaucoup jouent sur le contenu des mots de réglementation et de régulation).
Traiter des « trous noirs » de la finance mondiale, est moralement indispensable, techniquement utile, mais  reste d’effet stratégique global sans doute assez limité, même si le relais des paradis fiscaux n’est plus au service d’évasions fiscales, d’opérations spéculatives comme de maximisation des profits, à l’occasion de facturations  de trafics de marchandises. 


6 - Au delà, dans quels domaines, des choses ( qui n’ont pas été traitées)  peuvent-elles avancer ?

- Peut on espérer que la question des institutions monétaires internationales et celle de la création d’ instruments monétaires  de réserve ( mais qui soit aussi une monnaie pratiquement utilisable, ce qui ne serait pas le cas d’une monnaie virtuelle obtenue par un « panier »)  autre que le dollar pourra voir le jour ?

- Peut-on penser que ceux des Émergents qui ont joué la mondialisation  des échanges commerciaux,  mais qui ont largement conservé ( ce qui a épargné à l’Inde et à la Chine la grosse crise de 1998) les contrôles de leurs mouvements de capitaux et une part de maîtrise de la convertibilité de leurs monnaies vont s’aligner sur l’ordre libéral? Il vaudrait sans doute mieux en fait, qu’en contrepartie de leurs spécificités de réglementation monétaire, ils soient porter à accepter des régulations commerciales.

- Peut-on escompter qu’un jour enfin des dispositifs d’ajustement obligatoire des taux de changes pourraient traiter des inégalités résultant des déséquilibres structurels de balances commerciales ?


- Par quel « marchandage » général peut progresser la question de la protection de la planète qui a été présente au G20 en fond de tableau, mais non pour un programme de travail ? 

- A quand un vrai débat sur l’excellente et  provocante idée du secrétaire américain à l'Énergie, Steven Chu, d'une taxe sur les importations de pays qui n'imposent pas de baisse des émissions de gaz – cette "taxe carbone" contre le "dumping environnemental"qu’a d’ailleurs aussi évoqué N. Sarkozy) ?

- Peut-on imaginer la manière dont les EU vont sortir de la contradiction entre leur  besoin de dépenses pour le rattrapage social et pour la relance et leur besoin de réduire leurs déséquilibres budgétaire et des échanges ?


- Peut-on comprendre comment leur énorme dette envers les prêteurs asiatiques peut leur laisser des marges de manoeuvre commerciale, dès lors qu’eux aussi doivent protèger intelligemment leur niveau d’emploi en déroute (et d’autant plus que leur niveau d’export est structurellement bien faible et que leur dépression est très contagieuse sur nous-mêmes) ?  D’où tout l’intérêt s’ils s’engagent eux-mêmes dans la ligne de Kyoto.  de la taxe carbone à l’import, -

- Peut-on penser en synthèse  que le  rapport de forces commerciales avec l’Asie peut bien évoluer, c’est à dire dans le sens de la protection de nos populations ?



7 - Plaçons nous avec réalisme dans une perspective de relations gouvernées par  des rapports de forces : exactement ce que ne comprennent pas ou ne veulent pas voir  ceux qui nous portent - dès lors que leurs intérêts propres sont saufs - à tenir le rôle de « l’idiot dans le village global » , alors que la vraie question est de savoir comment préserver les intérêts  de nos propres populations (comme le dit simplement et  avec bon sens B. Obama pour ce qui concerne les américains devant lesquels il est comptable puisqu’ils l’ont élu).

Une simplification de l’appréciation de ces rapports de forces montre que la propension à une forme de domination des pays émergents allant de pair avec la dégradation de nos niveaux de vie tient à des soutiens provenant de notre propre univers, mais rencontre par ailleurs deux obstacles  qu’il faut instrumentaliser.

Le principal soutien de nos compétiteurs est constitué d’une partie de nos acteurs économiques.  Ce sont des entreprises occidentales – et pas seulement de grandes multinationales, mais aussi bien des firmes spécialisées dans la  distribution et des Pme corsaires – qui ont été le support des délocalisations et plus encore des nouvelles localisations,  et de larges approvisionnements  dans les low cost countries, sans parler de toutes les installations de services très sophistiqués, mais tout à fait  délocalisables, et de plus en plus délocalisées dans le monde entier.
Trois clefs successives ont ouverts ces chemins de notre déclin  : le différentiel entre coûts d’approvisionnement et de vente  a motivé ( au nom du consommateur !) le lobbying libre-échangiste du négoce mondial ; la course aux rentabilités financières élevées réalisables par le fait d’obtenir des productivités occidentales dans des pays à coûts de production plusieurs fois moindres que les nôtres a inspiré les stratégies de placements des actionnariats les plus cupides ; la haute qualité des prestations intellectuelles de service de beaucoup de pays d’Asie et du Sud a emporté la conviction de l’aristocratie de l’innovation.  


Discipliner nos propres acteurs économiques vers de meilleures directions pour notre emploi et niveau de vie n’est possible que si on les sort d’un système où tout les pousse à jouer contre nos intérêts nationaux. Il ne s’agit donc pas de leur interdire de faire ce que la logique économique leur impose aujourd’hui (comprimer les rémunérations, licencier, délocaliser, s’installer d’emblée ailleurs)  mais de leur offrir une autre logique économique : une logique comportant la part nécessaire de rééquilibrage des conditions concurrentielles entre nos pays et les Émergents qui offrent aujourd’hui à la fois des bases d’implantation dotées d’avantages imbattables aux entreprises et des moyens d’approvisionnement en main d’oeuvre et en produits de toute nature d’une compétitivité sans pareille. Facteurs qui expliquent par exemple que la chute des carnets de commande de la sidérurgie sera supportée par l’Europe ( la « crise » ne change pas les données de bse, mais  accélère tout), que l’industrie automobile va, sous quelques années, se transférer inévitablement en Asie ( comme un dossier explicite d’Alternatives économiques de ce mois le met évidence en suffisant à lui seul à, paradoxalement,  démentir le « rassurisme général » dont fait preuve cette publication à l’égard des effets de la mondialisation).    

Les freins à un basculement qui fait notre ruine peuvent tenir à deux  facteurs.

- D’une part, les Émergents ont encore besoin de nous . Ils ne peuvent pousser leurs avantages concurrentiels au point de détruire nos économies et pouvoirs d’achat, parce qu’ils gardent provisoirement un intérêt - jusqu’à la relève par leurs propres consommateurs et par des pays pauvres qui vont quand même progresser -  à ce que nous soyons leurs marchés, tandis qu’à l’inverse nous n’aurions guère besoin des leurs ( ni en export , ni en import - sauf pour des approvisionnements particuliers et des matières premières- si nous avions (cf Todd )  une grande Europe gérée en préférence communautaire) ; mais combien de temps encore auront-ils besoin de nous ?

- D’autre part, le développement des niveaux de vie, notamment à l’échelle démographique de l’Asie, conduit tout droit dans le mur écologique – alors que toutes ces populations du monde ont un droit imprescriptible à progresser.

Ce droit et l’avenir de la planète ne sont compatibles que moyennant de considérables précautions qui ont deux versants : l’innovation technologique, en particulier en matière d’énergie, de transports, d’alimentation ; le ralliement partout à des modes de vie moins consommateurs et moins prédateurs.

Deux exigences qui impliquent les coopérations scientifiques, technologiques et prudentielles entre pays de tous niveaux économiques et modes de vie. Ces enjeux communs peuvent-ils freiner la logique  qui porte les Émergents à ne pas s’embarrasser des conséquences meurtrières  des formes prises par  leur développement sur les vieilles sociétés ?


8 - Notre univers est à la bifurcation de deux voies
 
- ou bien, dans la ligne actuelle de la plus grande pente, la poursuite d’une loi de jungle de fait, allant de pair avec le libre échange, et conduisant à  la régression sociale garantie ;
- ou bien, par un  ressaisissement de nos responsables, la découverte de la stratégie indispensable à la fois de « containment » des conséquences des développements des Émergents et de coopération avec eux pour négocier et gérer des rééquilibrages.

Il ne s’agit pas de futurologie ; la menace est imminente. Il ne faut pas être grand clerc pour la lire, sauf si l’on est complétement intoxiqué par les modes de la vie publique. Sous quelques années, nos emplois vont partir en fumées, nos charges vont devenir de plus en plus à la fois insuffisantes pour faire face aux  besoins et  insupportables pour beaucoup de ménages et d’entreprises, nos niveaux de vie vont plonger ; c’est une question de protection contre un scénario catastrophe, comme je le disais en 1998 dans « trois Illusions qui nous gouvernent » et une question de survie comme je le disais  en 2005 dans l’article de Passages sur les localisations d’activités. Mais les Cassandre ne reçoivent que des ricanements ou des baillons.

Par contre, tous les jours, des personnalités politiques de premier rang et une foule de commentateurs de deuxième ligne  (et qui font métier de bonimenteurs d’estrade dans des rôles convenus à l‘avance)  continuent, par leurs gesticulations, leurs incompétences, sur les podiums,  dans la presse et sur les ondes,  à se livrer à des jeux partisans, médiatiques et intellectuels, comme si nous étions dans la benoîte France de Pompidou ; et ne pensent qu’aux paillettes ou aux mythes de droite ou de gauche  par lesquels séduire les électeurs  ou les lecteurs et auditeurs sans être à même de penser à  les prémunir contre ce qui les attend, tout simplement parce qu’ils ou qu’elles ne le conçoivent pas.

La situation est d'une extrème gravité. Des lignes d'évolution régressive , non reversibles,  sont en train d'être franchies C’est à un véritable état d‘alerte qu’il faut appeler.






Jeudi 9 avril 2009 4 09 /04 /2009 18:49
- Publié dans : politique éco et emploi
Par Gérard Bélorgey - Voir les 0 commentaires
je tiens à relayer ici une intervention de Jacques Sapir devant le MRC et qui m'a paru tout à fait pertinente et très documentée en particulier sur le point que ce n'est pas le développement du commerce international qui assure bien l'élavation des situations des popuplations des pays émergents.



Jacques Sapir : Le protectionnisme et le contrôle des changes conduisent-ils à la guerre ?


Par Jacques Sapir. Directeur d’études à l’EHESS.Leçons des années 1930 pour comprendre la crise actuelle.

L’ampleur de l’actuelle crise économique et financière n’a d’égale que celle de 1929. Elle affecte l’ensemble du système financier et monétaire international, qui a du faire face entre le 15 septembre 2008 et le début du mois de novembre à une crise des liquidités internationales sans précédant. L’ensemble des systèmes bancaires et financier est touché. Les effets sur les économies nationales se dévoilent aujourd’hui dans toute leur importance.

Si, au contraire de la crise de 1997-1999 les grands pays « émergents » (ceux que l’on appelle les BRIC, soit le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine) resteront capables de performances économiques acceptables (environ 3,5% de croissance en Russie et sans doute 7-8% en Chine), les pays développés sont entrés en récession.

Celle-ci s’annonce particulièrement sévère aux Etats-Unis où le PIB devrait se contracter de -2% à -3% durant 2009 et peut-être une partie de 2010. Les économies européennes seront elles aussi touchées, mais avec des différences significatives. Si la Grande-Bretagne et l’Espagne, qui avaient imité le « modèle américain » d’une économie très ouverte et financiarisée vont elles aussi connaître une récession très sérieuse, avec un recul du PIB certainement supérieur à 2%, la France et l’Italie devraient subir un choc de moindre ampleur. Notons cependant qu’il faut s’attendre à une contraction du PIB proche de 1% pendant la plus grande partie de 2009.

Quant à l’Allemagne, son modèle « neo-mercantiliste », fondé sur une contraction de la demande intérieure et la délocalisation des chaînes de sous-traitance dans les économies à faibles coûts du travail des « nouveaux entrants » de l’UE lui avait assuré jusqu’à présent de bonnes performances en matière de balance commerciale. Mais, on avait tendance à oublier que ce succès s’était payé au prix d’une montée du chômage et d’une baisse de l’investissement. La crise va affecter durablement aussi ce modèle et aura des conséquences importantes outre-Rhin.

La crise aura aussi des conséquences importantes dans les économies qui sont à la périphérie des grandes économies développées touchées par la crise. La récession a déjà transformé les Pays baltes, imprudemment désignés par certains comme les « petits dragons de la Baltique » en pays ne devant leur salut que dans les prêts du FMI. L’effondrement Islandais, un pays qui avait appris par cœur la leçon du néo-libéralisme et avait joué à fond la carte de la financiarisation de son économie, est bien connu. Quant à l’Irlande, que l’on donnait en modèle de la réussite d’un pays européen combinant les réformes structurelles si chères au cœur des néo-libéraux avec une totale ouverture aux marchandises et aux capitaux en oubliant un peu vite l’ampleur des aides européennes reçues, elle était déjà cet été dans une récession de -1,5% du PIB.

Plus dramatique encore est le cas de certains pays du Maghreb ou de l’Amérique Latine. La violence de la contraction de l’activité en Espagne a pour conséquence une explosion du chômage qui touche en premier lieu les immigrés les plus récents. Les effets s’en font sentir au Maroc, mais aussi en Équateur. Le Mexique, dont la croissance était tirée par la consommation américaine va lourdement pâtir de la crise qui s’installe au nord du Rio Grande, sans oublier le fait que ses exportations souffraient déjà de la concurrence asiatique, et Chinoise en particulier.

La crise est bien mondiale.

1. Une crise de la globalisation.

Cette crise trouve ses origines dans les déséquilibres de fond entre production et consommation qui se sont mis en place à la suite du précédent choc, celui de 1997-1999. Ces déséquilibres sont dans une très large mesure le produit de la libéralisation financière et commerciale, entamée dans les années 1980, et qui a connu son paroxysme dans les années 1990.

1.1. Les conséquences de la crise financière de 1997-1999.

La crise de 1997-1999 a marqué un changement de régime dans l’ordre financier international. La libéralisation de la finance internationale avait fragilisé les systèmes bancaires, conduisant à une instabilité financière de forte amplitude. Sous l’impulsion des Etats-Unis et du FMI, de nombreux pays - sauf la Chine - ont du adopter une convertibilité totale de leur monnaie, incluant le compte de capital. Or, une telle convertibilité totale, si elle favorise à l’évidence le développement des services financiers transnationaux, n’a que peu d’intérêt du point de vue du développement réel des pays considérés. Elle accentue en réalité la dichotomie entre la logique financière et la logique du secteur réel des économies.

La crise de 1997-1999 est dans une très large mesure le résultat de la situation créée par la libéralisation financière. Elle a conduit de nombreux pays asiatiques qui avaient été les premières victimes de cette crise, à vouloir se doter de réserves en devises excessives pour se prémunir contre cette instabilité.

La Chine a adopté une politique similaire moins en raison de l’impact immédiat de la crise - la convertibilité limitée du Yuan l’en avait protégé - que parce qu’elle avait du éponger par un déficit commercial accepté vis-à-vis de ses voisins immédiats les conséquences de cette crises. La Chine avait été en 1997-1999 le grand stabilisateur de l’économie asiatique face à l’incurie du FMI qui s’était révélé incapable de gérer cette crise, et face à la pression des Etats-Unis qui avaient empêché la constitution du « Fonds Monétaire Asiatique » que le gouvernement japonais souhaitait mettre en place (avec l’accord implicite de la Chine).

Cette politique fut un succès et les réserves de change accumulées par la Chine et ses voisins immédiats se sont accrues de manière considérable. Cette politique a eu cependant un coût interne non négligeable, qui aurait pu être évité si l’on avait eu un système financier international plus efficace et moins instable. La croissance des pays qui ont eu recours à cette stratégie aurait pu être mieux équilibrée, tant sur le plan social qu’écologique.

1.2. La « Déflation salariale » et la responsabilité du Libre-Échange

Mais, il y a eu aussi un coût pour l’ensemble du système qui a directement conduit à la crise actuelle. Pour accumuler les devises dans les quantités voulues, ces pays ont été poussés à développer des politiques prédatrices sur le commerce international. Celles-ci ont été mises en oeuvre par des dévaluations très fortes mais aussi des politiques de déflation compétitive limitant drastiquement la consommation intérieure.

Ces politiques ont eu un effet très puissant en raison du cadre de libre-échange généralisé mis en place par l’OMC. Celui-ci a induit un puissant effet de déflation salariale dans les pays développés. On voit dans la totalité des pays développés l’écart entre le revenu moyen et le revenu médian s’ouvrir. Pour certains pays, il y a stagnation absolue, et même régression du revenu de la majorité de la population. Pour d’autres, on est en présence d’un phénomène de paupérisation relative qui accroît le déséquilibre entre salaires et profits dans le partage de la valeur ajoutée.

Cet effet de déflation salariale s’est propagé par la menace des délocalisations conduisant les salariés à accepter des conditions sociales et salariales toujours plus dégradées au nom de la préservation de l’emploi. Il a d’ailleurs été fortement aggravé par l’irruption des logiques financières au sein des entreprises du secteur réel de l’économie dont le développement de la pratique des LBO (les rachats d’entreprises par endettement avec un fort effet de levier).

Si les politiques prédatrices de certains pays asiatiques ont eu un effet dévastateur sur les économies développées, elles ont aussi largement déstabilisé des pays en voie de développement. Contrairement aux affirmations faites au début des années 2000, les études quant aux effets du libre-échange montre que les gains induits par les règles de l’OMC pour les pays en voie de développement sont très faibles. On est ainsi passé d’un gain pour ces pays, estimé à 539 milliards de dollars dans le modèle LINKAGE de 2003 à 22 milliards de dollars dans le modèle GTAP de 2005 . La version LINKAGE de 2005 réduisait elle aussi les gains à 90 milliards. Quant au « Cycle de Doha », qui a capoté en juillet 2008, il n’aurait rapporté aux pays en développement (incluant la Chine..) que 4 milliards de dollars suivant le modèle GTAP.

En fait, comme le groupe des pays « en développement » inclut la Chine et l’Inde, quand on prend en compte les divers effets de la libéralisation du commerce qui ne sont pas tous inclus dans les modèles GTAP ou LINKAGE, le bilan est directement négatif pour les autres pays, car le gain cumulé de la Chine et de l’Inde excède largement le gain des pays « en développement » . Contrairement à ce qui est souvent avancé, le libre-échange n’a pas été un facteur de développement des pays les plus pauvres, et son effet sur la réduction de la pauvreté fortement surestimé, quand il n’a pas été le produit d’erreurs de calcul . Il a par contre favorisé un effet d’éviction au profit de la Chine et au détriment de pays comme le Maroc ou la Tunisie dans l’accès au commerce avec l’Union Européenne, effet qui a été alimenté aussi par la montée en qualité des exportations chinoises .

1.3. La crise d’endettement

L’emballement des mécanismes du crédit, qui ont techniquement déclenché la crise, résulte de la tentative de maintenir la capacité de consommation du plus grand nombre alors que les revenus stagnaient, voire baissaient (comme aux Etats-Unis pour le ménage médian). On voit en effet l’endettement des ménages s’accroître de manière spectaculaire dans tous les pays développés. Il atteint des sommets dans ceux qui se sont le plus engagés dans la logique néo-libérale. Ainsi, aux Etats-Unis passe-t-on en dix ans de 61% à 100% du PIB entre 1997 et 2007.

On dépasse les 100% du PIB en Grande-Bretagne et en Espagne (à partir de 2007). Cependant, même amoindri, le phénomène se retrouve dans des pays qui ont été plus réticents à adopter les « réformes structurelles » du néo-libéralisme. Ainsi, l’endettement des ménages a augmenté dans les dix dernières années de 33% du PIB à 45% en France et il a atteint 68% du PIB en Allemagne, suite au choc de revenu provoqué par la mise en place dans ce pays de la « TVA sociale »

L’accroissement de cet endettement, au moment même où les revenus de la majorité des ménages étaient tirés vers le bas, de manière relative ou absolue, par les effets de la déflation salariale ne pouvait que conduire à une crise d’insolvabilité. Il faut noter que dans de nombreux pays, la pression compétitive exercée par les politiques prédatrices, entre autres mais non uniquement des pays asiatiques, s’est traduite par un accroissement rapide de l’endettement des entreprises.

Ainsi, au moment même où les « formateurs d’opinion » mettaient l’accent sur le problème de la dette publique, en particulier en France, la véritable crise d’endettement prenait naissance chez les agents privés (ménages et entreprises). On peut constater dans le tableau 2 que l’endettement de la France est un des plus faibles parmi les pays développés et que, à l’exception de l’Italie, ce sont bien les agents privés qui sont à la base de l’explosion des dettes dans les pays développés.

Cette crise d’endettement des agents privés se produit au moment où les conditions de solvabilité des ménages sont directement menacées par la déflation salariale. C’est elle qui a conduit à la crise financière avec les conséquences que nous connaissons aujourd’hui. Cette crise d’endettement des agents privés découle directement des conditions de libéralisation du commerce international. On ne pourra donc pas y mettre fin sans toucher de manière substantielle à cette libéralisation.

Elle a aussi été aggravée par les effets induits de la libéralisation financière. Cette dernière aussi devra être remise en cause si l’on veut sortir de la crise.

1.4. Une crise de système

Cependant, si l’on doit critiquer les politiques prédatrices et de dumping social et écologique qui ont été menées tant en Asie que dans certains des nouveaux adhérents de l’Union Européenne, il faut reconnaître qu’il ne fut jamais offert de choix à ces pays.

L’instabilité du système monétaire et financier international, découlant à la fois des politiques de libéralisation impulsées sous la pression américaine et de la manipulation de la monnaie de référence, le Dollar, par les Etats-Unis rendait inévitables de telles politiques. Ces dernières sont des ajustements à la globalisation que l’on a connue depuis le début des années 1980. C’est donc bien en cela que la crise que nous vivons aujourd’hui est une crise de la globalisation.

Cette dernière a créé une structure qui par son instabilité a engendré des crises locales. Ces dernières ont à leur tour donné naissances à des politiques d’ajustement qui ont renforcé cette instabilité et provoqué de nouveaux déséquilibres, dont la déflation salariale dans les économies développées est l’exemple le plus spectaculaire mais non unique. Ces déséquilibres ont à leur tour engendré des ajustements, les poussées brutales de l’endettement des acteurs privés, qui n’ont été possibles qu’en raison des conditions institutionnelles - la libéralisation financière et la déréglementation généralisée - issue de la structure de base. Ainsi le mode spécifique des crises locales qui caractérise la globalisation, loin de conduire à des ajustements stabilisants, induit au contraire de nouveaux déséquilibres dont les effets nocifs viennent s’ajouter à ceux de la structure initiale. Les crises se succèdent de manière de plus en plus rapide, et elles sont de plus en plus brutales. C’est donc bien la globalisation qui est la cause originelle de la crise que nous connaissons.

2 La manipulation de l’histoire par les idéologues néo-libéraux.

Il ne fait pas de doute que tant le libre-échange que la libéralisation des mouvements internationaux des capitaux sera mise en cause dans les mois qui viendront. L’ampleur de la crise aux Etats-Unis ne laisse que peu de choix à la nouvelle administration, qui sera déjà confrontée à l’explosion du déficit budgétaire pour financer le sauvetage d’une partie du système financier. En Europe, il deviendra très rapidement évident que sans l’introduction de barrières douanières, à la fois au niveau de l’UE mais très certainement aussi entre les pays de la Zone Euro et les autres, on ne pourra contrecarrer la déflation salariale qui est fondamentalement à la base de la crise. Prétendre aujourd’hui mener des politiques de hausse des revenus salariaux sans en même temps instituer des protections douanières n’est tout simplement pas sérieux.

2.1. Qui est responsable pour la chute du commerce international dans les années 1930 ?

Or, ce retour vers le protectionnisme et des mesures de réglementation de la circulation des capitaux est dénoncé dans les milieux néo-libéraux (qu’ils soient « sociaux » ou non) comme le début d’un processus devant nous conduire à la guerre, comme dans les années trente.

Il est souvent affirmé que les mesures de sauvegarde monétaires et commerciales prises à la suite de la crise de 1929 avaient contribué à l’aggraver en provoquant un effondrement du commerce international La contraction de ce dernier est une évidence, mais ses causes sont complexes. Une étude systématique des chercheurs du NBER montre que les droits de douane (le protectionnisme) n’a eu pratiquement aucun rôle dans l’effondrement du commerce international à partir de 1930. Les deux facteurs déterminants furent l’accroissement des coûts de transport et l’instabilité monétaire . La hausse des coûts de transport est signalée dans une autre étude comme un des facteurs ayant une responsabilité importante dans les flux du commerce international .

Il faut souligner le rôle dans la contraction du commerce international de la contraction de la liquidité internationale. D’un simple point de vue chronologique, il est évident que ce facteur fut décisif. La contraction de la liquidité est en effet concentrée sur 1930 (-35,7%) et 1931 (- 26,7%). Une mesure simple de la contraction du commerce réside dans le tonnage de fret maritime inemployé. On voit la proportion du tonnage inemployé augmenter rapidement jusqu’à la fin du 1er trimestre 1932 puis baisser (Cf. : Tableau 3). Elle se stabilisera par la suite.

L’essentiel de la contraction du commerce, telle que l’on peut la mesurer par l’évolution du fret maritime, se joue entre janvier 1930 et juillet 1932, soit avant la mise en place des mesures protectionnistes, voire autarciques dans certains pays. Un événement postérieur à un autre ne saurait en être la cause…

2.2. La question de la liquidité internationale

La pratique des dévaluations compétitives est, quant à elle, une réponse à la pénurie de liquidités internationales qui se manifeste durant 1930. Celle-ci oblige de nombreux pays, confrontés à des sorties brutales de devises et d’or induites par la crise des banques américaines et au rapatriement des capitaux qui s’en suit, à tenter de dégager un solde commercial excédentaire à tout prix afin de dégager de cette manière les liquidités nécessaires. L’hypothèse des chercheurs du NBER d’un rôle important du Gold Exchange Standard dans les flux commerciaux doit ici être reformulée[15]. Ce qui est mesuré dans leur étude est l’impact d’un système monétaire international stable, réduisant les incertitudes et les coûts de transaction. Il est clair que le Gold Exchange Standard réunit ces conditions, mais ne peut en assurer la pérennité. En effet, les conditions de propagation de la crise montrent que ce système ne permet pas l’émission des liquidités nécessaires pour combattre la trappe à liquidité induite par la crise boursière puis par l’effondrement du système bancaire.

Les dévaluations qui ont lieu entre 1931 et 1934 sont très probablement excessives, mais c’est en raison du fardeau qui pèse sur la balance commerciale des pays considérés. Celle-ci devient en l’absence de sources internationales de liquidité (et ici se trouve la responsabilité du Gold Exchange Standard), la seule variable d’ajustement possible. Dans ces conditions, les mesures de sauvegarde qui sont souvent critiquées n’apparaissent pas comme une cause mais comme une conséquence. L’instabilité monétaire, qui tranche tant avec la situation précédente, est justement induite par le manque total de flexibilité induit par le lien à l’or.

Il faut noter que les accords de règlement bilatéral qui vont se mettre en place à partir de 1934/35, et qui sont souvent très critiqués, ont en réalité permis le maintien d’un flux de commerce international. Si de tels accords constituent des freins dans une période d’expansion de l’activité économique, ils constituent aussi des filets de sécurité en période de récession.

Le problème de la hausse des coûts du fret maritime, dont on voit qu’elle a un fort impact sur le commerce international, est à relier au problème de la liquidité. Les faillites bancaires atteignent aussi les compagnies d’assurance. Les conditions d’assurance du trafic maritime se détériorent et les moyens financiers des négociants maritimes se contractent brutalement. Ces conditions assurent à elles seules une partie de l’accroissement des coûts de transport. La hausse des prix du charbon utilisé dans la navigation maritime joue aussi, mais elle est en partie liée aux instabilités économiques issues de 1929 qui ont conduit à une contraction de la production. Foreman-Peck montre bien que la contraction des crédits, et en particulier des crédits au système commercial, est une cause majeure de contraction du commerce. La question de la liquidité est donc bien centrale[16].

2.3. De l’idéologie libérale au négationnisme : la dangereuse pente des défenseurs de l’ordre international établi.

La lecture rétrospective de la contraction du commerce international des années 1930 qui accuse les politiques protectionnistes et les dévaluations se trompe (de bonne ou de mauvaise foi) de cibles. Mais ceci n’épuise pas les arguments de ceux qui veulent à tout prix éviter une remise en cause et du libre-échange et de libéralisation des mouvements de capitaux.

Certains d’entre eux en arrivent à prétendre que les mesures économiques protectionnistes prises à la suite de la crise de 1929 auraient été les causes de la seconde Guerre Mondiale[17]. Il faut, pour user d’un tel argument, soit une profonde méconnaissance de la nature du Nazisme et du Fascisme - il y a dans l’Allemagne Nazie une dimension pathologique spécifique [18] - soit une mauvaise foi qui est du même ordre que celle des auteurs Négationnistes. Le Nazisme n’est pas une radicalisation du nationalisme allemand de la période de Guillaume II, mais sa négation[19].

Il est donc extrêmement inquiétant pour la qualité du débat intellectuel en France, mais aussi pour la capacité à trouver des réponses réelles et non imaginaires ou factices à la crise actuelle, que cessent les travestissements idéologiques de l’histoire. Ceci ne signifie pas que le recours à cette dernière soit inutile, bien au contraire.

3. La pertinence des leçons des années 1930

Ce qui est vrai et important dans la situation actuelle est que la période des années 1930 a joué un rôle décisif dans la maturation des réflexions sur ce que devait être un système international monétaire et commercial. C’est à partir de l’analyse qu’il fit des évolutions de ces années que Keynes élabora les propositions qui servirent de base à la discussion menant aux accords de Bretton Woods. On doit se souvenir que les leçons que Keynes avait tirés des années 1930 allaient dans trois directions[20].

3.1. Ordre monétaire international efficace et protectionnisme.

Keynes avait déduit à juste titre des processus du début des années 1930 l’importance capitale de l’alimentation en liquidité du système international. Ceci l’avait renforcé dans son opposition à toute forme d’étalon or et dans sa conviction que la monnaie internationale ne pouvait être qu’artificielle au sens où elle devait être détachée d’une monnaie nationale comme d’un lien avec une matière première. C’est ainsi qu’il se rallia à l’idée du « BANCOR » qui avait été émise à la fin des années 1930, même s’il proposa d’autres noms (dont « dolphin ») pour une telle monnaie internationale.

Mais, et le texte du projet de 1941 ne laisse aucun doute à ce sujet, un tel système ne pouvait fonctionner que si l’on tendait rapidement vers un équilibre des balances commerciales. Il fallait donc trouver des règles pénalisant et les stratégies de déficit (le pays cherche à vivre à crédit aux crochets du système) et les politiques de prédation (le pays cherche à piller ses voisins). La question de l’ordre monétaire, perçue comme la clé du commerce international passait donc aussi pour Keynes par la présence de mesures d’organisation de ce dernier qui ne sont pas compatibles avec le libre-échange. Ce dernier ne semblait possible et utile qu’entre des pays dont les structures économiques auraient été parfaitement homogènes.

Il faut ainsi comprendre le processus qui conduisit Keynes à adopter le principe du protectionnisme et à en faire un élément important de ses propositions. Il a évolué ainsi d’une position plutôt favorable au libre-échange qui avait été la sienne jusqu’en 1925-1926, vers une position admettant non seulement des formes de protectionnisme comme système permanent mais aussi des formes de protection se rapprochant de l’autarcie en cas d’urgence.

Une leçon clairement tirée par Keynes est que le libre-échange a épuisé son contenu positif au XXe siècle[21]. On doit ici signaler que la « Charte de La Havane » qui en 1948 institua une Organisation Internationale du Commerce, laissait de larges marges de manœuvre en matière de protections douanières pour les États membres. Il faut ajouter que pour Keynes le protectionnisme permet aussi de rendre impossible des pratiques de concurrence ou de dumping fiscal entre pays voisins.

C’est un thème très présent aujourd’hui dans l’UE où ces pratiques conduisent en fait à la fragilisation générale des systèmes fiscaux. C’est en particulier cette menace permanente du dumping fiscal qui conduit les membres de l’UE à donner un rôle de plus en plus important à un impôt comme la TVA (avec même la variante dite « TVA Sociale »). Aujourd’hui, baisser la TVA, ce qui serait une manière de redonner aux ménages les plus pauvres du pouvoir d’achat et les aider à recouvrer leur solvabilité, reviendrait à détaxer en partie les produits importés, et contribuerait à aggraver les effets de déflation salariale. Des mesures de protection douanière, y compris au sein même de l’Union Européenne à travers le mécanisme des montants compensatoires monétaires permettraient de cibler spécifiquement les produits issus de pays pratiquant le dumping social, écologique et fiscal. De telles mesures redonneraient une plus grande flexibilité à l’instrument fiscal dans le cadre de la politique économique nationale visant au plein emploi.

On doit ajouter qu’elles ne sont pas contradictoires avec une logique de solidarité européenne. Les sommes collectées par ces montants compensatoires, au lieu d’aller dans les budgets des États les collectant pourraient soit alimenter les Fonds Structurels Européens soit alimenter une caisse spéciale d’aide aux pays de l’UE souhaitant faire progresser leur législation sociale et écologique pour converger avec les pays les plus avancés.

3.2. Comment combiner coordination et souveraineté : la question du contrôle des changes.

La troisième direction, et qui est sans doute la plus importante, est que si une coordination entre États est nécessaire, celle-ci ne doit pas empêcher de mener des politiques nationales qui sont les seules légitimes. La question du lien entre responsabilité politique et légitimité est d’ailleurs au cœur de sa conversion au protectionnisme au début des années 1930[22]. Toute architecture de coordination doit donc préserver cette liberté d’action ou être condamné à l’échec. De ce point de vue, le contrôle des changes joue un rôle clé dans les dispositifs imaginés par Keynes.

Il permet en particulier de stabiliser les taux de change (et de combattre la volatilité de ces derniers qui fut préjudiciable au commerce international) tout en laissant aux gouvernements nationaux la plus grande autonomie possible en matière de politique monétaire et budgétaire. Il permet aussi de construire un cadre de régulation de modifications des parités de change (les dévaluations et réévaluations) quand ces dernières sont nécessaires. Keynes expliquait de manière très nette que les changements de parité nécessaires sont une nécessité absolue quand les conditions de formation des prix diffèrent de manière importante entre deux pays. Il était donc opposé avec la plus extrême fermeté à la théorie d’une fixité des taux de changes tout comme il s’opposait à l’idée de laisser ces derniers être purement déterminés par des mécanismes de marché.

Or, on sait qu’une dynamique d’Eurodivergence se manifeste à l’intérieur de la zone Euro. Ceci peut sembler étonnant, car l’instauration de l’Euro comme « monnaie unique » avait en théorie pour fonction d’aboutir à une homogénéisation des économies de la zone. Le processus de divergence était cependant visible dès 2003. Ainsi, dès cette époque avait été reconnu par un des meilleurs partisans de l’Euro que si l’on assistait alors à une unification des marchés des dettes (les marchés obligataires), les espaces qui continuent de porter une trace, même lointaine, de l’économie réelle (telles les Bourses) restaient marqués par “la forte résistance des segmentations nationales”[23].

Le passage à l’Euro n’a pas entraîné d’unification des prix entre les pays de la Zone, ni même de convergence dans les dynamiques inflationnistes ou encore les relations entre l’inflation et la croissance[24]. L’Euro aurait dû à la fois accroître la croissance et préserver l’Europe des turbulences économiques extérieures ; il n’en a rien été[25]. L’Euro n’efface pas les divergences nationales ni ne ralentit l’effritement du modèle social européen. Il en est ainsi non pas parce que l’Euro aurait été en soi et dès le début, une mauvaise idée, mais avant tout parce que le principe de la monnaie unique appliqué à des économies dont les structures - et donc la conjoncture - restent fortement hétérogènes était une erreur sans les moyens d’harmoniser rapidement ces structures[26].

En réalité, ces moyens n’existent pas car ni les populations des pays concernés ni les classes politiques ne sont disposées à transférer à un quelconque pouvoir fédéral une capacité fiscale qui devrait être égale à peu de choses près à la moitié des budgets nationaux. Il en résulte qu’il ne peut y avoir de politique monétaire unique efficace pour l’ensemble des pays concernés. Ainsi, l’Euro fort pénalise lourdement l’économie française[27], ce qui a été confirmé par une étude récente de l’INSEE qui chiffre à 0,6% - 1% de croissance du PIB le coût net de la surévaluation de l’Euro[28], mais aussi l’Espagne (où le déficit de la balance courante excède les 10% du PIB) et l’Italie.

On doit constater rétrospectivement qu’un système européen où l’Euro eut été une monnaie commune et non la monnaie unique, chapeautant et encadrant des monnaies nationales dans un régime de changes fixes mais régulièrement ajustables, garanti par des contrôles sur les mouvements de capitaux, aurait été une réponse à la fois plus robuste et plus flexible pour assurer la croissance et maintenir des règles de coordination tout en respectant la spécificités des économies des pays concernés.

3.3. Peut-on réformer le système monétaire international avec les Etats-Unis ?

Il apparaît donc que, face à la crise qui se développe aujourd’hui, la combinaison du protectionnisme et d’un retour à des systèmes de contrôle sur les capitaux, de manière à stabiliser la convertibilité des monnaies sur la base des seules transactions commerciales de biens et services, apparaît comme la base de toute solution, comme ce fut le cas après la crise des années 1930. Mais, comme en 1944, une telle position ne peut que se heurter à l’opposition des Etats-Unis. Ceux-ci combattirent sans relâche les propositions de Keynes et imposèrent à Bretton Woods un système qui montra rapidement ses faiblesses.

On constate cependant que la question du contrôle des changes et des contrôles sur les mouvements de capitaux constitue un point immédiat de conflit entre les gouvernements qui souhaitent recourir à de tels mécanismes et les Etats-Unis[29]. La défense de la souveraineté économique n’est pas compatible avec les objectifs de la politique américaine. Robert Wade, qui a été un des grands spécialistes des stratégies industrialistes des pays asiatiques[30], identifie ainsi la question du contrôle sur les mouvements des capitaux comme le théâtre des conflits à venir entre les Etats-Unis et les pays souhaitant conserver la souveraineté de leur politique économique[31].

Il n’y aura donc de réforme et de sortie de crise que sur la base d’un affrontement avec la politique américaine. Il peut imposer d’en passer par la constitution de zones régionales qui se fixeraient des règles différentes de celles prévalant aujourd’hui. En ce qui concerne l’Europe, la transformation radicale de l’Euro d’une monnaie unique en une monnaie commune pourrait éviter que les tensions internes induites par le processus d’eurodivergence n’atteignent un point de rupture. Le statu-quo actuel est certainement l’option la plus dangereuse économiquement, car elle empêche de lutter efficacement contre la récession) mais aussi politiquement car elle risque de provoquer un rejet massif du principe même de coordination entre les pays européens. Les partisans les plus acharnés de l’Euro, ceux qui refusent d’ouvrir le débat sur son évolution, en seront ainsi les fossoyeurs et ils enfonceront le dernier clou dans le cercueil qui enfermera le cadavre de l’idée européenne.

La coordination n’est possible que dans la mesure où elle sait prendre en compte les spécificités et respecter les souverainetés. Tout volontarisme sur ce point ne peut que conduire à des violences et des crises. Les années 1930 ne furent pas seulement celles de la « Grande Crise ». Elles furent aussi celles du « Haut Stalinisme », qui fut avant tout un volontarisme prétendant faire fi des impératifs de l’hétérogénéité économique et sociale du monde réel. On sait ce qu’il en advint.

Telles sont les véritables leçons des années 1930 qu’il nous faut prendre en compte pour porter remède à la crise actuelle.

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[15] A. Estevadeordal, B. Frants et A.M. Taylor, « The Rise and Fall of World Trade, 1870-1939 », op.cit..

[16] J. Foreman-Peck, A History of the Worlld Economy : International Economic Relations Since 1850, Harvester Wheatsheaf, New York, NY, 1995, p. 197.

[17] L’auteur de ces lignes a, hélas, entendu fort souvent de tels et scandaleux propos tenus par membres et dirigeants du PS et certains de leurs conseillers économiques.

[18]Voir : Ian Kershaw, Hitler, a Profile in Power, Londres, 1991. Idem, Nazi Dictatorship : problems and Perspectives of Interpretation, Londres, Oxford University Press, 1993 ; Idem « Working towards the Führer » in I. Kershaw et M. Lewin (eds.) Stalinism and Nazism - Dictatorships in Comparison, Cambridge University Press, 1997.

[19] W. Sheridan Allen, « The Collapse of Nationalism in Nazi Germany » in J. Breuilly (ed), The State of Germany, Londres, 1992

[20] J.M. Keynes, “Proposals for an International Currency Union - Second draft, November 18, 1941″ in D. Moggridge (ed.), Collected Writings of John Maynard Keynes, volume XXV, Londres, Mac Millan, 1980, pp.42-66. La première version de ce texte date d’octobre 1941. Il semble que Keynes se soit mis au travail sur ce projet lors de son retour de son voyage aux Etats-Unis en mai 1941.

[21] J.M. Keynes, « National Self-Sufficiency », Yale Review, 1933.

[22] J. Sapir, « Retour vers le futur : le protectionnisme est-il notre avenir ? » in L’Economie Politique, n°31, 3ème Trimestre 2006.

[23] M. Aglietta, “Espoirs et inquiétudes de l’Euro” in M. Drach (ed.), L’argent - Croyance, mesure, spéculation, Éditions la Découverte, Paris, 2004, p. 237.

[24] [24] I. Angeloni and M. Ehrmann, “Euro Aera Inflation Differentials”, The B.E. Journal of Macroeconomics, Vol. 7: Issue 1/2007, Article 24, p.31. Available at: http://www.bepress.com/bejm/vol7/iss1/art24 , J. Gali, M. Gertler and D. Lopez-Salido, “European Inflation Dynamics” in European Economic Review, Vol. 45, n°7/2001, pp. 1237-1270. C. Conrad et M. Karanasos, “Dual Long Memory in Inflation Dynamics across Countries of the Euro Area and the Link between Inflation Uncertainty and Macroeconomic Performance”, in Studies in Nonlinear Dynamics & Econometrics, vol. 9, n°4, November 2005, http://www.bepress.com/snde .

[25] M. Aglietta, “Espoirs et inquiétudes de l’Euro” p. 240.

[26] J. Sapir, « La Crise de l’Euro : erreurs et impasses de l’Européisme » in Perspectives Républicaines, n°2, Juin 2006, pp. 69-84.

[27] P. Artus, dans une étude de CDC-Ixis diffusée début juillet 2005 et citée par P-A. Delhommais, “Une étude se demande si la France et l’Italie vont être contraintes d’abandonner l’Euro”, in Le Monde, 9 juillet 2005 ; Marc Touati dans la Lettre des Etudes Economiques du 9 mars 2006. S. Federbusch, “La surévaluation de la monnaie unique coûte cher à la croissance” in Libération, rubrique “Rebonds”, 26 avril 2006.

[28] F. Cachia, “Les effets de l’appréciation de l’Euro sur l’économie française”, in Note de Synthèse de l’INSEE, INSEE, Paris, 20 Juin 2008.

[29] B.J. Cohen, “Contrôle des capitaux: pourquoi les gouvernements hésitent-ils?”, in Revue Économique, vol. 52, n°2/mars 2001, pp. 207-232.

[30] Il faut ici citer son remarquable ouvrage, R. Wade, Governing the Market - Economic Theory and the Role of Government in East asian Industrialization, Princeton University Press, Princeton, New Jersey, 1990.

[31] R. Wade, “The Coming Fight Over Capital Controls”, in Foreign Policy, vol. 113, hiver 1998/1999, pp. 41-54.
Lundi 6 avril 2009 1 06 /04 /2009 10:08
- Publié dans : politique éco et emploi
Par Gérard Bélorgey - Voir les 0 commentaires

Par ce papier de synthèse sur l'« économie mondialisée » répondant à une commande d'un groupe de réflexion - qui ne veut pas réfléchir  ( parce qu'il relève d'une formation politique ayant préjugé ses choix) - je viens à nouveau répéter ce qui a déjà été présenté ici. Mais, c'est le propre d'un site - dont on consulte plus l'actualité que les archives - de pouvoir et devoir revenir autant qu'il en est besoin aux mêmes thèmes : en essayant de leur donner en même temps de la structure et un caractère pratique utile.     



A- LA COMPRÉHENSION DE « LA CRISE » DOIT ÊTRE PLACÉE DANS CELLE DES EFFETS DU RÉGIME MONDIAL DES ÉCHANGES

1 - La généralisation du dogme du libre échange a laissé s’installer un système du monde, structurellement déséquilibré pour deux raisons principales.

-A- A la différence des capitalismes d’Occident, qui se sont consolidés en ayant dans leurs salariés leurs clients fondamentaux, de grand pays Émergents  ont trouvé dans les marchés externes les ressorts essentiels d’une expansion très payante pour leurs classes dirigeantes, permettant une grosse accumulation capitalistique, par une très dure exploitation des travailleurs  locaux et par une importante dégradation des biens naturels.
 
 S’ils ont généré une classe moyenne restant bien marginale au regard de leur démographie, ils n’ont pas accompagné leur croissance d’un développement significatif de garanties sociales et de services publics  pour tous.

Le recours aux réserves de main d’oeuvre pauvre du monde permet, même en cas de progrès dans ces situation sociales, la répétition/ continuation du mécanisme d’ une très pugnace compétition par les prix.

Les gains commerciaux de ces pays ont pu leur donner la capacité d’être à la fois les prêteurs des économies à faible épargne et à fort endettement (comme les EU) et des investisseurs majeurs dans des groupes et fonds internationaux, en ayant su, pour certains,  se protéger par le passé des remous des crises financières par des maintiens utiles des contrôles des mouvements de capitaux. 

Ils sont devenus les prédateurs  d’une partie des activités des pays occidentaux  
  * non seulement par leurs exportations chez ceux-ci et, en remplacement des leurs,  chez des tiers;
  * mais aussi parce qu’ils offrent aux entreprises des localisations de production très attractives (selon le rapport AN Brunel les « non localisations » représentent six fois les délocalisations, et la menace crée les pressions connues à la baisse des rémunérations européennes )  à la fois en prix de revient et comme sites d’implantation sur de nouveaux marchés démographiques appréciables.

Il en résulte en contreparties nos possibilités d’exportations,  surtout de « haute gamme » à plus haute intensité de capital que de travail , plus porteuses de résultats financiers que d’emplois sur notre sol.

Le caractère « marginal » des poids des échanges en commerce et en IDE avec ces pays ne doit pas être regardé comme un facteur « rassurant » : c’est toujours à la marge qu’apparaissent d’une part les possibilités ou non de croissance, d’autre part l’intensité de crises sociales exemplaires.

B – La deuxième cause du déséquilibre systémique est que la division internationale du travail a complètement changé.

Alors qu’elle fut longtemps basée sur une espèce de spécialisation entre ceux qui étaient aptes à  des bas coûts pour  des productions de produits à forte  incorporation de  main d’œuvre et ceux qui avaient une « efficience globale », leur permettant diversification et irremplaçable haute valeur qualitative ajoutée exportable ,  cette ancienne répartition des tâches a éclatée.

 Les pays émergents sur leurs bases de  « low costs» ,  ayant acquis de plus en plus de transferts de technologie, ne cherchent guère leur efficience dans une généralisation trop coûteuse  de leurs niveaux culturels,  mais dans le ciblage de leur « input » intellectuel et matériel  sur  des marchés rentables des pays « riches ». Ils sont devenus parfaitement aptes à faire, quasiment sur toute la gamme de produits et de services délocalisables,   des coûts imbattables, avec  - lorsqu’ils le veulent - des qualités souvent largement comparables aux nôtres.

Notre « fuite en avant » vers le haut de gamme   avait récupéré en France  entre 1995 et 2005 les pertes d’emplois traditionnels essuyées depuis les années 80 (environ 1, 5 millions), mais  ce troc de nos emplois d’industries et de services délocalisables  contre des profits obtenus par nos ventes de produits de pointe trouve ses limites.

Nos seules activités marchandes sûres sont désormais
* ce qui n’est pas détachable du sol et de la culture: le btp et le logement ( hors composants et dont l’impact économique positif suppose de maîtriser mieux le foncier, l’urbanisme et l’insertion énergétique) ), le tourisme, une part des créations artistiques et conceptuelles de marques
* ce qui n’est pas détachable d’une clientèle de proximité :  les services du même nom aux ménages, l’entretien des moyens des entreprises, les activités de négoce/ distribution  et mise en marchés
* ce qui n’est pas détachable d’un niveau scientifique ou  technologique très spécialisé et protégé : provisoirement la très haute gamme, et , chaque fois, pour un temps, l’innovation, mais sur des secteurs de plus en plus pointus (par exemple,  interventions biologiques sur le vivant)


 Quant aux relocalisations ce sont des cas particuliers.

Seule l’augmentation des coûts des transports dans le monde pourrait instituer des effets correctifs.

2 – C’est cette économie ainsi dangereusement globalisée entre pays hétérogènes qui a été le terrain de la crise et permis son ampleur, et non pas une crise financière qui aurait créé une crise économique, ce qui n’explique que des enchaînements techniques.

La  crise financière elle-même est née d’une économie de la dette qui s’est mise en place , en particulier aux E.U.,  pour pallier le déclin de solvabilité de catégories populaires de consommateurs. Les placements de prêts immobiliers auprès d’une clientèle incapable d’en assurer les échéances, puis les titrisations de ces actifs pourris ( et d’autres) ont crée le cordon détonateur qui a fait  plonger d’importants acteurs bancaires et boursiers, dont un certain nombre ont accru la fragilité de l’ensemble par des gestions imprudentielles et des improbités.

Mais, s’il y a eu de tels besoins d’endettements, comme de chercher des liquidités pour des acteurs économiques dans le besoin, c’est parce le « business model » dominant le monde a, de longue date, créé les facteurs d’une dépression de la demande et de l’investissement productif.

Ce « business model » résulte d’une concurrence internationale dominée par les prix sur une très large gamme d’offres de biens et services, ainsi que de la confrontation des taux de rentabilités financières des placements. Il entraîne  donc
-la compression compétitive des coûts, la diminution maximale de la masse salariale, soit en réduisant les rémunérations, soit en déplaçant le travail vers les zones où il est le moins payé.
- la hausse des bénéfices des actionnaires ( ce qui en date pas d’hier,  mais s’est établi en France entre 85 et 2000...), ainsi que des ressources des entreprises,     * au mieux pour développer leurs capacités,
    * souvent pour leur assurer des liquidités afin de jouer au monopoly international, en ayant des réserves stratégiques à cette fin
    * au pire pour leur permettre plutôt, avec le risque que soient privilégiés les placements séducteurs, opaques  et dangereux, à chercher de la rentabilité purement financière hors de leur coeur de métier.

On a donc eu une convergence

- d’un pouvoir d’achat en ralentissement du fait de mauvais emploi comme de mauvaises rémunérations, résultants de la pression internationale sur les coûts ;
- et, en même temps,  d’un ralentissement de l’investissement productif sur le territoire national
    * mal incité par la difficulté de trouver des marchés rentables plutôt occupés par les fournisseurs des « low cost countries » (effet de détournement)
    * et – lorsqu’il existait vraiment le besoin – celui-ci a été  difficilement couvert,   à raison de la préférence de l’épargne et des profits pour d’autres utilisations offertes par le marché global (effet de siphon) 


La diffusion de cette « crise » a non seulement suivi des circuits financiers et boursiers mais tient à ce que les Émergents y perdent maintenant deux fois : par des diminutions de débouchés d’exportation créant chez eux des nouveaux chômages et par des pertes sur leurs nombreux placements.

La décroissance extrêmement forte et rapide des échanges mondiaux ( dont le niveau est considéré sans doute abusivement comme le signe de la croissance alors que des modèles de croissances parallèles peuvent exister ) sans qu’aient été instituées des barrières contingentaires ou tarifaires,  traduit une tendance à  l’auto destruction de la globalisation libre-échangiste. 



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voir l’article de Jean-Luc Gréau dans le N° d’octobre décembre 2008 de la « Revue Politique et Parlementaire » : « crise financière, crise économique, crise de la mondialisation »




2 -  LA DÉPRESSION : À LA RECHERCHE DE RÉPONSES   

1 - Les réponses de tous les acteurs, à des degrés divers, ont été de type keynésien, mais plutôt « à l’estime » de chacun, la relance étant recherchée par des injections prenant la forme tantôt de soutiens aux grands acteurs et secteurs en difficulté, tantôt de relais bancaires et à l’investissement, voire aux ménages.

En France, notre modèle social encore à peu près sauvegardé constitue un amortisseur dont l’effet positif est sensible comme soutien, au moins pour l’instant, à la demande des ménages,  malgré des poches de pauvreté et les problèmes de pouvoir d’achat des consommateurs dans leur rapports avec la grande distribution.

L’appel à une plus forte relance par le pouvoir d’achat pose la question de savoir si des hausses salariales significatives sans moyens de porter mieux à la consommation de produits nationaux ou européens ne chargerait pas la compétitivité des entreprises sans créer un véritable effet de demande interne au bénéfice d’un meilleur emploi, alors que c’est bien celui-ci qui est le premier facteur de pouvoir d’achat. Quel crédit peut-on attacher  à un récent rapport OFCE indiquant que l’imprégnation en import de la consommation des ménages ne dépasserait pas 16%.. alors que notre taux global d’ouverture est de 28 ?
 
De toute façon, une machine économique ne remarche pas parce qu’on lui redonne un jour en désordre ce dont elle a été privé et qui était l’énergie de circuits complexes désormais grippés que ne lubrifie plus une suffisante confiance, et  alors qu’elle n’a pas eu à temps ce dont elle aurait eu besoin plus tôt mais que le dogme libre échangiste a écarté : une part de régulation volontariste du commerce mondial.

Mais une telle forte régulation à elle seule, aujourd’hui ne suffirait pas  à lui ouvrir de bonnes chances , car il y a un moment où un point irréversible est dépassé et où ne suffit pas de faire ce qu’on aurait du faire hier pour que « ça s’arrange ».



La panoplie de ce qui est couramment préconisé comporte pour pièces principales :

- les « régulations » bancaires, financières, monétaires (internationales) pour la conception desquelles il ne manque d’experts ni dans aucune famille politique, ni dans aucune école économique, mais ils arrivent largement, la bataille perdue, comme des carabiniers,  en cherchant  à faire rêver d’un « capitalisme domestiqué » ;

- des « relances » dont  selon leurs les clientèles politiques, les promoteurs soutiennent soit plutôt un aspect de consommation, soit plutôt un aspect d’investissement, ce qui est tout à fait secondaire par rapport à la question clef de savoir si c’est par une dépense, toutes choses égales par ailleurs en matière de structures de productions et de coûts et de système d’échanges commerciaux et de flux de capitaux, qu’on peut traiter une situation dont les causes sont autrement complexes que seulement une faiblesse de la demande de tel ou tel type de biens ;

- l’incantation pour de nouveaux acteurs (collectivités régionales, pme) qui seraient moins portés aux délocalisations , comme si une économie, avant d’être un théâtre d’acteurs, ne tenait pas d’abord à l’existence ou non d’opportunités de profits. Pour qu’il y ait de bons acteurs, il faut qu’il y ait des créneaux rentables d’activités ( ce qui renvoie aux secteurs possibles précités tout autant qu’à savoir qui les occupe) ;

- enfin, on fait naturellement de l’innovation ( et de la recherche)  la réponse à tout faire, sans mesurer qu’aujourd’hui ce ne sont plus nos privilèges et que dans bien des domaines nous avons même pris du retard sur l’application de  créativités indispensables à  l’exploitation  et au bénéfice de vastes marchés en localisant au moins pour une part chez nous les effets emplois en résultant...d’autant qu’il y de longs délais d’inertie pour avoir de tels résultats. Ainsi, si nous avons des recherches et essais intéressants sur les nouvelles motorisations propres, nous sommes pour les mises en marché de voitures économiques à gros potentiels d‘acquéreurs, distancés par l'Est et l'Asie qui ont anticipé...avec la Logan, la trois places japonaise, la voiture indienne). La seule innovation ne garantit pas notre avenir.

      
Les diverses recettes à la mode peuvent donc porter à des rémissions, mais ne traitent pas la maladie fondamentale ( le libre échange, selon des modalités et une ampleur qui n'ont jamais existé, ce dont on refuse de prendre conscience ) qui consiste à mettre en  communication des civilisations hétérogènes (de niveaux sociaux incomparables, de dimensions  hors des mêmes échelles , de mécanismes identiques, mais détournés,  de valeurs politiques, culturelles et humaines opposées ). Comme on ne peut ou on ne veut  traiter ce facteur cancéreux central - ce qui suppose d'ailleurs du temps, surtout pour faire évoluer  les mentalités - on en traite plus ou moins bien les  manifestations perverses et les  symptômes,  mais on n'extirpe pas le mal (qui est dans l’acceptation de la compétition viciée frontale, avec des compétiteurs qui veulent d'ailleurs la revanche à tout prix sur l'Occident).

Quant aux techniques politiques utilisées pour mettre en oeuvre ces essais de recettes,  elles relèvent de registres psychologiques ou  mythiques   sans effets opérationnels

- Il est moralement juste et politiquement payant de condamner des abus de privilèges  face aux inégalités dont souffrent les plus faibles dans la crise ; ceci peut aider à rallier des électeurs, non à gérer sur le fond une situation.

- Car en effet, rien ne garantit que relayer  « la croissance inégalitaire », qui s’auto détruit, par la croissance au moyen de l’augmentation du pouvoir d'achat soit bien possible. Où chercher cette augmentation ? Une politique fiscale plus équitablement distributive serait bonne : elle ferait cesser un scandale, mais  elle ne ferait pas un  miracle.  Si, au delà,  le pouvoir d’achat est recherché par l'augmentation des prix de revient collectifs et des prix de revient d'entreprise, l’effet économique sera contre-productif. Il n’est pas sûr qu’il y ait coïncidence entre ce qui est socialement sympathique et ce qui est économiquement efficace.  C’est d’abord et surtout dans un meilleur niveau d’emploi sur notre sol que l’on peut trouver un vrai pouvoir d’achat non fictif.

- une utilisation des outils européens par des institutions européennes qui n'ont pas été faites pour cela,  mais pour mettre en place le stimulant des concurrences intra communautaires et externes et qui sont incapables de concevoir rapidement des stratégies d'économie mixte et intelligemment protégée  à la mesure des défis.



2 – Deux leviers conjoints

Sur la base du constat qu’une relance de type keynésien ne peut fonctionner très efficacement en économie ouverte parce que  des fuites des injections de liquidités sont inévitables si tous les acteurs du monde ne pratiquent pas pareillement, il faudrait que jouent deux leviers, se confortant au demeurant l’un l’autre :
- celui d’une relance globale mondiale de cette nature,  ce qui impliquerait que les pays émergents fassent prospérer leur marché intérieur par priorité sur leurs exportations ;
- celui, d’ailleurs qui les y pousserait, de nouvelles formes de  « protectionnisme ».

Je pense que l’on sera obligé d’y venir. Ce ne sera  sans doute pas d’aller

-ni  jusqu’à ce « protectionnisme européen » ( qui est tout à fait théoriquement viable,  mais qui se heurte à des rapports de forces politiques défavorables) préconisé, pour pouvoir faire une politique de  haut niveau social par E. Todd, « Après la démocratie » et Hakim el Karaoui « L’avenir d’une exception » ;
- ni jusqu’à une régulation intra européenne pouvant freiner les délocalisations vers l’Est, par des mécanismes de « montants compensatoires »
- ni de construire un nouveau contrôle des mouvements de capitaux à court et à très court terme
deux points proposés par Jacques Sapir, in « La fin de l’euro libéralisme » .

Néanmoins, en pouvant s’appuyer sur les approches très réalistes de Jean Luc Gréau (cf. particulièrement « la trahison des économistes » , des hypothèses d’autres modalités sont vraiment à retenir dans un esprit qui n’est aucun cas d’un protectionnisme de repliement, mais dans celui d’un développement de moyens de reconquête  :

- l’idée, par l’intermédiaire de différents types de ratios et planchers bancaires obligatoires, de tenir un peu les flux spéculatifs ?
- celle de reconnaître comme conforme à des principes d’équité qu'un Etat qui "investit" dans des entreprises pour sauvegarder l'activité sur son territoire prenne des garanties pour avoir un juste retour sur cet investissement, sous la forme d'une interdiction pour les bénéficiaires de transférer, d'une manière ou d'une autre, le soutien reçu dans d'autres Etats : c’est ce qui fonde l’engagement demandé à des entreprises de construction automobile de ne pas délocaliser dès lors qu’elles sont aidées ;
- celle de trouver quelques moyens coercitifs pour obtenir ces fameux rapprochements sociaux et fiscaux ( mais comment, par le haut ?) au sein  de l’U.E. ;
- celle de prendre,  contre des actions prédatrices établies,  des mesures anti-dumping, particulièrement par des « contingents » d’entrée vendus aux enchères ;
- celle de cibler des protections tarifaires sur des produits de grande consommation ayant des productions de substitution possible en grande Europe
- celle , au niveau national, de jouer par la « TVA sociale » trop rapidement condamnée
- celle de subordonner des importations de produits à la certification que ceux-ci ont été obtenus dans le respect minimal des règles de protection OIT des travailleurs et de sauvegarde de l’environnement ;
- dans un esprit voisin et plus constructif, il faut rappeler les préconisations de Maurice Lauré (datant des années 94) pour instituer non  pas des droits de douane,  mais des « duties » dont la contre valeur serait ristournée, via des fonds de développement co-gérés,  aux pays d’origine,  afin de  compenser leur sous rémunération du travail pour des productivités comparables et qui seraient notamment affectés soit d’une part au développement de leurs services sociaux et publics déficients, soit d’autre part à des réserves de moyens  d’achat de biens produits dans les pays de destination de leurs exportations .
 
3 - Au delà, la politique de rechange de la globalisation multilatérale  est la construction le cadres de relations équilibrées entre grandes régions économiques mondiales, en se fondant sur le fait que les croissances ne sont pas forcément imbriquées mais qu’elles peuvent être pour une part largement parallèles entre différentes régions du monde aussi longtemps que ces régions n’ont pas atteint un niveau d’homogénéité pouvant leur permettre un destin commun ( comme celui des pays du noyau d’Europe) , sans clivage entre « perdants » et « gagnants ».  A défaut certaines régions ( celles qui sont pénalisées par leurs coûts sociaux et publics (Occident)  ou, à l’inverse,  par des facteurs de stérilisation de richesses ( Afrique)  seront écrasées par les pays à bas coûts et/ou bénéficiant de marchés captifs de leurs produits ainsi manufacturés ou de leurs matières premières.

Des négociations dé rééquilibrage des échanges seraient d’autant plus  opportunes que - malgré leurs protestations contre tout ce qui nuirait à leur sortie de la pauvreté, alors que leur systèmes directement issus de la domination de catégories sociales ou bureaucratiques entretiennent, au bénéfice majeur de privilégiés, leurs pauvretés du plus grand nombre ( l’inégalité croît en Chine...) -  les Émergents se trouvent poussés à actualiser leur conceptions de la croissance.

L’affaiblissement de leurs ventes externes et des pertes dans  leurs profits de placements doivent les conduire à fortifier en compensation leurs demandes intérieures ( par exemple par ces protection sociales et retraites qui semblent naître en Chine),  de même qu’ils pourraient y être contraints par des mouvements sociaux quasi insurrectionnels. A l’inverse, la montée du chômage sur leur territoire va permettre une pression contre les augmentations salariales qui commençaient. Sans obligation absolue à consentir mieux aux masses, il sera difficile leur chemin vers une société moins inégalitaire. Si c’est bien au fond, quand même, celui qu’a suivi le Japon - ce qui a permit qu’il intègre l’économie mondiale sans ruiner des pays d’Occident avec ce ressac des crises ayant porté à la remise en cause  de « l’entreprise-famille » et avec encore beaucoup d’insuffisances - c’est parce qu’une démocratie imparfaite mais pouvant sanctionner les pouvoirs y a fonctionné. C’est loin d’être le cas dans  bien des pays émergents.


Pour contraindre ces Émergents  à faire monter la demande de leurs ménages et à convertir vers leur marché intérieur une partie de leur appareil de production spécialisé pour des ventes de masses externes, il faut que nos pays soient moins ouverts en volumes à leurs ventes (ce qui nous permettrait donc aussi d’assurer sur notre sol par relocalisations  une part des productions aujourd’hui importées) , mais que ces ventes moindres à l’export. , assurant aux émergents moins d’emplois chez eux ( à remplacer par des emplois tournés vers la satisfaction de leurs marchés internes), leur rapportent néanmoins autant d’argent.

C’est la transaction sur laquelle peuvent se concilier
- le cantonnement des risques de représailles envers des mesures protectionnistes, représailles consistant habituellement à cesser d’acheter les produits du partenaire qui se protège ; dès lors que les ressources du vendeur ne seraient pas affectées,  ce risque est moindre dans une négociation, au demeurant,  à multiples aspects
- la faculté dans les pays émergents de vases communicants entre d’une part appareils industriels et emplois tournés vers l’externe et, d’autre part,  appareils industriels et emplois tournés vers l’interne. 


- Une première démarche importante est ainsi dans  la part d’incitation positive que peuvent apporter des pays avancés en payant plus cher des produits d’Émergents,  mais en moindres volumes ( ce serait un résultat des « duties » ristournés ; leur « cercle vertueux » ) ce qui assurerait  aux vendeurs d’Asie et du Sud, de mêmes revenus leur conservant les moyens de poursuivre certains achats de haute gamme dans les pays avancés. Mais il faut bien voir que cette incitation est achetée de prix majorés pour le consommateur européen ; s’il y trouve en contrepartie une meilleure protection des emplois de son pays, cette contrepartie n’est pas personnelle, elle est collective et  indirecte.  Elle a donc ses limites.

-  Il faut donc que les Émergents non seulement compensent moins de ventes externes par plus de ventes internes , mais surtout soient effectivement obligés par la force des choses  ( et la force des choses, si elle n’est pas dans des insurrections internes,  ne peut être que dans une certaine dose de mesures protectionnistes de notre part) à développer,  plutôt que leurs exports. enfin massivement, en augmentant rémunérations,  garanties sociales et services publics,  leurs marchés intérieurs populaires  ( et non des sites vitrines caricaturant par leur urbanisme, leurs circulations, leurs modes d’existence le pire des anciens modèles américains, en même temps que la prolifération de telles  pollutions  serait incompatible avec la préservation des biens naturels de la planète)

4 – La clef de la situation est celle sur laquelle ne peuvent que se retrouver les médecins keynésiens faisant des ordonnances de relance et les médecins qui proposent que le « juste échange » remplace le « libre échange » pour que cette relance ne soit pas aléatoire.

Même en cas de convergence des remèdes,  les délais d’inertie seront importants avant une certaine efficience...d’autant que le grand enjeu est de savoir comment pourrait se traiter la contradiction du défi américain : entre,  d’une part, le besoin de dépenses pour améliorer une situation sociale  très en retard et obtenir de la reprise et, d’autre part,  le besoin qu’il y aurait de sortir de la dépendance des prêteurs externes et de la faiblesse du dollar, en augmentant le taux d’épargne  du pays et en réduisant son déficit extérieur qui perturbe le monde.

 C’est évidemment une politique de ponctions fiscales fortes sur les plus aisés qui pourrait contribuer à traiter le premier aspect de la question, ce qui renvoie à la question de la faisabilité politique d’un programme « de gauche » aux Etats-unis , comme aux mêmes risques de ressac que dans d’autres nations  : dans un  tel cas, les fortunes  américaines ne tenteront-elles pas plus encore leurs chances ailleurs, ce qui ne pourrait être contré que par la réponse d’un certain contrôle un jour des mouvements de capitaux eux-mêmes... ?


Lundi 23 mars 2009 1 23 /03 /2009 06:25
- Publié dans : politique éco et emploi
Par Gérard Bélorgey - Voir les 0 commentaires
L"ÉVOLUTION SUR CINQUANTE ANS DES GRANDS TRAITS DE NOTRE SOCIÉTÉ ET DE NOTRE ÉCONOMIE met en lumière les limites trouvées par notre régime politique  (cf. article précédent)  pour maîtriser les transformations et pour écarter les très gros risques d’amplification sociale et politique  des divisions françaises telles  que les  porte tout spécialement la « crise » actuelle.

A - Le fond de tableau est constitué des paradigmes qui ont engendré la toile de fond de la société française, en gros depuis mai 1968 où naissent, dans le même bouillon de culture, la trame libertaire  et la chaîne  libérale  tissant un nouveau tissu idéologique. Celui de la libéralisation qui sera de moins en moins régulée : d’abord, celle des moeurs   (car les « révolutionnaires » de 1968 n’ont libéré ni les « aliénés » du travail, ni ceux de la consommation , ni les peuples, mais ils ont «     interdit d’interdire » aux corps et aux esprits) ; ensuite celle des économies nationale et mondiale. Ce n’est pas un hasard si 1969 est à la fois l’année des changements de philosophie et celle des premiers pas français et européens d’entrée dans le libre-échange, sous le regard du nouveau Président sceptique vis à vis de l’interventionnisme, mais convaincu, semble-t-il à bon droit d’ailleurs  qu’il fallait, sous réserve de tendre de bons filets de sécurité ( assurance chômage, formation professionnelle, prudence bancaire)  favoriser la conversion d’une société industrielle rigide en une société plus souple,  productive, compétitive.   En même temps, avec une habileté consommée les gestionnaires psychosociologues des nouvelles entreprises récupéraient (comme le montre très bien Boltanski dans « le nouveau capitalisme ») des deux critiques gauchiste ( la « critique sociale » et la « critique artiste ») la seconde en tant qu’analyse critique, séductrice et transformatrice,  pour la mettre au service de relations humaines d’un type moins hiérarchique, de concepts d’attractivité de nouveaux produits et de l’expansion exponentielle de la communication sous toutes ses formes, en bref au service des gentils marchés.

Ces phénomènes ont mangé  bien des valeurs de référence, sans les remplacer (ce remplacement ne vient que progressivement par les thèmes du sauvetage des biens écologiques planétaires,  recréant une forme d’idéologie du salut)  . « La tyrannie du plaisir » a remplacé « la dictature »  du père. Les idéologies du passées ont été  contestées par « la fin de l’Histoire » qu’aurait apportée la chute du mur de Berlin.  Les communautés fondamentales se sont effritées dans une société plus morcelée dont les solidarités sont attendues de systèmes collectifs plus que de liens personnels.  Le laxisme en bien des domaines, la découverte de nouveaux besoins  et la déresponsabilisation de beaucoup d’individus ont  été les carburants de marchés internationalisés apportant la croissance mondiale dans une redistribution des cartes  pouvant menacer les mal placés (de plus en plus nombreux, quoique encore trop minoritaires pour obtenir une réflexion neuve efficiente sur les motifs de leur marginalisation), mais gratifiant beaucoup de nouveaux acteurs influents dans les médias, le business et la politique.

Celle-ci  n’a plus été gouvernée par le même type de division cardinale. Depuis 1983, non seulement l’establishment de gauche s’est rallié assez largement au  libéralisme au moins des échanges ( à travers sa construction d’une U.E . ayant abandonné la préférence communautaire et s’étant élargie à des pays de plus en plus hétérogènes), mais, parallèlement,  l’intelligentsia de gauche a souvent privilégié  une approche des problèmes de la collectivité sous « l’angle sociétal » (situation des femmes, droits des minorités, etc.) plus que sous « l’angle social », la traditionnelle question sociale - un peu perdue de vue ( en même temps que se perdaient beaucoup d’électeurs à gauche) -  réapparaissant maintenant,  de par  la critique économique des facteurs d’inégalité.

Les risques ainsi pris de déstabilisation accélérée d’une société perdant ses repères et ses  industries pour les remplacer par des modes et des services volatils, plus incertains mais moins pénibles, ont été longtemps masqués par les sécurités apportées par le modèle social français. Ce sont  enfin ces sécurités qui se sont trouvées mises en débat par la critique des contradictions des gestions ayant accepté la concurrence internationale, mais n’y adaptant pas nos capacités entrepreneuriales par la flexibilité.

B- La généralisation du dogme du libre échange,  assorti de faibles coûts de transport,  a mis en place un système du monde qui est déséquilibré, pour deux raisons principales.

1 - Alors que les capitalismes d’Occident ont compris, avec la crise des années trente, que leurs salariés étaient leurs clients et qu’il y avait de sécurité économique et politique  sur la durée que par une espèce de combinaison  du fordisme et du keynésianisme, que pour avoir un « compromis social » entre profits et niveaux de vie,  il ne fallait pas  prendre pour plus de quelques cures le docteur Milton Friedman, de grands  pays émergents, loin de s’appuyer ainsi en première ligne sur un marché intérieur ou sur des ensembles géographiques assez homogènes, dirigés par des ploutocraties ou des nomenklatura sans obligation démocratique ( et souvent conseillé par l’école de Friedman, cf. Naomie Klein, « la stratégie du choc » ) , ont trouvé dans les marchés externes les ressorts fondamentaux d’une expansion très payante pour leurs classes dirigeantes, permettant une grosse accumulation capitalistique, par une dure exploitation des  travailleurs  locaux et par une importante dégradation des biens naturels.

S’ils ont généré une classe moyenne restant bien marginale au regard de leur démographie, ils n’ont pas accompagné leur croissance d’un développement significatif de garanties sociales et de services publics  pour tous. Alors même qu’une meilleure progression de leurs rémunérations salariales apparaîtrait peu à peu, il existe de telle réserves de main d’oeuvre pauvre dans le monde que celles-ci  offrent des relais pour toujours assurer une très pugnace compétition par les prix.

Les gains commerciaux de ces pays ont pu leur donner la capacité d’être à la fois les prêteurs des économies à faible épargne et à fort endettement (comme les EU) et des investisseurs majeurs dans des groupes et fonds internationaux. Ceux qui comme Chine et Inde ont maintenu les contrôles nécessaires des changes sont à peu près passés à travers la grande crise financière asiatique d’il y a dix ans .

Ils sont devenus  les prédateurs  d’une partie des activités des pays occidentaux non seulement par leurs exportations, mais aussi parce qu’ils offrent aux entreprises des localisations de production très attractives (selon le rapport AN Brunel les non localisations représentent six fois les délocalisations, )  à la fois en prix de revient et comme sites d’implantation sur de nouveaux marchés démographiques appréciables , ce qui permet un amortissement les coûts fixes  d’installation et une exportation de produits n’ayant plus souvent  d’occidental que les marques vers leurs propres  pays d’origine. Ce n’est pas par vice mais pour survie que grands et petits opérateurs jouent ces jeux qui diminuent la demande solvable en mangeant des emplois, et en conduisant à des pressions sur les rémunérations européennes. En contrepartie globale , leurs gains et ceux des pays émergents ouvrent des marchés à nos exportations surtout de « haute gamme » à plus haute intensité de capital que de travail , mais celles-ci sont plus porteuses de résultats financiers que d’emplois sur notre sol.

Le caractère « marginal » des poids des échanges en commerce et en IDE avec ces pays ne doit pas être regardé comme un facteur « rassuriste » : c’est toujours à la marge qu’apparaissent d’une part les possibilités ou non de croissance, d’autre part l’intensité de crises sociales exemplaires.

2 - La deuxième cause du déséquilibre systémique est que la division internationale du travail a complètement changé. Alors qu’elle fut longtemps basée sur une espèce de spécialisation entre ceux qui étaient les plus aptes, par des bas coûts,  à des productions de produits à forte  incorporation de  main d’œuvre et ceux qui - par ce qu’on appela longtemps leur degré « d’efficience globale » -  étaient  les plus aptes, à la fois,  à produire, à hauts coûts sociaux et publics,  des biens pour leur consommation et des biens de moyenne et haute valeur ajoutée et de technologie avancée, pouvant aussi être exportés,  cette ancienne répartition des tâches a éclatée.

Les pays émergents sur leurs bases à « low costs» ,  ayant acquis de plus en plus de transferts de technologie, ne cherchent guère leur efficience dans une généralisation trop coûteuse  de leurs niveaux culturels,  mais dans le ciblage de leur « input » intellectuel et matériel  sur  des marchés rentables des pays « riches ». Ils sont devenus parfaitement aptes à faire, quasiment sur toute la gamme de produits et de services délocalisables,   des coûts imbattables, avec  - lorsqu’ils le veulent - des qualités souvent largement comparables aux nôtres. Ils obtiennent la même productivité que des pays avancés,  mais avec des coûts infiniment moindres, encore minorés, le cas échéant,  par les jeux des taux de change.

Notre « fuite en avant » vers le haut de gamme   avait récupéré en France  entre 95 et 2005 les pertes d’emplois traditionnels essuyées depuis les années 80 (environ 1, 5 millions), mais  ce troc de nos emplois d’industries et de services délocalisables  contre des profits obtenus par nos ventes de produits de pointe (moins porteuses d’emplois, mais permettant une part de redistribution entre les « pourvus » et les « exclus »  contribuant d’ailleurs à financer les pansements sociaux) trouve ses limites.

Nos seules activités marchandes sûres sont désormais
* ce qui n’est pas détachable du sol et de la culture: le btp et le logement ( hors composants), le tourisme, une part des créations artistiques et conceptuelles de marques ;
* ce qui n’est pas détachable d’une clientèle de proximité :  les services du même nom aux ménages, l’entretien des moyens des entreprises, les activités de négoce/ distribution  et mise en marchés ;
* ce qui n’est pas détachable d’un niveau scientifique ou  technologique très spécialisé et protégé : provisoirement la très haute gamme, et , chaque fois, pour un temps, l’innovation.
Quant aux relocalisations ce sont des cas particuliers.

Seule l’augmentation des coûts des transports dans le monde pourrait instituer des effets correctifs.


C – C’est cette économie ainsi dangereusement globalisée par un libre (et non par un juste)  échange entre pays hétérogènes qui a été le terrain de la crise et qui permet l’ampleur de celle-ci , et non pas - comment on l’entend répéter - une crise financière qui aurait créé une crise économique, ce qui n’explique que des enchaînements techniques.

La  crise financière elle-même est née d’une économie de la dette qui s’est mise en place , en particulier aux E.U.,  pour pallier le déclin de solvabilité de catégories populaires de consommateurs. Les placements de prêts immobiliers auprès d’une clientèle incapable d’en assurer les échéances, puis les « titrisation »s de ces actifs pourris ( et d’autres) ont crée le cordon détonateur qui a fait  plonger d’importants acteurs bancaires et boursiers, dont un certain nombre ont accru la fragilité de l’ensemble par des gestions imprudentielles et des improbités.
Mais s’il y a eu de tels endettements, comme celui de chercher des liquidités pour des acteurs économiques dans le besoin, c’est parce le « business model » dominant le monde a, de longue date, créé les facteurs d’une dépression de la demande et de l’investissement productif.

Ce « business model » résulte d’une concurrence internationale par les prix sur une très large gamme d’offres de biens et services, ainsi que de la confrontation des taux de rentabilités financières des placements. Comme le souligne l’économiste  J.Luc Gréau  « la mondialisation des changes commerciaux a pris son élan  à partir des diktat de rentabilité des grands actionnaires boursiers », car cette mise en comparaison partout dans le monde des prix et des rentabilités  est le moyen d’obtenir :

- la compression compétitive des coûts, la diminution maximale de la masse salariale, soit en réduisant les rémunérations, soit en déplaçant le travail vers les zones où il est le moins payé et une certaine déconstruction des protections sociales qui pèsent sur les coûts, de même que des essais de diminution des charges fiscales imputables aux services publics, pour réduire des handicaps de compétitivité ;   
- la légitimation de  la hausse des bénéfices des actionnaires ( ce qui en date pas d’hier, mais s’est établi en France entre 85 et 2000...), ainsi que des ressources des entreprises,
    * au mieux,  pour développer leurs capacités de réinvestissements,
    * souvent, pour leur assurer des liquidités afin de jouer au monopoly international, en ayant des réserves stratégiques à cette fin,
    * au pire,  pour leur permettre plutôt, avec le risque que soient privilégiés les placements séducteurs, opaques  et dangereux, à chercher de la rentabilité purement financière hors de leur coeur de métier.

On a donc eu une convergence
- d’un pouvoir d’achat en ralentissement du fait de mauvais emploi comme de mauvaises rémunérations, résultants de la pression internationale sur les coûts
- et d’un besoin d’ investissement productif
    * mal incité par la difficulté de trouver des marchés rentables plutôt occupés par les fournisseurs des « low cost countries »
    * et – lorsqu’il existait vraiment –difficilement couvert,   à raison de la préférence de l’épargne et des profits pour d’autres utilisations offertes par le marché global. 


Tels sont les jeux de facteurs résultant du libre échange généralisé des biens expliquant sans doute une crise de nature nouvelle. Si sa diffusion a suivi des circuits financiers et boursiers quasi classiques, elle s’est mondialisée d’autant plus vite que les pays émergents y perdent maintenant deux fois : par des diminutions de débouchés d’exportation créant chez eux des nouveaux chômages et par des pertes sur leurs nombreux placements.

D – Les  réponses de tous les acteurs, à des degrés divers, ont été de type keynésien, mais plutôt « à l’estime » de chacun, la relance étant recherchée par des injections prenant la forme tantôt de soutiens aux grands acteurs et secteurs en difficulté, tantôt de relais bancaires et à l’investissement, voire aux ménages.

En France, notre modèle social encore à peu près sauvegardé constitue un amortisseur dont l’effet positif est sensible comme soutien, au moins pour l’instant, à la demande des ménages,  malgré des poches de pauvreté et les problèmes de pouvoir d’achat des consommateurs dans leur rapports avec la grande distribution. L’appel à une plus forte relance par le pouvoir d’achat pose la question de savoir si des hausses salariales significatives sans moyens de porter mieux à la consommation de produits nationaux ou européens ne chargerait pas la compétitivité des entreprises sans créer un véritable effet de demande interne au bénéfice d’un meilleur emploi, alors que c’est bien celui-ci qui est le premier facteur de pouvoir d’achat. Quel crédit peut-on attacher  à un tout récent rapport OFCE indiquant que l’imprégnation en import de la consommation des ménages ne dépasserait pas 16%.. alors que notre taux global d’ouverture est de 28 ?
 
De toute façon, une machine économique ne remarche pas parce qu’on lui redonne un jour en désordre ce dont elle a été privée et qui était l’énergie de circuits complexes désormais grippés que ne lubrifie plus une suffisante confiance, et  alors qu’elle n’a pas eu à temps ce dont elle aurait eu besoin plus tôt mais que le dogme libre échangiste a écarté : une part de régulation volontariste du commerce mondial.

Mais une telle forte régulation à elle seule, aujourd’hui ne suffirait pas à lui ouvrir de bonnes chances , car il y a un moment où un point irréversible est dépassé et où ne suffit pas de faire ce qu’on aurait du faire hier pour que « ça s’arrange ».

Notons que les politiques de réduction des taux directeurs,  comme de vieille date l’a indiqué  Galbraith,   ne peuvent guère efficaces, surtout à chaud ( et c’est le cas puisqu’on y est venu tardivement)  parce que c’est un facteur marginal pour les prix de revient des entreprises.


Sur la base du constat qu’une relance de type keynésien ne peut fonctionner très efficacement en économie ouverte -  parce que  des fuites des injections de liquidités sont inévitables si tous les acteurs du monde ne pratiquent pas pareillement - il faudrait que jouent deux leviers, se confortant au demeurant l’un l’autre :

- celui d’une relance globale mondiale de cette nature,  ce qui impliquerait que les pays émergents fassent prospérer leur marché intérieur par priorité sur leurs exportations ;
- celui, d’ailleurs qui les y pousserait, de nouvelles formes de  « protectionnisme ».


Je pense que l’on sera obligé d’y venir. Ce ne sera  sans doute pas d’aller

-ni  jusqu’à ce « protectionnisme européen » ( qui est tout à fait théoriquement viable,  mais qui se heurte à des rapports de forces politiques défavorables) préconisé, pour pouvoir faire une politique de haut niveau social par E. Todd, « Après la démocratie » et Hakim el Karaoui « L’avenir d’une exception » ;
- ni jusqu’à une régulation intra européenne pouvant freiner les délocalisations vers l’Est, par des mécanismes de « montants compensatoires »
- ni de construire un nouveau contrôle des mouvements de capitaux à court et à très court terme
ces deux derniers points ayant été proposés par Jacques Sapir, in « La fin de l’euro libéralisme » .

Néanmoins , des hypothèses d’autres modalités progressent :

- par l’intermédiaire de différents types de ratios et planchers bancaires obligatoires, tenir un peu les flux spéculatifs ?
- celle de reconnaître comme conforme aux principes internationaux qu'un Etat qui "investit" dans des entreprises pour sauvegarder l'activité sur son territoire prenne des garanties pour avoir un juste retour sur cet investissement, sous la forme d'une interdiction pour les bénéficiaires de transférer, d'une manière ou d'une autre, le soutien reçu dans d'autres Etats : c’est ce qui fonde l’engagement demandé à des entreprises de construction automobile de ne pas délocaliser dès lors qu’elles sont aidées ;
- celle de trouver quelques moyens coercitifs pour obtenir ces fameux rapprochements sociaux et fiscaux ( mais comment, par le haut ?) au sein  de l’U.E. ;
- celle de prendre,  contre des actions prédatrices établies,  des mesures anti-dumping, particulièrement par des « contingents » d’entrée vendus aux enchères ;
- celle de subordonner des importations de produits à la certification que ceux-ci ont été obtenus dans le respect minimal des règles de protection OIT des travailleurs et de sauvegarde de l’environnement ;
- dans un esprit voisin et plus constructif, il faut rappeler les préconisations de Maurice Lauré (datant des années 94) pour instituer non  pas des droits de douane,  mais des « duties » dont la contre-valeur serait ristournée, via des fonds de développement co-gérés,  aux pays d’origine,  afin de  compenser leur sous rémunération du travail pour des productivités comparables et qui seraient notamment affectés au développement de leurs services sociaux et publics déficients.
 
Au delà, la politique de rechange de la globalisation multilatérale  est la construction le cadres de relations équilibrées entre grandes régions économiques mondiales.  Des négociations dé rééquilibrage des échanges seraient d’autant plus  opportunes que - malgré leurs protestations contre tout ce qui nuirait à leur sortie de la pauvreté, alors que leur systèmes directement issus de la domination de catégories sociales ou bureaucratiques entretiennent, au bénéfice majeur des privilégiés, leurs pauvretés du plus grand nombre - les Émergents se trouvent poussés à actualiser leur conceptions de la croissance.

L’affaiblissement de leurs ventes externes et des pertes dans  leurs profits de placements doivent les conduire à fortifier en compensation leurs demandes intérieures ( par exemple par ces protection sociales et retraites qui semblent naître en Chine),  de même qu’ils pourraient y être contraints par des mouvements sociaux quasi insurrectionnels. Ce chemin vers une société moins inégalitaire, c’est bien au fond, quand même, celui qu’a suivi le Japon - avec ce ressac des crises ayant porté à la remise en cause  de « l’entreprise famille » et avec encore beaucoup d’insuffisances - ce qui a permit néanmoins qu’il intègre l’économie mondiale sans ruiner des pays d’Occident.

Ceux-ci auraient aussi, par moins d’ouverture en volumes aux ventes de produits  et services des Émergents,  un  levier pour, plus que les inciter,  les obliger,  à aller dans le sens d’une dilatation de leurs demandes internes . D’abord  la part d’incitation positive que peuvent apporter des pays avancés est d‘accepter de payer plus cher des produits d’Émergents,  mais en moindres volumes ( ce serait un résultat des « duties » ristournés) ce qui assurerait  aux vendeurs d’Asie et du Sud, de mêmes revenus leur  conservant les moyens de poursuivre certains achats de haute gamme dans les pays avancés. Mais il faut bien voir que cette incitation est achetée de prix majorés pour le consommateur européen ; s’il  y trouve en contrepartie une meilleure protection des emplois de son pays, cette contrepartie n’est pas personnelle, elle est collective et  indirecte.  Elle a donc ses limites. 
Il faut donc que les Émergents non seulement compensent moins de ventes externes par plus de ventes internes , mais surtout soient effectivement obligés par la force des choses  ( et la force des choses, si elle n’est pas dans des insurrections internes, ne peut être que dans une certaine dose de mesures protectionnistes de notre part) à développer enfin massivement leurs marchés intérieurs populaires  (en augmentant rémunérations et garanties sociales) plutôt que leurs exports.

Cette clef de la situation est celle sur laquelle se peuvent que retrouver les médecins keynésiens faisant des ordonnances de relance et ceux qui proposent que le « juste échange » remplace le « libre échange » pour que cette relance ne soit pas aléatoire.

Même s’ils convergent, les délais d’inertie seront importants avant une certaine efficience...d’autant que le grand enjeu est de savoir comment pourrait se traiter la contradiction du défi américain : entre le besoin, d’une part,  de dépenses pour améliorer une situation sociale  très en retard et obtenir de la reprise, et le besoin, d’autre part,  qu’il y aurait de sortir de la dépendance des prêteurs externes et de la faiblesse du dollar, en augmentant le taux d’épargne  du pays et en réduisant son déficit extérieur qui perturbe le monde...
Dimanche 15 mars 2009 7 15 /03 /2009 19:15
- Publié dans : politique éco et emploi
Par Gérard Bélorgey - Voir les 0 commentaires
Je reproduis ci dessous, l"article publié par la RPP précedemment signalée.
Son interrogation clef est bien celle du titre ci dessus.
Suit maintenant son titre exact :


Entre pertinence et utopie : face à « la crise »,
analyses et propositions des critiques du libre-échange mondial




Le but de cette contribution est de faire place à la présentation d’analyses et propositions qui récusant la formule «  TINA »  (1), et voyant dans ce dogme l’une des clefs de la situation présente, sont souvent considérées comme « hors des clous ».

1- Les explications et remèdes communément proposés

La plupart des analystes de la crise y apportent des explications circonstancielles ou comportementales : les  cycles économiques, la conjoncture, l’insuffisance des contrôles financiers et bancaires ayant permis des démesures d’imprudences et d’improbités, sont les causes citées, complétées par des considérations bien connues  sur les effets du grand déficit structurel de la  balance américaine  ou des désordres monétaires mondiaux. Mais il est rare ou regardé comme politiquement très connoté qu’il soit fait état du libéralisme économique et du libre échange en tant que facteurs ayant conduit, après la croissance, à cette toile de fond dépressionnaire  qui ne succède pas à la crise (encore que celle-ci l’aggrave),  mais qui l’a bien a précédé et en a permis l’ampleur. Sur le versant des remèdes, le bon ton a été d’abord de stigmatiser des coupables pour exonérer le système, puis d’inviter à « moraliser » celui-ci. Des relances ont été ensuite engagées, sans que la planète, pour le présent, ne s’implique dans une cohérence keynésienne qui supposerait de vastes marchés intérieurs solvables dans les pays émergents.  Enfin des explorations de réforme du système monétaire ont été indiquées. La part d’appréhension  systémique en reste souvent là. Du commentaire, par exemple de Michel Aglietta  (2) -  on retiendra schématiquement qu’ à partir de la fin des années 80, le « business model » a consisté à maximiser la recherche du profit pour l’actionnaire dans un contexte où «l’ouverture mondiale crée un marché du travail beaucoup plus vaste avec un excès global d’offre de main d’oeuvre , une accentuation de la concurrence sur le marché des biens, une forte pression sur les revenus salariaux». Mais après avoir signalé ces facteurs importants, il ne va pas jusqu’à mettre clairement en cause le régime mondial des échanges. Il constate que ces phénomènes ont conduit à «déconnecter la dépense et le revenu en stimulant la consommation par le crédit ».  Pour faire ces crédits en en transférant les risques, les banques ont géré "une économie  de la dette" qui a dérivé dans les excès que l’on sait.

L’intervention étatique doit prendre  (3) la forme de provisions en capital, ainsi que d’une surveillance publique « jusqu’au coeur même des institutions financières ». L’objectif est d’imposer des règles de comportements qui doivent être universelles (pour que paradis fiscaux, pays émergents, empires sans scrupules y soient subordonnés, il y aura bien du chemin à faire), ce qui devrait impliquer une nouvelle coordination monétaire d’autant qu’il y a de fortes tensions pour aller vers des changes plus flexibles. Parallèlement, nombreux sont les pays qui ont jeté par dessus bord les règles ou les objectifs de stabilité pour s’engager dans un soutien budgétaire de l’activité dans lequel, à condition que l’État ne soit pas vraiment interventionniste  (4), les libéraux voient une politique keynésienne salvatrice du capitalisme mondial en lieu et place du monétarisme d’hier.

2 - Les enjeux peuvent être appréciés selon  plusieurs angles

- Un premier débat porte en quelque sorte sur la science économique elle-même. L’économie politique décrit-elle l’ordre des choses ou les rapports de forces entre les hommes ? Telle est au fond la question posée par Jacques  Généreux  (5) qui va ainsi au delà de la récusation de la religion que l’école de Milton Friedmann avait fait régner non seulement sur la doctrine, mais aussi sur des pays (de l’Amérique Latine à la Chine et d’Israël à l’Afrique du Sud) frappés par des changements brutaux les ayant mis à merci d’équipes d’experts ayant inspiré de meurtrières « gouvernances » (6).

- Le deuxième débat tient à ce qu’après un quart de siècle  de croissance mondiale extra ordinaire – allant au demeurant de pair avec  les problèmes de climat, d’énergie, de faim que l’on connaît – la libéralisation reste contestée dans son principe et discutée dans ses effets. Au niveau des principes, la critique radicale de gauche met en exergue que l’appropriation privée des moyens de production - de plus en plus dominante au nom  des privatisations dont la compétition internationale impliquerait le besoin en suscitant marchandisation de services d’intérêt général – rend obligatoire une forte inégalité. Celle-ci, en effet, est indispensable pour engendrer les disponibilités pour placements des plus favorisés, afin que soit assuré un financement non public des investissements. Cette critique radicale voit également dans la dérégulation internationale, mettant en compétition des sociétés très différentes, la base volontaire de la mise en cause des acquis des pays avancés, sans que soient ouvertes aux pays en développement des formes sociales satisfaisantes de leur croissance. Au niveau des résultats, il est vrai que le panorama des gagnants et des perdants de la globalisation (7) fait apparaître que la première catégorie englobe d’abord les acteurs, au Sud comme au Nord, du négoce mondial, au prix pour beaucoup de pays, avec l‘ouverture, de pertes de recettes douanières, de vulnérabilité des activités naissantes, d’incertitude sur les cours des matières premières. Les nouvelles classes moyennes des pays émergents, même si elles sont démographiquement importantes par rapport à l’Europe, restent bien marginales par rapport à l’ensemble des populations. Pour celles-ci l’espérance de vie a augmenté, mais des garanties pour la  vieillesse n’existent généralement pas hors de la cellule familiale  tandis que les conditions d’existence des masses, souvent traumatisées par des changements brutaux, sont dramatiques. Parmi les perdants il y a aussi des milieux modestes et moyens de pays dits « avancés »  dont au premier chef les États-Unis. On ne peut s’empêcher de constater une corrélation entre la croissance par libéralisation des échanges et la montée des chômages ou des « woorking poors » dans bien des régions de l’Occident. Quant à l’équation particulière de la Chine,  elle tiendrait à la réponse que l’appareil du parti unique -  par des voies capitalistiques d’accumulation, mais aussi étatiques de contrôle des mouvements financiers - a été appelé à apporter à la crise asiatique de la fin des années 90 : en se mettant en position d’être, par des coûts imbattables,  le « prédateur » (à l’égard d’ailleurs de bien des types de pays) du commerce mondial, en se garantissant des réserves de sécurité et des moyens stratégiques. L’épargne considérable que dégage le travail sous payé des masses chinoises  a été détournée d’une utilisation, sociale ou publique,  à leur profit au bénéfice de réserves de change, de capacités de placements en emprunts souscrits par des pays étrangers, déficitaires comme les États Unis, et en participations dans des groupes et fonds d’investissement. Des résultats en sont, d’une part, que la Chine « tient » tous ces partenaires d’une certaine manière et que,  de l’autre, elle subit deux fois, par des pertes de marchés et des pertes financières, les difficultés de l’Occident.

- La comparaison des situations macro-économiques des pays avancés et des pays émergents met bien  en vedette la question clef des taux d’épargne respectifs (8) et porte au troisième débat : comment les rapprocher. Selon l’ouvrage cité dans la note précédente, lorsque « les Chinois épargnent 54 % de leurs revenus et les ménages américains quelque 1% à peine » (la question) «ne peut se résoudre que par un rééquilibrage des taux d’épargne » (et non des taux de change), ce qui est infiniment plus compliqué. Et infiniment plus douloureux ». Parce que cela exigerait, dans les pays avancés,  des excédents budgétaires et une politique monétaire stricte (alors que pour faire face à la crise, on fait aujourd’hui l’inverse) et, dans les  pays excédentaires en épargne,  des dépenses publiques et sociales ( que la Chine d’ailleurs débute sous l’effet de la récession) à une grande échelle, difficile à imaginer aujourd’hui sous le boisseau du régime au pouvoir.

- Ce débat éclaire le suivant – le débat sur le pouvoir d’achat - dans un sens contraire aux convictions trop répandue dans l’opinion et chez les économistes d’inspiration socialiste. La progression de la consommation est certainement indispensable dans les pays émergents ; elle est dans un pays tel que la France une redoutable tentation pouvant piéger – si rien ne change par ailleurs –une relance sociale : si celle–ci n’assure pas en même temps un meilleur niveau d’emploi et un contrôle des échanges désincitant aux importations et aux délocalisations. Et pourtant, les seules idées qui ressortent  clairement de contributions aux débats d’une équipe comme celle d’ Alternatives Économiques  ou  que développent des « essais » tout récents de la Fondation Jean Jaurès (9)) sont, d’une part, de régulation technique financière  et, d’autre part,  de relance par le pouvoir d’achat. Or  sans nier que la chute de la solvabilité des classes populaires et moyennes est aux Etats Unis, et moindrement en France,  l’un des facteurs dépressifs, on doit douter qu’une politique du pouvoir d’achat soit, à elle seule,  une réponse possible et efficace à la situation. Le pouvoir d’achat se nourrit d’abord d’un bon niveau d’emploi et d’une bonne rémunération de l’emploi. Or, la concurrence internationale par les prix – si elle entretient de l’offre à bas prix favorisant ce pouvoir d’achat – peut inversement le compromettre par des effets négatifs en matière d’emploi des délocalisations et, surtout,  des non localisations (cf. infra) . De plus, elle  pèse sur les rémunérations par la pression sur les salaires et le glissement d’une part du salariat vers des activités de petits services peu payées et souvent précaires. Toutes choses égales en matière d’échanges commerciaux internationaux, des augmentations de ressources ( par une voie ou une autre) risquent surtout, par l’effet de revenu,  de nourrir l’importation et, par l’effet de coût, de compromettre la compétitivité. Une politique du pouvoir d’achat n’est guère possible sans un certain accompagnement par une dose de protection.

La progression significative du revenu salarial étant, à notre sens (sauf augmentation considérable des coûts des transports maritimes),  précisément ce qui est impossible dans le contexte du libre échange mondial,  il est pour le moins imprudent de laisser croire aux citoyens qu’une politique sociale plus juste suffirait à faire que les problèmes économiques soient mieux résolus. De même, assurer de meilleures dotations aux budgets des services publics dans le besoin résoudrait certes des questions souvent brûlantes, mais loin de contribuer à faire réponse à la crise n’est pas des actions  du registre adéquat : en économie ouverte, une dépense publique mal financée ne peut qu’accroître les difficultés globales d’une société menacée. Or, la sympathique intuition - qui séduit trop à gauche, alors qu’elle est souvent fausse, sauf à certaines conditions - qu’équité sociale et efficacité économique vont de pair ...converge avec le fait que la mise en cause du libre échange reste largement  « le débat interdit ». Si J.P. Fitoussi, depuis son ouvrage du même nom (10) , a fait sauter le tabou sur la question de la monnaie forte  (sans que pour autant des politiques monétaires plus souples soient ou mises en oeuvre , ou bien  efficientes...), il a apparemment partagé  et fait partager les convictions de Paul R. Krugman exprimées dans  « La mondialisation n’est pas coupable » (11) .

Cet apport, fondé sur les travaux sur le commerce international (12) de ce nouveau prix Nobel, est moins venu au départ d’une réflexion directe sur les effets du libre échange que par l’autre face du débat : celle traitant des facteurs gouvernant les localisations d’activités, question qui  domine d’ailleurs depuis plus de trois siècles une part de la théorie économique. Aujourd’hui coûts comparés (physiques, sociaux, fiscaux, etc.), effets d’échelle et de spécialisation, recherche par les firmes de la plus grande proximité possible soit des ressources clefs, soit des bassins de clientèle, facteurs monétaires, anticipation sur l’évolution des cours de l’énergie et les coûts en conséquence des transports maritimes,  contribuent à des paramètres où l’emploi dans le pays de la nationalité apparente est tout à fait secondaire (13). Néanmoins, longtemps, les pays avancés ont longtemps détenu l’avantage d’une «efficience économique globale» (14) engendrant leurs productivités du travail, leur qualité dans les réalisations à forte intensité culturelle, technologique et capitalistique, leur faculté de compétitivité « hors prix ». La contrepartie en dépenses de cette efficience globale est largement dans les coûts collectifs qu’elle implique de consentir. Ce facteur de pondération peu sensible sur les activités à forte intensité de main-d’œuvre, diminue très significativement l’avantage d’un bas coût du travail selon que d’autres facteurs de production (équipements, formation, capital technique, services supports, recherche, savoir-faire, ingénierie financière) doivent être mobilisés. Mais les  capitalismes émergents parviennent à cumuler d’une part les avantages de bas coûts du travail, ceux de garanties sociales et de services publics minimes, ceux de peu de prise en compte de l’environnement et, d’autre part, deux substituts à « l’efficience économique globale », bien moins coûteux que celle-ci. Ils achètent d’abord une « efficience économique ciblée » par des dépenses sélectives (d’équipements structurants, de formation spécialisée, de recherche et développement, de services aux entreprises d’export, etc.), sans s’alourdir, au bénéfice de tous, de charges sociales et publiques généralisées. Ils atteignent ainsi à la capacité d’offrir de mêmes biens et services de moyens et hauts niveaux que les pays avancés sans les mêmes coûts collectifs généraux. Parallèlement « les multinationales en transférant leur savoir faire en matière d’équipement, d’organisation du travail, etc...ont fait en sorte qu’une usine roumaine ou chinoise  ait une productivité équivalente à une usine française ou allemande malgré un coût du travail cinq ou dix fois plus faible . Voire une productivité supérieure puisque, neuve, elle sera dotée des derniers perfectionnements de la technologie »(15) .

À une division internationale du travail gouvernée par les coûts du travail et des approvisionnements en biens et services,  se substitue une compétition sur tous les segments de marchés dont les pays avancés perdent de nombreuses parts, leurs firmes allant compenser ces pertes par des productions localisées chez les concurrents eux-mêmes (compensation qui,  même gagnante en résultats financiers, est par définition plutôt perdante en emplois nationaux). Nos pays ne conservent leurs certitudes d’activités que dans des secteurs déterminés : les services de proximité  (publics ou marchands) à la personne non délocalisables (mais susceptibles d’être tenus par des « immigrés »); les activités qui ne peuvent s’accomplir que sur leur territoire propre comme, par définition, le tourisme, ou les chantiers de BTP (pouvant néanmoins incorporer beaucoup de matériaux et produits importés) ; enfin, mais fragilement,  celui des produits et services de haute technologie et forte valeur ajoutée. Ce n’est décisif que pour autant que leur propriété intellectuelle est protégée et pour le temps où ils peuvent garder une bonne part d’exclusivité de compétences (exclusivité à laquelle s’opposent les transferts de technologies souvent légitimement demandés par les acheteurs tiers comme condition d’une commande).  La survie est donc conditionnée par une capacité permanente de fuite en avant. D’où les caractères déterminants de la recherche et de l’innovation qu’il faut unir l’incitation à de nouveaux désirs de consommations).

La première des novations capitales de ce nouveau libre- échange est donc la floraison d’une concurrence, de plus en plus armée, aussi bien apte à la qualité (ce qui n’écarte pas des cas de tromperies) qu’aux meilleurs prix, concernant peu à peu tous les types de produits. Et ce libre-échange là ne répartit donc plus vraiment les fabrications des uns et des autres selon des avantages comparatifs respectifs conduisant à des spécialisations assez stables et pouvant s’équilibrer, mais est un très dur challenge en mutation permanente.  La seconde novation est qu’il s’accomplit à grande échelle entre sociétés hétérogènes dont les logiques et les valeurs sont différentes, qu’il est donc complètement différent du libre échange existant  entre pays européens de niveaux à peu près homogènes : il confronte à d’anciennes  régions  du monde dont les développements tiennent  à une réelle pondération entre marchés intérieur et extérieur, des pays dont la croissance du PIB s’est fait essentiellement par la vente à des pays riches externes de productions obtenues  par des main-d’oeuvre et des cerveaux trop mal rémunérés pour constituer un marché intérieur appréciable et solide. C’est un choix dont les émergents qui le pratiquent sont responsables, car ce n’était pas la seule voie possible, si l’intérêt de leurs gouvernants n’y avait conduit.  Alors que les capitalismes occidentaux se sont consolidés par le constat que leurs salariés étaient aussi leurs clients (et lorsqu’à l’offre n’a pas fait écho une demande suffisante , ce fut  d’ailleurs la crise comme en 1929), les capitalismes de type chinois se sont  emballés vers des taux de croissance considérables dont le ressort majeur est la demande externe. Le résultat est de  siphonner les économies occidentales aux faibles  taux de croissance qui réciproquement pompent, pour faire face à leurs déficits et consommations, l’épargne dégagée par des économies d’accumulation et de sous-consommation.

Dès les années 90 la conscience des changements en cours  porte à ouvrir des interrogations successives sur les formes de la mondialisation associant un intéressant phénomène culturel de « melting pot » et un inquiétant phénomène économique de globalisation. La contestation  de la libéralisation internationale émane d’abord de fortes personnalités du business (Jimmy Godsmith (16),) ou de la science économique  (par notamment le prix Nobel1988, Maurice Allais(17) ), retient l’attention de milieux modérés (rapport Arthuis de 1994), apparaît dans des cercles de réflexion comme la disparate et éphémère Fondation Marc Bloch(18) , s’introduit dans les débats sur l’Europe et aboutit à la prise de conscience de l’importance des délocalisations(19)  . Dès lors que l’on englobe sous ce terme non seulement le déplacement à l’étranger d’une unité de production, mais sa création ab initio hors du territoire,  de même que toute substitution à des productions localement obtenues de biens et de services réalisés ailleurs (remplacements de productions nationales par des importations et - ce qui est d’un grand poids - remplacements d’exportations par des livraisons émanant de pays tiers). Ainsi l’effet négatif emploi tient-il surtout aux « non localisations » qui sont discrètes, mais que l’on a pu estimer représenter cinq fois les déménagements d’entreprises. C’est ce que met en évidence le remarquable rapport de la députée  Chantal Brunel (20) , dont la conclusion est essentiellement d’inviter  à des adaptations françaises (comme la flexibilité en cours... et la « TVA sociale », perdue de vue peu après le début du quinquennat)  puisque la parlementaire dit, en substance, qu’on ne saurait changer l’ordre du monde, et surtout pas en y introduisant du protectionnisme. Celui-ci étant la voie contestée, il faut, avant de la rappeler évoquer la voie aujourd’hui consensuelle, néo-keynésienne qu’illustrent bien les préconisations de Paul. R . Krugman. Parce qu’il n’est pas sûr de la pertinence des actions publiques, celui-ci exprime sa préférence pour un libre échange supportant des adaptations pragmatiques. Il préconise pour les États-Unis deux types d’actions dont la conciliation paraît d’ailleurs délicate : d’une part, un redressement des déséquilibres américains(21)  ; d’autre part  la nécessité de renouer avec le pacte de prospérité rompu par la Reagan économics, la globalisation étant, à ses yeux plus prétexte que cause à la montée des inégalités  : « le nouveau paradigme de la création de richesse a conduit  les USA à régresser en 20 ans à un niveau d’inégalité comparable à celui du 19ème siècle », constat qui le porte à s’engager pour les démocrates(22) . Il avait  d’ailleurs estimé il y a déjà plusieurs années que « l'économie de la dépression est de retour, ... (ce qui) veut dire que pour la première fois en deux générations, des failles sont apparus du coté de la demande, des dépenses privées pour utiliser pleinement la capacité productive existante». Mais, s’il a mesuré les risques nés de la chute de la demande solvable, il n’a pas prévu le caractère cyclonique  de la crise de 2008. Nombreux sont les adeptes de cette école de pensée qui estiment en fait que le salut keynésien ne pourrait venir, en régulant les concurrences de toute nature, que d’une espèce de gouvernance mondiale.

Si l’on doute du caractère réaliste de cette perspective, le second type de réponse (dont le réalisme est également sujet à caution) consiste à inviter à gérer les échanges commerciaux et de capitaux par des relations négociées entre grands ensembles régionaux, établissant chacun la part de réglementations et de protections lui paraissant utiles. Comme l’exprime  J. Généreux (23) «  en l’absence d’un jeu coopératif entre les gouvernements, la montée en puissance du libre-échange suppose celle de la libre entreprise, libre de charges sociales, libre de normes de production, libre de contraintes dans la gestion de la main d’oeuvre. Dans un contexte de guerre économique, le laisser passer des biens n’est supportable pour les entreprises que si on les laisse faire. Mais la conjonction de ces deux libertés est insoutenable pour la société ». La recherche d’une pondération entre modération du laisser faire et modération du laisser passer nourrit la recherche des solutions comportant la sauvegarde d’un compromis social par une dose raisonnable de protectionnisme. En France, un courant prendra sur le sujet une position de plus en plus tranchée, illustrée notamment par  les ouvrages et interventions d’Emmanuel Todd , s’enracinant dans ses travaux de démographe et de sociologue et s’épanouissant dans des accents polémiques, tandis que les chaînons intermédiaires des raisonnements économiques et des propositions programmatiques ont été assurés de manière plus développée par Hakim el Karaoui  et par Jacques Sapir (cf.également note 24).


Dimanche 22 février 2009 7 22 /02 /2009 12:26
- Publié dans : politique éco et emploi
Par Gérard Bélorgey - Voir les 0 commentaires
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