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sciences pol. et institutions

Rêvons...
La seule manière d’échapper à cette situation est dans l'instauration d’une large dose de proportionnelle que le comité Balladur a naturellement écartée au nom des préférences des partis les plus influents. On soutient souvent, de surcroît, une aversion envers la R.P. par l’observation récurrente, mais abusive, selon laquelle cette proportionnelle couperait les élus des électeurs et assurerait la suprématie des bureaucraties de partis. Ce ne serait manifestement pas le cas si ce scrutin se déroulait dans des circonscriptions à taille humaine, comme le département ou de petites régions, périmètres dans lesquels s’établissent bien tous les contacts. De plus, à de tels échelons, des personnalités indépendantes peuvent moins difficilement s’imposer, en échappant aux tutelles des organisations partisanes nationales  qui confèrent les investitures. Ces organisations, d’ailleurs, n’ont pas eu besoin de la proportionnelle pour être aujourd’hui tout à fait décisionnelles sur le choix des candidats dont elles assurent aussi la surveillance et la discipline lorsqu’ils deviennent parlementaires...

Face à l’unité de la Nation exprimée dans la Présidence, un équilibre français ne peut résulter que du pluralisme de la Nation exprimé dans l’Assemblée législative, donc dans une élection de celle-ci essentiellement à la RP. La question est dès lors de savoir comment ces pouvoirs peuvent combiner leurs relations et leurs actions de manière viable. La stabilité centrale tient à l’existence d’un président aux pouvoirs importants (comme ceux d’aujourd’hui) non responsable devant un corps délibératif  et qui exerce la fonction de gouverner ( il n’y a plus de Premier ministre).  La pluralité est le produit de la proportionnelle dont l’avantage est de libérer enfin l'expression et la représentation des citoyens, et dont le défaut est de pouvoir injecter dans les institutions des instabilités ingérables.  C’est pourquoi, pour assurer la gouvernabilité du pays, il faut qu'il n' y ait plus de responsabilité de l'exécutif  devant l'Assemblée. Le seul système compatible avec la RP est donc bien un régime d'inspiration présidentielle. La démocratie y gagne toutefois largement puisqu'il y a obligation pour le chef de l'Etat et de l'Administration de trouver dans une Assemblée pluraliste, et non plus cardinalement et stupidement divisée (par des "réflexes pavloviens" nous disent même quelques socialistes ...),  les agréments,  les soutiens, les moyens  de ses politiques législatives, internationales, économiques, sociales, budgétaires. C'est le chemin des compromis indispensables et des dosages consensuels ralliant les voix nécessaires aux votes utiles. Ce n’est pas toujours  la commodité garantie pour un chef d’État, mais  c’est ce peut même être sa liberté par rapport au poids même d’une majorité .
Il reste qu'en cas d'oppositions, en cas d'incompatibilités non surmontées  entre des positions de l'exécutif et de majorités dans le corps délibératif  - ce que le régime présidentiel ouvert (celui de la vraie séparation des pouvoirs) porte, par définition, comme éventualité plus vraisemblable qu’un régime présidentiel fermé  -,  il faut parvenir à sortir de blocages éventuels, et par un procédé  démocratique. C'est alors, naturellement, le référendum, à l'initiative de l'un ou l'autre des pouvoirs, qui s’impose.  Le fait de soumettre au corps électoral pour obtenir son choix, à la demande du Président ou à celle d’une majorité absolue d’élus,  la question faisant l’objet du désaccord, ne doit  pas constituer un referendum de destin, entraînant le départ du Président ou la dissolution de l’Assemblée, si la préconisation de l’un ou l’autre n’est pas suivie par les résultats du vote référendaire. La conséquence de la votation référendaire, comme dans d’autres démocraties, doit être simplement la soumission de chacun des pouvoirs à la préférence exprimée par la souveraineté populaire sur la réponse à donner à un  problème déterminé : un référendum d’arbitrage , pas un substitut de responsabilité.


Bien évidemment, une telle réforme constitutionnelle, - répartition proportionnelle,  unification de l'exécutif,  disparition de la responsabilité de type parlementaire, séparation et collaboration obligée des pouvoirs, arbitrage référendaire en cas de grave opposition entre eux - n'a aucune chance d'être un jour engagée par notre Parlement tel qu'il est composé. La seule possibilité pour que l’on avance en ce sens est qu'une personnalité candidate à la direction, par une voie ou une autre, du pays,  s'engage, dans le cadre d’une tenace campagne, à proposer pour l'avenir  de réelles nouvelles institutions, des institutions inspirées par un nouvel esprit – mieux encore que de Centre, de Rassemblement -  loin des clientèles et des camps, fondé sur la volonté de sortir le pays de décennies plutôt stériles de compétitions frontales l’ayant mené dans la situation politique et civique où il se trouve.  Qui ?
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NOTES

1- Ce que certains de son entourage n’avait pas manqué de faire savoir assez tôt à des jeunes gens comme moi qui avaient pris de longue date des  positions alors bien rares  pour la fin de la souveraineté coloniale.
2 - A tel point que le jeune sceptique à l’égard des institutions que j’étais en 1958 devint en 1961, au retour de plusieurs séjours algériens -et se trouvant par hasard au Secrétariat Général du Gouvernement  -  un technicien convaincu du bien fondé de son travail juridique de mise au point de ces textes de « défense des institutions républicaines », dont les juridictions d’exception et de leur présentation devant le Conseil d’État.
3- Fixation des ordres du jour des assemblées, répartition des matières législatives et réglementaires et  reconquête par saisine du Conseil Constitutionnel de pans entiers normatifs au bénéfice du pouvoir réglementaire, série de reformes contre l’excès des rôles des commission devant donner des avis conformes.
4 - On rappellera cependant qu’un conseiller d’État en service extraordinaire ayant bien voulu sincèrement essayer d’en expliciter la constitutionnalité, s’attira, dès la dernière phrase de son rapport, cette interpellation du Président Laroque : « pas un juriste digne de ce nom n’oserait soutenir que... »
5 - Cf. Solon/G.Bélorgey , 1988, « La Démocratie Absolue » , Pierre Fanlac ;  et N°1034 de janvier/février/mars 2005 de  la RPP « Des risques de démocratie absolue ». 
6 - alors que les « indépendants » , ses amis, avaient farouchement combattu pour laxisme un projet de Messmer inspiré par le grand résistant et médecin Jacques Sourdille et ayant cherché, par la notion de cas de détresse,  un compromis entre la liberté des femmes et le contrôle médical.
7- C’est dans cet esprit que je produisis alors (Armand Colin, 1967)  « le Gouvernement et l’Administration de la France », manuel  présentant de manière solidaire nos droits fondamentaux,  constitutionnels, administratifs, économique et sociaux, décrivant un État-Nation qui était pour partie en train de disparaître, mais qui est resté un livre témoin pour des génération d’étudiants. Dans cet ouvrage comme dans un précédent de la même collection U, 1965,  «  Le monde contemporain », sous direction Pacaud/Bouju, j’indiquai déjà  que le grand risque porté par nos institutions était de conduire  à la naissance de deux grands blocs rivalisant dans l’intolérance réciproque pour la conquête d’un puissant pouvoir central.
 8 - La tâche des préfets –réagir à l’événement, faire appliquer la loi, informer et servir le pouvoir tout en représentant à celui-ci les besoins d’une circonscription administrative, coordonner à ces fins les services entre eux et avec les collectivités locales, en  veillant aux allocations de ressources utiles     - est de nature à apporter des satisfactions considérables de gestion , mais oblige les titulaires de ces fonctions  , à raison du pouvoir quasi discrétionnaire dont un  gouvernement dispose  leur égard, ainsi qu’à raison des influences qu’exercent sur leur réputation des élus de toutes les appartenances, à penser en permanence à ne pas manquer d’avoir une sorte d’assurance politique multirisques pouvant garantir leur survie administrative. Avec la bipolarisation ou les rivalités au sein d’un camp, cette obligation devient désagréable et peut nuire à la qualité, voire à l’impartialité  de la gestion que l’on doit assurer lorsqu’il faut faire plus qu’ « être bien avec le pouvoir et pas être mal avec l’opposition » ; mais aussi prendre garde en permanence aux états d’âme et crocs en jambes  de quelques troisièmes couteaux. Quant au système des « chaises tournantes » qui consiste à demander aux mêmes hauts fonctionnaires en cas de changement de gouvernement de changer de postes « pour aller chanter une autre chanson mais dans une autre cour », il me semble un peu  attentatoire  à la dignité des intéressés. Toutefois lorsque je quittais, de mon fait,  le métier préfectoral, ce ne fut pas, comme certains de mes collègues, à raison du changement de président de la république car au moment de mon départ, en 1980,  le pronostic électoral était la continuation du titulaire du poste. Celui-ci, d’ailleurs, pour sa part , a toujours eu,  à mon égard une conduite de la plus parfaite correction. Les personnalités de ces présidents ne sont donc pour rien dans ma décision qu’inspira une situation dont je ne savais plus me satisfaire.
  Sur l’administration territoriale sous la première alternance, cf . mon livre , « La France Décentralisée » , Berger-Levrault  1984.
 9 - Je ne le sais que trop pour avoir été en 1981 – oh naïveté – candidat au centre au nom du service public en déniant aux programmes des uns et des autres d’être réalistes, en soutenant que c’était des machines plus aptes à combattre pour le pouvoir que capables de pertinemment le gérer. Malgré leurs rouleaux compresseurs, j ’ai fait, un peu plus de14%. Mais « le centre » politique n’existait pas C’était l’époque ou « le centre civique », lui,  pour lutter contre l’abstention, placardait des affiches sur lesquelles  on voyait un homme regardant ses deux mains et disant « je distingue ma droite de ma gauche, donc, je vote ». Il lui était bien sûr  interdit de regarder devant lui. C’était l’époque où les statistiques du ministère de l’intérieur ne comportait pas la ligne « centre », mais les rubriques « centre gauche » ou « centre droit » ; il fallait pouvoir additionner les  scores des candidats dans les colonnes  finales des résultats de deux camps . La République est bonne fille et les hommes de chaque camp, tout en me prenant pour un illuminé,  se sont conduits correctement : on m’a récupéré dans d’autres métiers que des fonctions publiques,  du moins pour  quelques années de purgatoire.
 10 - Cf. G. Bélorgey, France-Empire, 1998, « Trois illusions qui nous gouvernent ».
 11 - Cf.http://tf1.lci.fr/infos/france/politique/0,,3552482,00-balladur-partisan-regime-presidentiel-html.
12 - Cf. « Veme République,  petit  répertoire des idées reçues et serpents de mer » , N° 1045 de la RPP.





Mardi 14 octobre 2008 2 14 /10 /Oct /2008 17:00
- Par Gérard Bélorgey - Publié dans : sciences pol. et institutions
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Un certain nombre de mes correspondants ayant  observé la préconisation qui apparaît dans plusieurs de mes articles en faveur d'un mode de scrutin proportionnel pour l'assemblée me font observer, à juste titre, que ce serait bien imprudent en ouvrant les voies de l'émiettement de la représentation nationale et de l'instabilité gouvernementale; d'ailleurs dans le même parfaitement respectable esprit deux hommes politiques modérés (dépassant donc la dimension  de chefs de camp ) que va publier ces jours-ci la Revue Politique et Parlementaire m'ont donné à l'intention de celle-ci des commentaires sur la Constitution de 1958 et,  l'un comme l'autre - Valéry Giscard d'Estaing et Michel Rocard - se prononcent sans ambiguité contre ce mode de scrutin.

Je partage, mais dans le contexte institutionnel actuel,  largement ce point de vue - sous réserve d'une large application de la RP pour le Sénat et d'une dose marginale de celle-ci  pour  l'Assemblée, toutes choses égales par ailleurs.

Comme je l'ai écrit et comme je  le développe dans un  article que publiera également ce N° d'octobre de la Revue Politique et Parlementaire  "Une  traversée désanchantée de la Veme République", la RP n'est pas compatible, sans risques considérables,  avec un  régime comportant la responsabilité du gouvernement devant l'assemblée, donc, ni avec le nôtre, tel qu'il existe , ni avec un  régime parlementaire classique.

La RP ne pourrait être introduite à dose significative pour l'Assemblée  qu'avec un régime de séparation des pouvoirs, se caractérisant par le fait que l'organe exécutif n'est pas responsable devant le corps délibératif.

Avec une  problème à la clef et qu'il faut   pouvoir gérer :comment résoudre des conflits entre cet exécutif unifié ( c'est donc bien une forme d'institution présidentielle) et un délibératif réparti  en majorités pouvant être "à géométrie variable" ?  Par le recours -je le développe dans cet article comme dans dest extes de ce site ,  à  la pratique du référendum d'arbitrage.

En me plaçant dans une optique de sciences poltiques et nullement dans une démarche d'engagement  politique pour tel ou tel des compétiteurs majoritaires - puisque ma nature est de souhaiter ce qui écarte d'un régime bipolarisant ou d'un bipartisme excessif comme celui auquel  conduisent, dans la méconnaissance  de l'esprit de service  public,  des institutions et des moeurs françaises vraiment dépassées - j'estime donc pour me résumer
- que l'évolution vers la RP pour l'Assemblée est la manière dont sortir du piège bipolaire français 
- qu'une réforme significative du mode de scrutin en ce sens  ne peut avoir lieu que dans le cadre d'un autre système constitutionnel et que celui-ci ne peut être parlementaire
 - que  c'est donc un régime d'inspiration présidentielle, mais régulé par le recours normal au référendum qui garantirait le mieux les équilibres démocratiques en même temps d'ailleurs que la souplesse d'action d'un  Président
 - que la question  que je pose ainsi n'est pas tellement anticipée.
Certes il  faudra du temps pour une telle évolution; mais ce temps n'est peut être pas loin où les Français auront une telle overdose du régime présidentialiste qu'ils voudront le voir disparaître et où il serait, en même temps,  dangereux que, par un mouvement de balancier, ils se portent vers un régime parlementaire avec le même mode de scrutin qu'aujourd'hui. Le résultat  ne ferait qu'habiller de neuf la bipolarisation et apparaître à nouveau un chef de parri   comme chef de nation, à travers le choix de l'électorat entre deux grands camps , choix qui donnerait à la fois sa tête à l'exécutif et  une majorité à celui-ci, c'est à dire certes un appui mais aussi une prison, plus redoutable sans doute  encore en régime parlementaire que dans nos actuelles institutions.

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Samedi 20 septembre 2008 6 20 /09 /Sep /2008 06:43
- Par Gérard Bélorgey - Publié dans : sciences pol. et institutions - Ecrire un commentaire
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Comme en 1875, où la République était née - "furtivement" disent les historiens - par une voix de majorité pour l'amendement Wallon,  la nouvelle Cinquième République est née d'une voix de majorité. Mais, alors que la troisième République fut une révolution de société, la nouvelle Cinquième n'apporte aucun changement de nature au régime.

C'est donc bien une forme de célébration du cinquantenaire de la Constitution de 1958 qu'apporte ce que l'on peut dénommer "la réforme Lang/Sarkozy"


J.Lang, avec d'autres conservateurs/rénovateurs constitutionnels,  a inspiré dans le comité Balladur, une révision écartant à la fois aussi bien un vrai régime parlementaire que l'équilibre que représenterait  un régime présidentiel ouvert (Cf. notre article dans la RPP de octobre/novembre 2007 reproduit sur ce site : " Veme République : petit répertoire des idées reçues et des serpents de mer" ). Il a fait passer hier, par sa voix décisive, cette réforme institutionnelle qui institue une version quarto de la Cinquième République. Elle fait  suite aux  trois principales étapes précédentes : le modèle 58 (la superposition au régime parlementaire dénaturé d'un Président clef);  le  modèle 62 (l'élection du Président au suffrage universel, ouvrant les variantes des majorités superposées ou concurrentielles);  le modèle 2000 ( le quinquennat par lequel les partis dominants veulent se garantir,  contre la cohabitation,  la superposition de ces majorités ).

Cette réforme s'inscrit bien en vérité ainsi dans un héritage mitterrandien : combiner le pouvoir présidentialisé avec des garde-fous permettant de rendre présentable la "démocratie absolue" (l'"État rpr", l'État socialiste") résultant de la double majorité présidentielle et législative.

Tous ceux qui  trouvent des vertus aux mécanismes gouvernant la Cinquième République  - comme essentiellement le PS,  parce qu'elle a pu être celle de l'alternance rêvée - mais qui n'ont pas adhéré à la réforme d'hier, ont leurs bonnes raisons : c'est bien évidemment,  d'une part, certes, parce  que  ces opposants n'ont pas obtenu tout ce qu'ils demandaient; mais aussi, d'autre part, parce qu'ils ont peut être été satisfaits par cette insatisfaction même, les justifiant de ne pas avoir à concéder un champ de convergences à Sarkozy.

Sur le fond,  il est toutefois clair à nos yeux ( malgré le talent de l'article de R. Badinter) que ce n'est pas cette réforme qui crée les termes de "l'hyperprésidence". Celle-ci  est tout à fait consubstantielle aux institutions, toujours potentielle - comme le prouve d'ailleurs la réalité permettant, sans réforme,  à la même personne d'être chef de majorité, chef d 'État et animateur de l'action du gouvernement - dès lors qu'il y a double majorité,  et ceci est vrai depuis près de cinquante ans.

Tout au contraire, la réforme apporte - au regard du seul point "présidentialiste" optiquement important résultant des facultés de prestation du Président devant les deux assemblées réunies - des contreparties démocratiques appréciables qu'on ne saurait nier  : nouveaux droits et garanties pour les citoyens; pouvoirs renforcés du Parlement;   capacités améliorées pour l'opposition
( sans qu'il y ait pour autant - et c'est significatif des main-mises partisanes sur l'appareil public - d'ouverture à des facultés d 'expression individuelle de parlementaires hors de la tutelle des partis), etc.

Mais pourquoi donc il y a-t-il motif a regretter - ce qui est notre position, pour les mêmes raisons, je crois,  que celles du Modem - le sens et le succès de cette réforme ? Votée fut-ce à une voix - seul le résultat compte même si ce score sur le fil du rasoir vulnérabilise un petit peu le Président -   elle consolide  le système; et, en son sein, aussi bien la place du parti majoritaire que celle du parti dominant d'opposition. Si la réforme avait été refusée, ce rejet aurait  certes un peu affaibli N. Sarkozy; c'est ce qu'avait à y gagner au mieux le PS. Mais, beaucoup plus important, en cas de rejet ,  ce PS avait autant à perdre que le pouvoir  ( et il  va donc fort bien s'accomoder de sa défaite....merci J.lang). En effet un échec de la réforme eut remis en cause la validité du système général de la Veme République , système qui est à nos yeux devenu particulièrement pervers.

Non pas à cause essentiellement de la Constitution, mais à raison des modes de scrutin. Mais la question des modes de scrutin n'a été sérieusement posée, à une échelle intéressante, que pour le Sénat et non pour l'Assemblée. Or cette question importante en équité  en ce qui concerne le Sénat, n'est pas, compte tenu compte tenu des pouvoirs limités de la seconde Chambre, cruciale comme elle l'est en ce qui concerne le mode de scrutin pour l'élection de l'Assemblée.

Il n'y pas, en effet,  de réel réquilibrage des pouvoirs dans le régime français -  ce que prétend pourtant faire la réforme - qui soit possible aussi longtemps que le mode de scrutin législatif majoritaire à deux tours, doublant le scrutin majoritaire pour le chef de l'Etat, est maintenu. Ce double mécanisme bipolarisant oblige en fait à des regroupements gauche/droite ( équation dans laquelle,  d'ailleurs, une droite remembrée aura toujours l'avantage sur une gauche assez disloquée) donnant  aux partis dominants la capacité de confisquer les voix de sensibilités politiques qui ne peuvent être représentées ou de neutraliser  celles-ci  de diverses manières : soit que leurs  électorats se refugient dans l'absention, soit qu'ils soient laminés, sous-représentés et exclus en fait de l'influence sur la gestion des  affaires des Français. C'est ce que j'ai appelé de longue date la démocratie majoritaire  absolue.

La seule réponse de rééquilibrage est dans l'instauration de la large dose de proportionnelle que le comité Balladur a naturellement écartée au nom des préférences des partis dominants et que la réforme ne prévoit donc pas, continuant dans le sens  des réformes précédentes ( 1962, 2000) qui ont toutes accusé les traits bipolaires du régime.

Pour autant,  il est évident que la Répartition Proportionnelle, libérant enfin l'expression et la représentation des citoyens,   injectée dans les institutions existantes entraînerait des perturbations et instabilités ingérables dans  l'appareil constitutionnel tel qu'il est depuis 1962.  Le seul système compatible avec la RP est  un régime d'inspiration présidentielle - c'est à dire de séparation des pouvoirs - parce qu'il n' y a plus alors de responsabilité de l'exécutif  devant l'Assemblée,  et donc pas de risque d'instabilité. La démocratie y gagne toutefois largement puisqu'il y a  obligation pour le chef de l'Etat et de l'Administration de trouver dans une Assemblée pluraliste et non plus cardinalement et stupidement divisée (par des "réflexes pavloviens" nous disent même quelques socialistes ...)  les agréments,  les soutiens, les moyens  de ses politiques législatives, internationales, économiques, sociales, budgétaires. C'est le chemin de la discipline par les nécessaires compromis et des bons dosages. Reste qu'en cas d'oppositions, en cas d'incompatibilités graves entre des positions de l'Exécutif et de majorités dans le corps Délibératif,  il faut parvenir à sortir de blocages éventuels, par un procédé  démocratique. C'est alors, naturellement,  le référendum, à l'initiative de l'un ou l'autre des pouvoirs - sans que son résultat doive avoir pour effet de renvoyer le Délibératif aux urnes s'il perd ou de faire démissionner l'Exécutif s'il n'est pas suivi par le pays - qui est une bonne réponse en tant que mode d'arbitrage de gestion.

Bien évidemment, une telle réforme constitutionnelle, - répartition proportionnelle,  unification de l'exécutif, 
disparition de le responsabilité de type parlementaire, séparation et collaboration obligée des pouvoirs, arbitrage référendaire en cas de grave opposition entre eux - n'a aucune chance d'être un jour engagée par notre Parlement tel qu'il est composé.  A tout prendre, le gros des partis qui le composent préféreraient un jour revenir à un régime parlementaire : parce  que  le "régime parlementaire"  et le  "régime présidentialiste" sont en fait cousins germains,  sinon frères, quand les modes de scrutin sont dominés par le scrutin majoritaire. Les résultats sont à peu près les mêmes : le chef vainqueur ( à la présidentielle ou à l'occasion de législatives)  d'un des deux  partis dominants est assuré tant de sa légitimité que d'une majorité de législature. C'est la fin du pluralisme et de l'obligation de recherche des conciliations. C'est ce que nous vivons. La seule manière d'en sortir est qu'une personnalité un jour candidate à la direction, par une voie ou une autre, du pays,  s'engage à l'occasion de sa campagne, à proposer pour l'avenir  de réelles nouvelles institutions.  
Mardi 22 juillet 2008 2 22 /07 /Juil /2008 09:59
- Par Gérard Bélorgey - Publié dans : sciences pol. et institutions
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Ce texte très developpé s'est trouvé supprimé  par une erreur de manipulation avant publication et il sera seulement ici résumé.

Il comportait d'abord un commentaire de l'ouvrage , "l'insécurité sociale" de R.Castel  datant de quelques années ( Seuil 2000) , mais méritant un retour parce que, bien que sommaire et peut-être précisément parce qu'il l'est,  il a la vertu pédagogique de bien distinguer trois formes d"insécurité.
Les atteintes aux biens et aux personnes se développant dans une société de la violence et de la tentation conduisent avec les demandes d'État  sécuritaire à la renaissance de la notion de "classes dangereuses".
Ay regard des risques sociaux classiques de maladie, handicap, vieilllesse , chômage, etc. que subissent plus que d'autres ceux qui n'ont pas la jouissance de propriétés  a  été bâti le système assurrantiel qui devait  permettre sinon une société d'égaux, du moins une "société de semblabes" ayants droits ; mais, compétition mondiale par les prix avec les conséquences de chasse aux coûs sociaux et individulalisation des relations au sein du monde du travail désormais plus gouvernées par  mobilité/fluidité  que par des statuts collectifs menacent le niveau et la qualité de ces couvertures.
Une  troisième demande de sécurité explose partout : pour prémunir chacun contre les  dangers résultant des atteintes à la planète, aux biens naturels, au climat, à l'hygiène, à  la santé, etc - ce qui frappe l'universalité des membres de nos sociétés et ne peut être techniquement justiciable du même type de gestion de risques que celui appliqué aux  risques sociaux fondamentaux. Cette "demande éperdue de sécurité  dissout en fait la possibilté d'être protégé" et  crée des zones de confusion pouvant porter atteinte à l'humanisme ayant engendré la "sécurité sociale" proprement dite; elle  nourrit en effet, l’appel à la responsabilisation individuelle et  les argumentaires des  adversaires libéraux de « l'État providence », en ce qu’il est incapable d'assurer réponse à l'explosion de la revendication d'assurance collective envers les nouveaux dangers.

    En insistant  néanmoins sur le rôle  de cet État en tant que "réducteur d'incertitudes et de risques", l'auteur redécouvre une notion bien banale dès les années soixante, puisque c'est ainsi que l'on définissait "la planification à la française", tandis que pour ma part, je  plaçais dans mon vieil ouvrage fondamental  "l'Administration et le Gouvernement de la France" (Coll.U, 1967), cette mission au nombre des caractéristiques du service public.  On ne reprendra pas ici la description des diverses pistes qu'une dernière partie de ce petit essai évoque pour combattre l'insécurité sociale, mais on constatera que sa réflexion se cantonne  dans l'instrumentation sociale sans expliquer comment  de bonnes  facultés de la conduire  dépendent de quelques choix  économiques clefs ( peut-on vraiment concilier ouverture et sécurité ? appropriation privée généralisée et garanties collectives? délégation internationale de la décision économique  et capacité sociale nationale ?) ) qui ne sont pas neutres.

    C'est sa limite  comme c'était celle de l'ouvrage à succès que fut "l'horreur économique" racontant une forme d'apocalyse sans chercher à indiquer comment on pourrait l'éviter en comprenant quels mécanismes fondamentaux la nourrissaient. Quand, à la même époque,  je le tentais,  en montrant que les causes de l'horreur en question tenaient aux  effets  de la Triade ( le libre-échange inégal,  l'Europe en constituant le support technocratique, le régime politique d'alternance partisane aux affaires sans alternative stratégique, ce qui, sous le titre de "trois illlusions qui nous gouvernent"  fut  en définitive publié en 1998, avec courage, mais malentendu,  par "France Empire"), l'intelligentzia réputée de gauche d'autres Maisons et des médias refusait d'éditer ou de commenter de telles analyses : parce qu'elles mêlaient l'institutionnel et l'économique, ce qui "n'étant pas logique, ne rentrait pas  leurs collections" et, surtout parce qu'il ne fallait pas désespérer ( et  perdre..)  le lectorat ( et l'électorat..) auquel il eut au moins fallu "offrir en conclusion une ouverture optimiste, un espoir politique " . Dix ans après, on voit bien qu'il n'y en avait pas.

    C'est toujours la même affaire - c'est à dire la même fuite dans des réves d'autruche - avec cette platefome de principes actualisés que proposent les états majors de Solférino, un  Bad Godesberg français salué comme l'aggiorniento attendu du socialisme, mais  d'une agréable nullité . On ne peut, certes, que souscrire  à l'abandon (spécialement réaliste de la part de  ceux qui ont perdu leur électoral populaire) des références à l'ancienne "lutte des classes"  et  à la "révolution"; on ne peut certes qu'adhérer aux sympathiques développements pour une économie de marché qui prendrait en compte l'impératif écologique et les aspirations à la justice et à la sécurité, l'affirmation du   besoin d'un "État social" et de relations d'égalité et  citoyenneté laÏque dans la Nation. Mais l'on ne voit toujours pas comment  pourraient se mettre au service de telles  excellentes  ambitions et comment pourraient conduire à bien cette "régulation par l'État" qu'ils appellent de leurs voeux ( en ayant bien dérégulé dans les relations avec l'extérieur et privatisé d'autant  qu'assez mal régulé - avec les excès de la RTT - des relations  intérieures   tout au long de leurs gestions )    ceux qui se félicitent, sans la décence d'un peu d'autocritique,  d'avoir construit la grande Europe telle qu'elle est, et qui ne s'interrogent pas beaucoup plus sur  la mondialisation.

    Comme il y a dix ans, ils sont restés au coeur de leurs contradictions (et c'est de celles-ci  qu'il eut fallu sortir autant que de celles héritées du passé marxisant ) entre leur recherche d'union des cultures de gauche  pour la qualité de la vie sociale et leur abandon aux courants et  valeurs du libéralisme international.  Ils continuent à  se laisser prendre partout la main :  ils  ont fait voter, contre leur engagement de campagne présidentielle,   le traité-constitution européen par le Parlement; ils écoutent les sirènes d'une réforme de la Constitution qui, sous l'intérêt réel  de renforcer peut-être  le rôle des élus face au Président, va  surtout consolider le régime bipartisan. C'est qu'ils croient - sondages mirifiques à l'appui - que l'alternance la prochaine fois va leur revenir en cadeau.  Ils n'ont pas compris que si les Français trouvent aujourd'hui la droite mauvaise, ils ne penseront pas pour autant que la gauche aux affaires revenue soit devenue bonne. Si c'était la candidate présidente qui était au pouvoir, elle connaîtrait vraisemblablement  le  même effondrement que le président en exercice, parce qu'on ne réforme et fait progresser la société ni par décret, ni par bonnes intentions, ni - de toutes façons - en quelques mois; mais par lucidité et ténacité.

    C'est qu'une action de longue haleine est bien difficile à conçevoir  par les partis dominants tels qu'ils existent, lorsque chacun reste asservi à ses canons et, pire qu' à ses clientèles,  à ses mythes ( le dernier mythe socialiste étant que pour gagner, il doit abandonner ses anciens mythes ) .    Les  lignes  du programme dont  on a besoin - et dont je n'ai pas vu poindre beaucoup des principes qui devraient en être directeurs, dans la déclaration socialiste - seraient d'abord qu'il soit très réaliste dans les analyses :   les causes du mal-être français tiennent autant  à des données spécifiques qu'à la dérégulation mondiale  et  si l'on méprise une série de facteurs, traitrer des autres ne sert  pas à grand chose. La clef d'un succès progressif est  dans le dosage des  contenus  : il n' y a qu'une civilisation  d'économie mixte  pour  unir des vertus d'entreprises que j'ai vues célébrer par nos convertis et des sécurités de services publics dont je n'ai pas vu comment on devait les assurer et mettre en oeuvre ; il faut, surtout à la base  conditionner nos ouvertures commerciales, réglementaires et financières  à nos sauvegardes industrielles, sociales et monétaires.   La  sincèrité, bien sûr,  dans la présentation est la condition devant permettre d'échapper aux versatilités d'une opinion qui ne doit pas être encouragée, comme hier,  à croire en la magie : il  faudra de la durée, des bras de fer avec des partenaires; il n'y aura pas de miracle de pouvoir d'achat, il faudra abattre des privilèges et  faire fonctionner autrement les collectivités publiques pour en diminuer les dépenses et les cibler pour l'efficacité.

    Enfin, il n'y a pas de programme  économique et social efficient sur la durée aux plans national et international qui ne doive passer tôt ou tard  par un changement  d'institutions,  dans le sens de la disparition de l'oligopole des partis dominants actuels.  Après la proposition du BadGodesberg français, qu'il y a-t -il d'ailleurs (au delà de l'attachement aux valeurs sociales, ce dont il n'a  d'ailleurs pas  le  monopole) en matière stratégique de spécifiquement socialiste dans la plateforme proposée par ce parti ? Un peu plus, en intentions du moins,  que ce qu'on a trouvé dans le blairisme qui a été si  dur pour ceux perdant leur emploi ou que ce que  l'on constate dans le compromis allemand qui va dans le même sens ;  plus, en fait dans le registre des valeurs "citoyennes" à la française que dans celui des sécurités économiques pour tous les Français Qu'est-ce qui peut porter à prendre ou à consolider une affiliation socialiste plutôt qu'à se prononcer en fonction de la qualité des hommes quel qu'en soit le parti et seulement en fonction  de ce dont on estime pouvoir les créditer de pertinence et d’équité dans les mesures qu'ils défendent. Car, parallèllement, si le coktail constituant - à l'image d'un électorat hétéroclite - le  clavier des musiques  de l'actuel président français peut porter à en critiquer des grandes mesures d'ouverture  ou certaines recherches inappropriées  d'économies , il comporte aussi d'estimables explorations dont on regrettera qu'elles soient aujourd'hui aussi mal vendues, comme aussi malhonnêtement combattues, selon - en régime bi polaire -  le principe des opposants que tout ce qui vient du pouvoir est mauvais puisqu'il est à remplacer.    

    Si Espagne et  Allemagne, chacune à leurs manières respectives,  en apparence inverses ( des coalitions dans la concurrence; des concurrences dans la coalition), mais peut-être dans un même héritage impérial,  ont trouvé aux plus petits dénominateurs communs et avec pas mal de reniements,  des compromis entre  leurs propres forces et avec les opérateurs mondiaux , ces compromis sont pour une bonne part des défaites de programmes originaux de partis. Ailleurs, c'est bien aussi  la défaite, soit celles des programmes ( c'est à dire des bonnes intentions), soit des non-programmes (c'est à dire des tristes gestions) et - que ce soit en résultats électoraux ou en contenus concrets de politiques mises en oeuvre – c’est partout plutôt la défaite des gauches. Ce n'est quand même pas un hasard si ces "gauches de Bad Godesberg" - en Grande Bretagne (en clair) et en Italie ( en fait, car la gestion était sous la dominante de Prodi) sont distancées de loin par des droites qui vont d'ailleurs sans doute, comme la nôtre, faire émerger aussi leurs contradictions et connaître bien des déconvenues. 

    Ni les unes, ni les autres n'ont fait les diagnostics qui convenaient et chaque grand constat sur les crises et interpellations  du monde ( énergétique, financière,  environnementale, alimentaire,etc.) en atteste à l'envi. Avec le round américain qui va se jouer aux poings au sein du camp démocrate, puis entre  les deux investis, avec les compétitions africaines entre leaders se contestant les comptes dans le sang, c'est  une nouvelle série de  fois la démonstration que le système de la sélection au scrutin  majoritaire d'organes gouvernants entre deux grands compétiteurs est fondamentalement pervers si, inévitable qu'il est pour choisir un exécutif, il n'est  pondéré par des représentations politiques diversifiées avec  lesquelles le vainqueur doit  devoir compter : pour qu'il y ait une autre démocratie que "la démocratie absolue". Une autre  démocratie que celle de quelques points  d'avance d'un camp,  suivis du désenchantement de la marge ( ou plus) de ceux qui lui ont donné le pouvoir. Celui-ci ne doit être l'enjeu ni de bascules, ni de modes, mais être recherché, gagné, géré, équilibré  par un devoir permanent partagé entre les diverses forces politiques d'analyse, de remise en cause, d'imagination, sous l'arbitrage d'un chef d'État assurant la durée par la négociation permanente avec les composantes des corps délibératifs et sociaux . La politique suivie est alors nécessairement le résultat d'un rassemblement de diversités devant trouvant sa  cohérence  dans une action équitable envers tous  et  gratifiante pour la Nation.

    Tel esprit, telles recherches devraient pouvoir être impulsées par un groupe remplissant un rôle d'accouchement, de catalyse des attentes, des possibiltés de compréhension entre des cultures "de gauche"  et des engagements  "à droite" - un groupe qui se placerait sous une déontologie libérée du bipartisme à la française,  refusant les a priori et les tabous des conformismes économiques et les excommunications politiques  - dont le but ne serait pas en soi de conquérir le pouvoir , mais d'en permettre, en conscience, hors des chemins battus et rebattus en vain par les vendeurs de  recettes partisanes  sans succès,  la gestion renouvelée et d'y aider en regardant les alliances extérieures utiles . En quelque sorte une conspiration visant, au delà d'elle, à faire naître une "union nationale pour le progrès" et à ramifications européennes et internationales. N'a-t-elle déjà quelque pilote possible ?        

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Mardi 6 mai 2008 2 06 /05 /Mai /2008 19:40
- Par Gérard Bélorgey - Publié dans : sciences pol. et institutions - Ecrire un commentaire
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C’est aux « RÉFORMES : LES INSTITUTIONS D’ABORD » qu’à la suite du rapport Balladur, la Revue Politique et Parlementaire  a consacré son numéro 1045 (109 eme année / octobre/décembre 2007). J’y ai contribué (1)  par l’article ci-dessous


La force des idées reçues et propagées sur et sous la Cinquième République forme une vulgate sacralisée par la diversité des consentements. Cette large adhésion à un bouquet d’opinions convergentes constitue ce qu’il est politiquement correct d’en penser.  Mais, quelques problèmes réapparaissant de manière récurrente dans notre vie institutionnelle appellent en contrepoint des observations moins convenues.


1- Longévité, continuité, plasticité sont les vertus proclamées de la Cinquième République.

Près de cinquante ans après leur naissance, les institutions issues de 1958/62 font preuve de cette exceptionnelle durée que louent de sages juristes, ainsi, bien entendu, que celles des forces politiques auxquelles elles conviennent. Quant au grand public - qui a d’autres chats à fouetter et peu de familiarisation avec le droit constitutionnel - il apprécie sans doute évidemment de choisir un Président, sans se passionner pour autant sur le contexte des autres règles du jeu sur lesquelles il est au demeurant si facile d’orienter les opinions de non initiés (2) .

La « continuité dans le changement » est cette faculté de servir de moule à des situations politiques bien différentes, ce qui entretient cette espèce d’écosystème public où se combattent et se soutiennent à leur aise adversaires politiques et complices intellectuels.  Sous l’appellation d’origine de « Veme République », permettant de toujours de placer en faux semblant le régime sous la paternité du général de Gaulle, les relations gouvernants/gouvernés ont en fait radicalement changées. Au départ, il y a la construction d’un État souverain, cherchant sa viabilité dans le compromis social, arbitré par un Président élu séparément des représentants des partis et pour une plus longue durée qu’eux, selon une philosophie pouvant comporter des éléments importants de démocratie directe.  A l’arrivée - tandis qu’on évite l’appel au referendum sur un thème qui fâche - il y a co-gestion avec l’Union Européenne d’un pays aux intérêts fragmentés que cherchent à concilier, selon leurs préférences, des majorités partisanes successives sous la conduite, pendant de mêmes durées de mandats, d’un leader émanant de l’une de celles-ci et étant tout à la fois chef de camp et chef de projet. Passant pour refléter la fatalité du temps, cette métamorphose a été facilitée et marquée par quelques leviers bien français.

Georges Pompidou, habile pionnier et premier bénéficiaire de la superposition des majorités tant comme Premier ministre que comme Président  - il est vrai, un  peu  sceptique de réputation,  en matière d’utilité des réformes, si bien qu’il s’abstint en son temps de faire le quinquennat  -  disait, en substance et en privé,  que l’essentiel était dans les modes de scrutin. Quel réalisme. En 1962, l’élection du Président de la République  au suffrage universel a l’effet boomerang de transformer un régime certes « parlementaire » en principe,  mais dont la clef de voûte est la puissance présidentielle au dessus des partis, en régime dominé par le fait partisan majoritaire. Créer une majorité « parce qu’il n’en existe pas », c’est ce que recherchait dès 1958 Michel Debré qui fit adopter à cette fin,  hors texte constitutionnel, le scrutin d’arrondissement uninominal majoritaire à deux tours pour l’élection des députés. La France en voulant se rapprocher des systèmes politiques bipartisans d’autres démocraties, mais en ne changeant pas son socle constitutionnel, les a plutôt caricaturés. Une exceptionnelle concentration des pouvoirs et une tendance à  l’hyper présidentialisme résultent  de l’addition d’une part de forts moyens donnés à l’exécutif bicéphale sinon pour contrer une opposition, du moins pour gérer une absence de majorité et, d’autre part, de l’appui qu’un Président trouve dans  une majorité qui le porte autant  qu’il l’a engendrée.
   
2-  Le primat de l’élection du Président est l’idée clef reçue.


Son élection est regardée et vécue comme le moment  politique essentiel de la Cinquième République, alors que la Constitution  confère le pouvoir de déterminer et conduire la politique de la Nation à ceux qui remportent les législatives. Pour autant on ne tire pas de cette contradiction  des conclusions  de  claire réforme constitutionnelle. En effet la rémanence génétique dyarchique de la Cinquième  n’inspire pas à l’establishment une demande décisive d’évolution ni dans un sens  parlementaire, ni dans un sens présidentiel.

La première hypothèse se heurte au discrédit qui a été systématiquement jeté depuis cinquante ans sur les régimes parlementaires précédents, d’autant qu’on s’est souvent  employé à faire passer pour des défauts du modèle parlementaire ce qui était déviations parlementaristes. Il est ainsi fréquemment donné à penser que ce modèle  va de pair avec une fragmentation de la représentation nationale et avec l’instabilité gouvernementale. Par ailleurs, il renvoie à un exécutif majeur responsable face au délibératif, ce qui impliquerait soit la fusion de la fonction de Président et de celle de chef de gouvernement, soit l’effacement du Président, même si celui-ci restait pareillement élu. Or, le constat répété est que l’opinion passe pour attachée à cette forme simple et sacramentelle de choix du majeur des gouvernants et que l’on ne saurait revenir en arrière. 

L’horizon d’un  régime présidentiel est aussi bouché pour des motifs apparents : cette nature de régime impliquerait l’irresponsabilité de l’exécutif devant l’Assemblée, ce qui n’est pas dans la tradition française ; ensuite parce qu’il faudrait concevoir des solutions à d’éventuels conflits d’orientation entre les deux organes . Or, en cas de double majorité ces deux questions de la censure par l’Assemblée et d’insoluble opposition entre elle et l’exécutif n’auraient pas circonstances où se poser. C’est plutôt surtout, semble-t-il, pour d’autres raisons bien déterminantes qu’avoue incidemment mais éloquemment la page 11 du rapport du « comité de réflexion et de proposition  sur la modernisation et le rééquilibrage des institutions de la Veme République » qu’on écarte « le régime présidentiel » . En effet les membres du comité constatent « qu’il faudrait alors ….développer une culture de compromis qui n’est pas toujours conforme aux traditions politiques de notre pays »  et « ont par ailleurs, relevé qu’aucune des principales forces politiques n’est favorable à un tel régime… ».

En continuant  à persévérer dans un système favorisant plus, selon le goût des compétiteurs et celui des médias, les affrontements que les dosages et en se conformant aux souhaits des partis dominants, le rapport Balladur s’est garanti ce succès intellectuel qu’il remporte auprès de beaucoup de personnalités des deux camps,  parce  qu’il est un miroir. Il porte à la consolidation jusqu’à l’extrême des logiques de ce qu’est devenue  la  Cinquième. Ainsi la divergence des majorités présidentielle et législative étant une hantise, il va même jusqu’à émettre l’idée, pour mieux conjurer le risque de cohabitation, que le premier tour des législatives coïncide avec le second tour des présidentielles. Il est clair de surcroît, à nos yeux, que les logiques en oeuvre tendent à éliminer toute faculté de centre, de coalition centriste, ou  de recherche de « rassemblement ».

3 – Déjà le serpent de mer de la question des relations Président/Premier ministre a rendu souvent difficile la simple fixation d’une politique majoritaire,  une faille pouvant toujours s’introduire entre les deux têtes de l’exécutif (3 ) . D’autant que la  répartition des tâches, loin de correspondre à l’idée erronée initiale de « secteurs réservés » pour la Présidence s’est révélée, conformément d’ailleurs à l’esprit du texte constitutionnel, plus transversale : au Président la charge du destin, au chef du gouvernement la charge de la gestion.  Ce qui s’exprime aisément mais - la frontière étant, dans certaines zones, bien flexible - ne va pas sans problèmes d’application (d’où, très vite,  un double gouvernement au secrétariat général de l’Elysée). De plus, cette vieille distinction que l’on pouvait rattacher avec B. de Jouvenel  d’une part à la notion du rex, expression et garant de l’unité de la communauté nationale, d’autre part à celle du  dux, chef de guerre chargé des opérations et plus largement de la mise en œuvre, perd progressivement de son sens à partir du moment où le Président n’est plus l’arbitre rêvé par de Gaulle, mais devient leader de majorité, chef de camp. Enfin le fonctionnement du monde contemporain fait qu’une politique se joue souvent sur ses modalités et sur sa présentation, de telle sorte que le soin du destin passe inévitablement par le fait d’accorder beaucoup d’énergie aux gestions de  base  et encore plus de crise.

Voilà pourquoi  il est largement reconnu que la fonction présidentielle ne puisse rester loin de cet engagement permanent qui fait aujourd’hui « l’activisme » du Président et l’absorption par celui-ci d’une part des fonctions du gouvernement. D’où l’idée qu’il est pertinent de redéfinir les rôles relatifs du Premier ministre et du Président. Sans traiter à cette occasion de l’articulation des pouvoirs français et européens, le comité  Balladur le propose dans des termes qui paraissent mettre le droit en accord avec le fait. Voilà, par définition, ce qui ne changerait pas la réalité ; mais le droit affiché, d’une part, serait très différent de celui d’aujourd’hui, d’autre part, ne permettrait plus ce qui fut possible auparavant.  Se situant toujours « sui generis »  hors des catégories constitutionnelles classiques, les propositions faites feraient passer d’un régime dyarchique souple à un régime hiérarchique rigide (le Président définit, le chef du gouvernement exécute). Par voie de conséquence, si la politique présidentielle n’est pas approuvée par l’Assemblée - ayant toujours pouvoir de censurer le  gouvernement - et un autre premier ministre qui n’appliquerait pas la politique présidentielle étant exclu par la nouvelle rédaction constitutionnelle proposée, c’est la flexibilité que fut la cohabitation qui est exclue.  Le maintien des deux légitimités est la part intellectuelle de quadrature du cercle du rapport Balladur. Mais la pierre d’achoppement de majorités opposées, impossible à complètement évacuer, paraît être devenue une hypothèse d’école d’autant moins vraisemblable aujourd’hui que l’on voit bien tout ce qui pèse à son encontre.

4–Le catéchisme acquis sous la Cinquième République est en effet qu’il est bel et bon, normal de plus, qu’elle ne puisse fonctionner que par la double majorité présidentielle et législative, dans le cadre d’une éventuelle alternance entre camps opposés, chacun dominé par une formation politique majeure.

Le rôle des institutions et des scrutins  n’est-il de faire sortir une majorité de la diversité ? Fut-ce malgré les citoyens, lorsque la dispersion des votes et le niveau des absentions attestent que les offres politiques dominantes ne leur conviennent guère ? Grâce, en des moments cruciaux, à leur soumission au « vote utile », lorsqu’ils regroupent leurs différences plus  pour tenter de contrer un candidat que pour soutenir l’autre? Qu’importe : la Cinquième est et doit rester la matrice d’un régime bipartisan français pour que  notre pays soit à l’image des grandes démocraties d’Occident , bien que cette analogie trouve vite ses limites : certains sont dans des situations plus nuancées que la nôtre ;  il n’existe aucun autre régime, parce que – comme on l’a déjà noté -  le nôtre a additionné les moyens constitutionnels  de gouverner sans majorité sûre et l’existence de majorités -  dans lequel l’outillage des gouvernants puisse être aussi puissant, sous les seuls contrôles du Conseil Constitutionnel  (dont la composition elle-même donne lieu à critiques) et de juridictions européennes dont les critères ne sont pas l’intérêt national).

Lorsqu’il y a  basculement de doubles majorités c’est la « démocratie absolue » (4) que produit la « Grande Alternance ». Lorsqu’il y a « petite alternance », parce que seul un pouvoir change de main, c’est la cohabitation. La « Grande Alternance »  semble bien avoir été regardée comme une  espèce de semi assurance démocratique  que chacun bénéficierait à son tour  du tourniquet du plein pouvoir. D’où l’espèce de conspiration des deux principaux compétiteurs pour empêcher des extrêmes droite ou  gauche  de peser trop et, surtout, pour neutraliser  un centre réellement autonome, ainsi que la jubilation s’emparant  des majors et de la presse lorsque, après quelques percées des uns ou au lendemain d’un bel essai d’un autre,  tout rentre à peu près  dans l’ordre.

Chacun veut donc s’assurer cette superposition des majorités qui est le « grand schlem » constituant l’objectif de chaque joueur. La première voie d’accès à ce résultat  fut la succession de la superposition de scrutins majoritaires, avec pour seule interruption le contre-feu  (trop décalé par rapport à la 47eme des 110 proposition de 1981) de la représentation proportionnelle, tenté pour 1986 par le Président d’alors.  Mais  la droite s’est empressée de rétablir ce scrutin majoritaire où elle trouve  la pièce essentielle du mécano institutionnel lui confèrant, surtout si elle parvient à rassembler ses divers électorats dont ceux des déçus de la gauche, les meilleures chances de conquête et de concentration du pouvoir.  Le deuxième instrument – dans lequel on alla chercher plus d’automatisme - fut l’instauration du quinquennat avec enchaînement du scrutin législatif derrière le scrutin présidentiel. Le PS, croyant sans doute - à tort, pour des motifs que nous n’avons pas le loisir d’expliciter ici - qu’il  pouvait remporter le « grand schlem », s’est alors aveuglément engouffré dans ce qui fut pour lui, à nos yeux, un piège fonctionnant d’autant mieux que le gouvernement en place a parié en même temps sur le maintien du scrutin majoritaire,  c’est à dire pour cette absence de proportionnelle qui prive les vaincus de la présidentielle de tout parachute amortisseur.

C’est que la classe politique aux affaires, de nombreux publicistes et la plupart des médias, voient dans la répartition proportionnelle et dans la cohabitation les bêtes noires menaçant la Cinquième République

5 - La RP serait un cheval de Troie. On lui a fait de longue date la plus mauvaise réputation. Elle a des effets pervers : poids des partis sur les candidats ; élus cessant d’être au plus près de leurs électeurs; rôle abusif et chantage des formations charnières. Elle a des conséquences ingérables : capacité d’obstruction par des majorités négatives, impossibilité de dégager une adhésion à une ligne politique, instabilité gouvernementale, etc. Enfin, on peut même chercher à en dévaluer l’intérêt - argument au demeurant incompatible avec les précédents - à raison  de son inanité : des simulations entendent démontrer que si la RP avait été, plutôt  que le scrutin existant, appliquée dans telle ou telle élection, les résultats en sièges n’auraient pas été sensiblement différents. C’est tout un débat (5) qui doit référer aux cadres dans lesquels les électeurs se prononcent et qui constituent telle ou telle société politique plutôt qu’aux chiffres obtenus dans un dispositif et translatés dans un autre. 

Ces tirs croisés montrent bien que la RP  est ressentie comme le risque suprême pour la droite bien sûr (sauf pour le FN), mais qu’elle a fait aussi l’objet de beaucoup de réserves de la part des socialistes dont l’esprit s’est formé au vu du rôle joué par le scrutin majoritaire pour réduire le parti communiste ou pour créer les protectorats sur d’autres partenaires. Les doses de RP envisagées par les socialistes sont restées modestes que ce soit dans la plateforme du parti ou dans le rapport Bel (6). Pendant la campagne, il n’a pas été clairement  mis sur la table un engagement solennel d’instituer, en cas de victoire à la présidentielle, un scrutin faisant à des législatives succédant à celles de 2007, une large place à la proportionnelle, ce qui - plus que des tentatives de démarches secrètes personnelles - aurait pu changer les cartes dans les relations avec les élus du centre si largement tributaires de la droite dans le régime majoritaire. D’ailleurs, s’il est manifeste que les droites rassemblées ont tout intérêt au système majoritaire, il est symétrique de penser que ce mode de scrutin ne puisse servir les affaires de la « gauche ». Ses victoires passées ont été, sous l’empire du cadre majoritaire,  liées - dans un pays où la stricte arithmétique électorale binaire n’a jamais été décisive pour elle et s’est dégradée par l’érosion de son électorat populaire au profit de l’extrême droite, puis de la droite - à des circonstances assez exceptionnelles (telles que la rivalité Chirac/Giscard, l’art de la « France Unie », la dissolution de l’Assemblée après l’impossibilité pour Juppé de tirer les conséquences de la stigmatisation de la « fracture sociale ») et l’avenir n’offre pas de certitudes de circonstances aussi favorables.  Pour autant - des socialistes le souhaiteraient-ils enfin -  la voie d’une large proportionnelle - qui  eut, par le passé,  peut-être permis à la gauche, sinon de réussir le « grand schlem », du moins par divers types d’alliances adéquates, d’écarter la droite unie des pleins pouvoirs - est sans doute, sauf coup de théâtre, bien fermée. Les idées qui sont dans l’air (la dose homéopathique envisagée par les uns, la RP envisagée par un autre pour le Sénat, ce qui donnerait une capacité d’expression aux minoritaires sans leur conférer des capacités d’influence sur les configurations du pouvoir), ne sont pas de nature à changer la donne. En plus, dès lors qu’on est dans un système dont le besoin est de ne pas menacer la  superposition de majorités cohérentes, une proportionnalisation significative du scrutin législatif ne serait guère logique. Enfin, pourquoi, une majorité prendrait-elle aujourd’hui une loi contre-elle même ?

C’est uniquement si elle obtenait un considérable renversement d’opinion en sa faveur - dépendant de bien de questions mondiales et nationales, comme de ses rapports internes (dont au premier chef de savoir, si elle peut se réunir sur une stratégie économique permettant d’assurer nos marchés comme nos valeurs sociales, et donc attractive pour un éventail d’électorats) - que la « gauche » peut chercher à relever un défi dans lequel le mode de scrutin législatif  qui aurait pu être un facteur intéressant est désormais sans doute hors jeu. Tous les oeufs socialistes sont dans le panier présidentiel dont on ne sait qui tiendra l’anse et pour aller faire quel marché .

6 –Or, tout candidat présidentiel a autant à faire le marché pour le Palais Bourbon (ce qui appelle à pouvoir rallier au second tour des familles bien différentes) que pour l’Élysée, puisque la Cinquième République a quasi réussi à rendre la cohabitation impossible,  après être parvenu à la faire regarder comme une sorte de scandale. 

Bien que V.Giscard d’Estaing ait considéré l’hypothèse de la cohabitation lorsque les élections de 1978 pouvaient donner la victoire législative à la gauche, bien que F. Mitterrand - à l’encontre sans doute d’une lecture gaullienne sur la confiance (7) - en ait saisi l’opportunité et l’ait théorisée en 1986 au nom des pouvoirs propres du Président, bien que la France l’ait connue pendant neuf ans,  sous trois avatars, sans insurrection des citoyens (dont un certain nombre inspirés sans doute par Montesquieu et Alain appréciaient même que le pouvoir arrête le pouvoir), cette espèce de petite alternance est ressentie comme un  pied de nez à la grande l’alternance. Celle qui est la bien-aimée quand les deux pouvoirs changent ensemble. Ce furent des périodes concurrentielles de transition (la fin des deux mandats Mitterrand) ou de longue haleine (97/2002 ) pendant laquelle, chacun cherchant  à se donner les moyens de retrouver la plénitude du pouvoir, deux choses principales ont choqué : que l’existence de deux pilotes puisse altérer la cohérence de l’ action ; que  le Président de la République se retrouve en même temps chef de l’opposition.

Néanmoins cette équation un peu compliquée d’une part  s’est gèrée, d’autre part n’a pas empêché chacun de tenir et son rôle politique et sa fonction institutionnelle, et a, enfin, mieux révèlé bien des choses. Les cohabitations ont été gérables, parce qu’elles ont été bien codifiées (les questions les plus délicates ayant souvent été autant celles des nominations que des celles des procédures de fixation et d’annonce  de certaines  grandes décisions). Et cette codification correcte était rendue possible parce que les champs de chaque pouvoir étaient eux-mêmes assez bien définis par la Constitution, laquelle avait, de fait, prévu des hypothèses un peu comparables, comme l’absence de majorité, du moins stable, puisque les constitutionnels de 1958 étaient loin d’imaginer la régularité d’un fait majoritaire. Par ailleurs, on ne saurait démontrer que les circonstances de cohabitation aient empêché un gouvernement de tenir l’essentiel de ses lignes politiques, ni que la co-existence des pouvoirs ait empêché l’un, puis l’autre, des Présidents de la République, et de faire chacun connaître leurs options, et, simultanément, d’assumer chacun  les devoirs de l’unité nationale et les intérêts de la Nation. Qu’il y ait eu souvent tant de tensions tactiques et si peu d’éclats sur des oppositions fondamentales témoigne certes que chacun a respecté les règles du jeu de la République. Mais, au delà, la co-habitation a révélé, derrière une bipolarisation affichée et malgré d’importantes différences de programmes, une large part de dépassement des affrontements : dans des convergences essentielles, notamment sur les affaires étrangères et sur la construction européenne commandant beaucoup du reste. Une manière française de faire pour certaines choses ce que réalise autrement la coalition allemande ? En gardant les apparences, pour le jeu électoral, de la plus dure compétition ? A se demander si la détestation qu’affichent aujourd’hui tant d’acteurs de la vie publique pour la cohabitation ( comme d’ailleurs pour les essais de regroupements au centre)  ne serait pas le reflet de leur volonté que leurs camps réciproques se démarquent mieux l’un de l’autre, alors qu’ils sont sous les mêmes contraintes globales et, qu’à l’exception de quelques recherches par des personnalités hors conformismes, ni les uns, ni les autres n’ont apporté jusqu’alors de réponses structurellement et stratégiquement  différentes les unes des autres au niveau des choix économiques majeurs.

7 –Qu’ « un régime de nature présidentielle», ou le « présidentialisme », ou la «présidentialisation », en mettant tous l’accent plus encore sur la présidence, aillent pareillement  dans le sens de l’Histoire, est le dernier produit de confusions dans la Cinquième République.
 
C’est au fond ce que bien des médias ont appelé  les Français à croire, en utilisant tantôt l’un de ces termes, tantôt  un autre puisque le grand public fait à coup sûr assez difficilement la distinction entre ces régimes pourtant bien différents, mais  dont les dénominations comportent pour caractère commun de mettre chacun en exergue, le vocable « président ».  Pour démêler les nœuds entre ces serpents de mer, il faut en revenir schématiquement aux concepts, en rappelant cette donnée de base qu’un « régime présidentiel » donne moins de pouvoirs à son président que ceux que la Cinquième République, par le droit et par les faits, confère au président français

 Ces « régimes de nature présidentielle » comportent en fait des variantes importantes autour d’un tronc commun de principes identiques. Le tronc commun comporte des vertus fondamentales, mais solidairement un risque de blocage. L’unité et la direction d ’une communauté nationale y est assumée par un chef d’Etat, doté d’appréciables pouvoirs propres, mais dépendant en définitive des normes et budgets que lui accorde le corps délibératif qu’il ne peut renvoyer. Inversement, le Président ne peut être renvoyé par ce corps délibératif  qui  peut donc représenter et exprimer les pluralismes  de la Nation, sans que puisse en résulter l’instabilité gouvernementale  On ne saurait dans un tel rapport de pouvoirs imputer à tel ou tel mode de scrutin de conduire à l’ingouvernabilité. C’est dire que si le régime parlementaire est difficilement compatible avec la représentation proportionnelle, le régime présidentiel est le seul à l’être clairement, à condition, quelles que soient leurs orientations respectives, que ses deux pouvoirs à la fois séparés et fortement interactifs collaborent  entre eux ou trouvent des solutions à leurs différents.

D’où la question de pouvoir surmonter l’éventualité de grippages paralysants, ce à quoi peuvent différemment  répondre trois variantes.  La variante américaine, on le sait, ne fonctionne pas toujours à la perfection et  de graves crises multiformes  de sortie de conflit peuvent advenir, tandis que bien des traits du régime des États-Unis ne sont pas transférables parce qu’ils tiennent avant tout compte  du fait qu’il  s’agit d’un État fédéral , modèle auquel n’est pas réservé pour autant le régime présidentiel.

Pour écarter un blocage, il y a deux types de réponses correspondant soit au schéma d’un « régime présidentiel fermé », soit à celui d’un « régime présidentiel ouvert ». Le premier est celui dont  E.Balladur énumérait les quatre étapes pour en obtenir l’émergence (8) , en retenant comme condition, acquise, le quinquennat avec le renversement des calendriers  Voilà qui transcrit toujours l’idée de superposition et de concentration des pouvoirs au profit d’un bloc de majorité et assure que, par construction, il ne peut y avoir alors d’insoluble désaccord entre exécutif et délibératif. Sans que soit naturellement envisagé de changement dans le mode de scrutin législatif, ce « régime présidentiel fermé » maintiendrait en fait (la question de la censure et de la responsabilité du gouvernement étant de pur aspect formel) un mécano institutionnel ne rompant qu’en apparence, sauf en ce qui concerne les pouvoirs du Parlement,  avec ce qu’est devenue la Cinquième République.

La seconde réponse va de pair avec un « régime présidentiel ouvert ». Celui-ci faisant apparaître distinctement une élection présidentielle et un scrutin législatif d’un mode ou d’un autre, réalise, par ces deux expressions  du corps électoral,  le dialogue entre unité et pluralisme, en même temps que sa part de démocratie directe comporte la potentialité d’une troisième expression. Elle est de recourir au referendum pour débloquer un conflit  autrement insoluble entre exécutif et délibératif. Le fait de soumettre au corps électoral, à l’initiative de l’un ou de l’autre pouvoir, la question faisant l’objet du désaccord pour obtenir son choix  ne doit  pas constituer un referendum entraînant le départ ou le renvoi du pouvoir non suivi par le vote, mais simplement l’application par les deux pouvoirs de la préférence exprimée par la souveraineté populaire sur la réponse à donner à un  problème déterminé: un référendum de gestion, pas un substitut de responsabilité.
Si l’on devait donc, un jour,  sortir de l’idée que seules des réformes accessoires ou des réformes « revenant au même » sont souhaitables, sortir en bref de l’idée que nos institutions sont globalement satisfaisantes - parce qu’on constaterait que si la machine institutionnelle fonctionne comme une voiture qui roule bien , il se pourrait qu’en roulant trop bien, par les politiques qui en procèdent,  elle conduise sinon « dans le mur » du moins  vers  de gros accidents de société - la question ne devrait-elle être enfin de chercher à construire un régime équilibré tel que ce  « régime présidentiel ouvert » ?

Pour l’instant, ce que nous vivons, c’est le « présidentialisme ».  Il est donc  inutile d’ajouter un commentaire à tant d’autres sauf à noter que ce régime de fait - c’est à dire la décision  présidentielle et  l’intégration à l’équipe ou à la réflexion gouvernementale de personnalités issues d’autres rangs - comporte la conséquence paradoxale que l’exaltation de la bipolarisation qui a fait la victoire présidentielle aboutit à un certaine mise en cause du bipartisme.  Non certes guère par des chevronnements de programmes concrets, mais d’un côté par des mobilisations de compétences, d ’un autre côté,  par  la reconnaissance des mêmes  grandes questions thématiques  ( comment gérer le climat, la mondialisation, la croissance, l’éducation, etc.) sur lesquelles au demeurant un certain nombre de types de choix (entre, par exemple, libre échange ou forte régulation) s’établissent selon des lignes de clivage intellectuel ne recouvrant pas le clivage politique bipartisan. Peut-on en espérer, en correctif des évolutions de la Cinquième, une évolution vers une plus grande faculté de réflexion transversale ? Si l’on ajoute la faculté de « coups de théâtre » (et non de seuls coups de communication) qui peuvent être de vraies surprises pour majorité et oppositions et  à laquelle se prête assez  la présidentialisation, on voit percer une forme de renouvellement du régime associant de fortes constantes partisanes et d’intéressants champs communs de recherche et d’innovations. L’ironie est que dans un monde politiquement divisé comme le nôtre, une présidentialisation qui dépasse le bipartisme  peut recevoir  moins de consentement de la part de la classe politique, mais peut être plus du pays lui-même. Le destin de chaque Président, s’il veut trouver la voie, ne serait-il pas de devoir s’arracher des clans qui l’on fait naître ? 

 C’est ce à quoi devrait aider à conduire de manière organisée « la présidentialisation », naturellement encadrée, comme il est proposé et comme cela constitue la dernière idée reçue pour la Cinquième République. Et selon un schéma qui fait heureusement  son profit, d’un certain nombre de diagnostics partagés : que le Parlement souffre d’un déficit de pouvoirs et en souffrirait plus encore au regard d’un président renforcé ; que l’opposition mérite, au delà de ce que fit Valéry Giscard d’Estaing, un statut ; que les citoyens doivent être parfois juridiquement mieux armés. Rapport miroir dans lequel l’establishment continue à apprécier son visage bipartisan, le rapport du comité Balladur met aussi en évidence dans ce miroir  des traits caricaturaux qui appellent donc un peu de chirurgie …politique. Certes, la mise en œuvre de ces réformes ne changerait pas la nature du régime ; elles seraient au contraire l’accompagnement de son extrême, une manière par les capacités d’expression envisagées pour tous les élus et par des efforts de meilleure sécurisation des citoyens de faire mieux accepter les risques de « démocratie absolue ».


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1- J’ai bien pu observer dès l’origine la formation, puis les transformations de la Cinquième République . Je fus dans les années soixante au sein du Secrétariat Général du Gouvernement  l’un des modestes chargé de mission qui avaient pour rôle de faire rentrer techniquement et quotidiennement la constitution de 1958 dans les moeurs de l’appareil public. Je fus par ailleurs pendant plus de trente ans, - en même temps qu’en service dans l’Etat central ou en territoriale ainsi qu’auprès d’entreprises en restructuration  - chargé d’enseignements, notamment de conférences de droit public et auteur, tantôt pédagogique, tantôt acerbe, de différents publications concernant nos institutions
2 Nous ne donnerons d’ailleurs aucune référence de consultations d’opinion en la matière.
3 Le général de Gaulle et M. Debré n’étaient pas véritablement en ligne sur l’Algérie ; G. Pompidou n’avait pas l’approche transformatrice du général ; puis  ses conflits avec Chaban Delmas, suivis de ceux de  Giscard d’Estaing/Chirac, ont eu les ressacs connus  sur chacune des élections présidentielles suivantes ; F. Mitterrand a usé beaucoup de premiers ministres et certains de ses premiers ministres ont usé J.Chirac.
4 cf. in Revue politique et parlementaire ; N° 1034 ; janvier/mars 2005 ; Europe, Institutions : la France face à elle-même – « Des risques de démocratie absolue ?  ».
5 cf sur ce débat, in l’Humanité du 27 juin, l’article de J .P. Scot et l’étude approfondie de la  Fondation pour l’innovation politique  - février 2007 «  Plus de proportionnelle pour mieux représenter la société civile ? »
6 rapport établi par le président du groupe socialiste au Sénat pour S. Royal.
7 qui a été illustrée par la démission du général après son échec au référendum, mais non à l’occasion de législatives.
8 cf. http://tf1.lci.fr/infos/france/politique/0,,3552482,00-balladur-partisan-regime-presidentiel-.html


 
Mercredi 30 janvier 2008 3 30 /01 /Jan /2008 01:52
- Par Gérard Bélorgey - Publié dans : sciences pol. et institutions
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