L"article ci dessous date des Échos du 21 juin. Mais ses qualités - synthèse, talent, lucidité - et la notoriété de son auteur méritent reproducion. il faut aussi aller voir son blog : http://strategies.blogs.challenges.fr/
On est toujours satisfait lorsque l'on voit exprimet par un autre avec pertinence et aisance ce que l'on cherche soi-même à expliquer parois de manière trop
pesante.
Donc bonne lecture
et j'y ajoute un autre papier de son blog
Entendons -le !
Les gouvernements occidentaux ont tenté désespérément de surmonter la récession de 2009 en utilisant simultanément l'arme du déficit
(Keynes) et celle de la création monétaire (Friedman). Les déficits ont été stupéfiants, montant jusqu'à 8-10 % du PNB en Grèce, en Espagne, en Angleterre et en France. La création monétaire a
roulé à tombeau ouvert, les banques centrales prêtant de façon quasi illimitée à des taux voisins de zéro.
Cet effort monumental a peut-être évité la récession, mais la croissance reste en panne. Avec une conséquence dramatique :
l'endettement colossal résultant des déficits ne pouvant se résorber par la croissance, il ne peut l'être que par la réduction des dépenses publiques et la hausse des impôts. Cette rigueur, en
étouffant une croissance déjà molle, pourrait déclencher un cercle vicieux dramatique dont la perspective panique les Bourses depuis quelques semaines
L’erreur des États est d’avoir oublié, dans leur frénétique fuite en avant, deux nouveautés qui font patiner les politiques budgétaires
et monétaires: la globaîisa-tion de 1’économie mondiale et la stratégie des multinationales.
La mondialisation, permise par un libre-échange exacerbé et la baisse des coûts de transport et d'information, met en concurrence tous
les pays du monde pour la production de biens ou de services. Elle a été instrumentalisée par certains pays comme la Chine pour se doter d'un avantage absolu et d'excédents commerciaux
structurels. Depuis dix ans, pour 1 euro vendu à la Chine, nous lui achetons 3 euros. La Chine a ainsi aspiré notre. industrie et nos versements sans rien donner en échange. La croissance
chinoise cannibalise d'autant plus la nôtre qu'elle a pour effet secondaire de faire grimper au ciel le prix des matières premières, facteur aggravant de stagnation. Les multinationales comme
Nike, Apple ou IBM ou les grands distributeurs comme Carrefour ou Wal Mart ont accéléré et structuré la mondialisation en délocalisant massivement leur production ou leurs
achats, écrasant leurs coûts et gonflant leurs marges grâce à la sous-évaluation des monnaies et au moins-disant social systématique de leurs fournisseurs.
Résultat : quand nous injectons des revenus ou des liquidités en Europe ou aux États-Unis, nous créons de la
croissance et des emplois... en Asie, et spécialement en Chine.
Keynes et Friedman ont toujoursraison, mais
au niveau mondial. Les déficits budgétaires et le laxisme monétaire des uns créent des emplois chez les autres... L'Occident est devenu le dindon de la mondialisation.
A la croissance énergique des pays « émergés » répond ainsi notre stagnation, tristement semblable à celle du Japon, qui a connu dix
ans de non-croissance, malgré des taux zéro, des déficits déments et un endettement record.
Pour sortir de la nasse en redonnant de l'attraction aux politiques budgétaires et monétaires, une forte baisse de l'euro (1 euro = 1
dollar?) est un bien nécessaire, comme l'a noté François Fillon récemment, mais certainement pas suffisant à cause des rigidités structurelles créées par vingt ans de mondialisation. Il faut y
ajouter un protectionnisme intelligent vis-à-vis des aspirateurs de croissance que sont la Chine ou l'Inde, qui permettrait, sans leur mettre genou à terre, de revenir à une situation normale
:
celle de l'équilibre des balances commerciales. Les entreprises délocalisatrices râleront devant la baisse de leurs rentes, les
intégristes du libre-échange trépigneront, et tous crieront à l'inflation, mais ces aboiements sont un faible prix à payer pour sortir d'une crise sans fin en supprimant le
côté obscur de la mondialisation. Pour retrouver la croissance en Europe et aux Etats-Unis, nous allons devoir nous battre. Mais faisons en sorte que ce soit à armes égales...
Henri de Bodinat est président de Time Equity Partners.
Et le second texte:
La stratégie de la terre brûlée
Avec la règle du jeu économique actuelle la désindustrialisation est notre destin. A la place d'une économie, un désert...Depuis une trentaine
d'années, les états ont lâchés la bride aux entreprises et ont poussé comme des forcenés à l'ouverture des frontières, se ralliant au panache malsain de l'OMC, pendant que les coûts et les temps
de transport baissaient massivement grâce au container et qu'Internet fluidifiait le transfert d'information.
Les grandes entreprises ont très vite compris l'intérêt stratégique de la globalisation : possibilité de baisser fortement les coûts de
production en délocalisant dans les pays émergents, et, en un double effet kiss cool, possibilité de freiner voire de bloquer les hausse de salaire dans les pays occidentaux grâce à l'épée de
Damoclès de la dite délocalisation. La globalisation a boosté de façon formidable les profits des entreprises, et contribue à expliquer que la part des salaires dans la valeur ajoutée, chère à
notre président, se soit rétrécie comme une peau de chagrin.
De plus en plus d'entreprises sont même devenues « fabless », ne s'encombrant plus d'usines et d'ouvriers, mais transférant leur
production à des entreprises de pays émergents. Elles combinent ainsi prix de vente élevés, coûts faible, et souplesse totale de la production, comme Apple ou Nike. Archos, entreprise
« française » fait fabriquer tous ses produits en Chine. Seul le bureau d'étude reste français. La délocalisation permet non seulement d'exploiter un différentiel de coûts mais aussi de
contourner les règles de protection sociale des pays occidentaux.
Même les entreprises éventuellement réticentes à délocaliser sont obligées de le faire pour ne pas perdre pied dans la concurrence
internationale. Renault ne produit pas la Twingo en Roumanie par plaisir mais par nécessité, et le pourcentage de l'état dans le capital n'y changera rien.
La globalisation a ainsi créé une divergence dramatique entre l'intérêt des entreprises et celui des pays ou elle ont leur siège. Entre le
profit des unes et l'emploi des autres, la messe est dite.
Mais faut être deux pour danser le tango. Les partenaires des entreprises dans ce mouvement de délocalisation ont été la Chine et quelques pays
asiatiques. Ajoutant au dumping social la sous évaluation de leur monnaie, ils sont devenus les usines du monde pour le jouet, l'électronique, le textile, et même le luxe.
L'intérêt des entreprises multinationales et celui des pays émergents convergent ainsi pour pratiquer une stratégie de la terre brûlée qui
désindustrialise l'Occident...Seuls résistent les secteurs qui voyagent mal, comme le ciment, l'électricité ou les opérateurs télécoms, des secteurs très innovants, comme Internet, et des
secteurs de création, comme les media. Mais touts les autres sont menacés.
La désindustrialisation va continuer. Demain, l'alliance des multinationales et des pays émergents peut faire disparaître des pays occidentaux
la chimie, le raffinage, l'automobile, l'aéronautique, le nucléaire, les équipements télécoms, par avantage absolu social, monétaire, technologique, ou énergétique. Et avec ces industries,
disparaîtront leurs sous traitant ou les fournisseurs de services.
De bonnes âmes, invoquant la bascule du primaire vers le secondaire et le tertiaire, traitent avec désinvolture cette évolution. Ils prédisent
un monde idéal ou des français tous polytechniciens concevront les produits que les fourmis chinoises produiront avec diligence... Mais cette analogie est stupide.
L'emploi agricole a diminué non par délocalisation mais par gain de productivité.
Quand l'emploi industriel diminue par automatisation ou gain de productivité, l'évolution n'est pas malsaine. Mais quand l'emploi disparaît par
délocalisation, les dommages collatéraux sont massifs. Avec l'emploi s'évapore tout un écosystème de savoir-faire, de sous traitants, de prestataires de services qui font de ce départ un adieu
irréversible. A la vitesse à laquelle des pays comme la Chine, l'Inde ou le Brésil développent leur population d'ingénieurs ou de managers, le design, la conception, et l'innovation risquent eux
aussi de basculer vers les pays émergents, qui auront l'avantage de regrouper industrie, design et recherche/développement. Les pays émergents envoient d'ailleurs massivement leurs étudiants
d'élite en occident pour accélérer ce transfert. Ils auront à la fois les employés, les designers, les managers et les ingénieurs.
Contrairement à une idée reçue, la délocalisation peut aussi toucher les services. Centre d'appels, centres informatiques, production de
contenus (jeux vidéos, dessins animés) émigrent vers l'Asie. Elle n'épargne que les services « géolocalisés », comme la distribution ou la banque. Mais Internet peut changer la donne.
Le e-commerce peut délocaliser la distribution, et le e-banking la banque.
Que nous restera t'il, alors ? Des retraités, des fonctionnaires, des professeurs et des employés du tourisme ? Tous très utiles, mais
peut-être pas suffisants pour atteindre le plein emploi, payer les retraites, financer le budget des états occidentaux. L'alliance fatale des grandes entreprises et des pays émergents aura vidé
les pays occidentaux de leurs forces vives, conduisant à un appauvrissement inéluctable et à une instabilité sociale exacerbée.
Est-ce une fatalité ? Oui, et toutes les incantations politiques sont aussi efficaces contre la désindustrialisation que la danse de la
pluie pour faire pleuvoir. Seuls un changement déterminé et profond des règles du jeu, par exemple un protectionnisme intelligent à l'échelon régional, peut freiner puis inverser la donne, en
recréant la convergence perdue entre intérêt des entreprises, intérêt des pays occidentaux, et même intérêt des pays émergents.
Il est très tard, mais il n'est peut-être pas trop tard.
Avec la règle du jeu économique actuelle la désindustrialisation est notre destin. A la place d'une économie, un désert...Depuis une trentaine
d'années, les états ont lâchés la bride aux entreprises et ont poussé comme des forcenés à l'ouverture des frontières, se ralliant au panache malsain de l'OMC, pendant que les coûts et les temps
de transport baissaient massivement grâce au container et qu'Internet fluidifiait le transfert d'information.
Les grandes entreprises ont très vite compris l'intérêt stratégique de la globalisation : possibilité de baisser fortement les coûts de
production en délocalisant dans les pays émergents, et, en un double effet kiss cool, possibilité de freiner voire de bloquer les hausse de salaire dans les pays occidentaux grâce à l'épée de
Damoclès de la dite délocalisation. La globalisation a boosté de façon formidable les profits des entreprises, et contribue à expliquer que la part des salaires dans la valeur ajoutée, chère à
notre président, se soit rétrécie comme une peau de chagrin.
De plus en plus d'entreprises sont même devenues « fabless », ne s'encombrant plus d'usines et d'ouvriers, mais transférant leur
production à des entreprises de pays émergents. Elles combinent ainsi prix de vente élevés, coûts faible, et souplesse totale de la production, comme Apple ou Nike. Archos, entreprise
« française » fait fabriquer tous ses produits en Chine. Seul le bureau d'étude reste français. La délocalisation permet non seulement d'exploiter un différentiel de coûts mais aussi de
contourner les règles de protection sociale des pays occidentaux.
Même les entreprises éventuellement réticentes à délocaliser sont obligées de le faire pour ne pas perdre pied dans la concurrence
internationale. Renault ne produit pas la Twingo en Roumanie par plaisir mais par nécessité, et le pourcentage de l'état dans le capital n'y changera rien.
La globalisation a ainsi créé une divergence dramatique entre l'intérêt des entreprises et celui des pays ou elle ont leur siège. Entre le
profit des unes et l'emploi des autres, la messe est dite.
Mais faut être deux pour danser le tango. Les partenaires des entreprises dans ce mouvement de délocalisation ont été la Chine et quelques pays
asiatiques. Ajoutant au dumping social la sous évaluation de leur monnaie, ils sont devenus les usines du monde pour le jouet, l'électronique, le textile, et même le luxe.
L'intérêt des entreprises multinationales et celui des pays émergents convergent ainsi pour pratiquer une stratégie de la terre brûlée qui
désindustrialise l'Occident...Seuls résistent les secteurs qui voyagent mal, comme le ciment, l'électricité ou les opérateurs télécoms, des secteurs très innovants, comme Internet, et des
secteurs de création, comme les media. Mais touts les autres sont menacés.
La désindustrialisation va continuer. Demain, l'alliance des multinationales et des pays émergents peut faire disparaître des pays occidentaux
la chimie, le raffinage, l'automobile, l'aéronautique, le nucléaire, les équipements télécoms, par avantage absolu social, monétaire, technologique, ou énergétique. Et avec ces industries,
disparaîtront leurs sous traitant ou les fournisseurs de services.
De bonnes âmes, invoquant la bascule du primaire vers le secondaire et le tertiaire, traitent avec désinvolture cette évolution. Ils prédisent
un monde idéal ou des français tous polytechniciens concevront les produits que les fourmis chinoises produiront avec diligence... Mais cette analogie est stupide.
L'emploi agricole a diminué non par délocalisation mais par gain de productivité.
Quand l'emploi industriel diminue par automatisation ou gain de productivité, l'évolution n'est pas malsaine. Mais quand l'emploi disparaît par
délocalisation, les dommages collatéraux sont massifs. Avec l'emploi s'évapore tout un écosystème de savoir-faire, de sous traitants, de prestataires de services qui font de ce départ un adieu
irréversible. A la vitesse à laquelle des pays comme la Chine, l'Inde ou le Brésil développent leur population d'ingénieurs ou de managers, le design, la conception, et l'innovation risquent eux
aussi de basculer vers les pays émergents, qui auront l'avantage de regrouper industrie, design et recherche/développement. Les pays émergents envoient d'ailleurs massivement leurs étudiants
d'élite en occident pour accélérer ce transfert. Ils auront à la fois les employés, les designers, les managers et les ingénieurs.
Contrairement à une idée reçue, la délocalisation peut aussi toucher les services. Centre d'appels, centres informatiques, production de
contenus (jeux vidéos, dessins animés) émigrent vers l'Asie. Elle n'épargne que les services « géolocalisés », comme la distribution ou la banque. Mais Internet peut changer la donne.
Le e-commerce peut délocaliser la distribution, et le e-banking la banque.
Que nous restera t'il, alors ? Des retraités, des fonctionnaires, des professeurs et des employés du tourisme ? Tous très utiles, mais
peut-être pas suffisants pour atteindre le plein emploi, payer les retraites, financer le budget des états occidentaux. L'alliance fatale des grandes entreprises et des pays émergents aura vidé
les pays occidentaux de leurs forces vives, conduisant à un appauvrissement inéluctable et à une instabilité sociale exacerbée.
Est-ce une fatalité ? Oui, et toutes les incantations politiques sont aussi efficaces contre la désindustrialisation que la danse de la
pluie pour faire pleuvoir. Seuls un changement déterminé et profond des règles du jeu, par exemple un protectionnisme intelligent à l'échelon régional, peut freiner puis inverser la donne, en
recréant la convergence perdue entre intérêt des entreprises, intérêt des pays occidentaux, et même intérêt des pays émergents.
Il est très tard, mais il n'est peut-être pas trop tard.
Le texte ci dessous transcrit la communication de Jean Luc Gréau , en date du 25 juin 2010, pour le Cercle Condorcet de Paris.
Par rapport aux travaux et préconisations de cet économiste, cette communication rappelle les fondements de ses positions en matière de besoin de protection commerciale européeenne et apporte un
ensemble d'éclairages nouveaux et développés sur les réformes indispensables du système bancaire.
Alors que le séisme bancaire de l’automne 2008 a mis en cause l’organisation monétaire et bancaire en Occident, les dirigeants politiques européens restent sur l’Aventin. Alors que le
surendettement des particuliers dans maints pays, qui a servi d’antidote à la déflation salariale, est à l’origine première de ce séisme et de la crise économique qui s’en est suivie, ils
refusent de poser ce diagnostic : la consigne est aujourd’hui, sauf aux Etats-Unis, de réduire les dépenses publiques, à l’aveuglette, pour rassurer les marchés du crédit, alarmés par
les effets de la récession sur les comptes des Etats. Alors que l’explosion de l’effet de levier, de la titrisation et des produits dérivés dans la dernière décennie a fragilisé et déstabilisé le
système bancaire dans son ensemble, ils n’osent pas poser le principe d’un retour à la responsabilité des prêteurs. Alors que les banques centrales, jouant le rôle de prêteurs en premier ressort,
continuent d’alimenter les banques en liquidités gratuites, leur procurant une véritable rente de situation, les Trésors publics sont contraints de couvrir leurs déficits aux prix de plus en plus
élevés réclamés par les marchés : ils n’ont pas accès au financement de la banque centrale sur un pied d’égalité avec les banques, dont la responsabilité collective dans la crise n’est plus
à démontrer. Pourtant, et tandis que le surendettement des ménages, voire des entreprises, n’est pas encore résorbé, nul ne sait comment les Etats occidentaux, y compris les plus puissants,
pourront rembourser des dettes publiques rendues disproportionnées par la gravité de l’affaissement économique. Tout se passe comme si la corporation bancaire occidentale, cause du sinistre,
exerçait un magistère renforcé sur nos élites politiques.
Ce constat navrant ne doit pas empêcher les hommes et les femmes de bonne volonté d’explorer, avec méthode et sang-froid, les voies et moyens d’une reconfiguration du système. Nous proposons
logiquement que le Cercle Condorcet de Paris se livre à cet exercice en se limitant au territoire, déjà fort vaste, de l’Union Européenne.
La Grande Récession
La Grande Récession, c’est le terme qu’ont retenu les économistes et les médias américains pour qualifier la crise récente. Ils la situent ainsi dans un registre original, différent de la
Grande Dépression et de toutes les récessions d’après-guerre. L’essentiel cependant consiste à mesurer concrètement ce qu’elle signifie pour les protagonistes.
La France et les Etats-Unis, les moins atteints du point de vue de la production, avec un recul de l’ordre de 2,5% entre 2008 et 2009, ont respectivement supprimé 550 000 et 8 millions
d’emplois dont les anciens titulaires ont, pour la plupart, rejoint le stock de chômeurs. Alors qu’auparavant, tout licenciement individuel aux Etats-Unis était approximativement compensé
par la création d’un nouvel emploi, éventuellement tenable par la personne licenciée, il existe aujourd’hui six postulants en moyenne pour chaque emploi disponible.
Trois grands pays voisins de la France – l’Allemagne, l’Italie et le Royaume-Uni – ont affiché en 2009 un chiffre de décroissance de 5%, chiffre d’autant plus remarquable que ces trois pays
présentent des modèles économiques on ne peut plus dissemblables. Un quatrième grand voisin de la France, l’Espagne, a vu son taux de chômage doubler : un Espagnol sur neuf a perdu son
activité.
Cet affaissement de l’activité et de l’emploi marchand a exercé des effets dévastateurs sur les finances publiques des Etats. La crise de la dette privée a déjà provoqué presque partout une crise
larvée ou ouverte de la dette publique. Les soldes budgétaires négatifs de la France et des Etats-Unis sont passés de 3% du PIB à respectivement 8 et 10%. L’Irlande et l’Espagne, excédentaires en
2007, avec le bénéfice des fonds de cohésion structurels de l’Europe et grâce à l’euphorie immobilière, affichent respectivement des soldes négatifs de quelque 14% et 12% du PIB.
L’Allemagne semble mieux placée, avec un solde négatif de 5 ou 6% du PIB, mais on ne saurait oublier que ses finances sont confortées paradoxalement par la modestie relative de ses dépenses
militaires et par son taux de fécondité extrêmement bas qui réduit mécaniquement les dépenses de santé et d’éducation.
Il convient d’insister sur les trois facteurs, dans l’ordre, qui ont dévasté les comptes publics. Le premier est représenté par la chute inouïe des recettes fiscales et sociales, tout
spécialement l’impôt sur le bénéfice des sociétés, l’impôt sur le revenu, la TVA, la taxe sur les carburants. Ces recettes sont durablement déprimées, car la profitabilité de nombreuses PME, du
moins en Europe, est profondément atteinte, et l’on ne peut s’attendre à voir naître des emplois nouveaux compensant ne serait-ce qu’une large fraction des emplois supprimés. Le deuxième facteur,
de portée inégale selon les pays, est le secours public apporté aux banques sinistrées. Etats-Unis, Royaume-Uni et Irlande donnent des illustrations convaincantes. Le premier pays nommé a
consacré près de 800 milliards de dollars au sauvetage de ses banques et de ses assureurs. Le deuxième a déjà déversé quelque 117 milliards de livres sterling pour empêcher la cessation de
paiement des trois grands prêteurs nationalisés à l’automne 2008. Le troisième doit faire face, après des débours déjà massifs, à un « trou » des comptes bancaires officiellement estimé
à 20% du PIB. Le dernier facteur réside naturellement dans les tentatives de relance, surtout dans des pays comme les Etats-Unis, le Royaume-Uni, le Japon et l’Espagne.
Chacun comprendra spontanément que seule une véritable reprise économique peut consolider des comptes publics sinistrés, quel que soit le pays de référence, grâce à de meilleures rentrées
fiscales. Or, les gouvernements européens, à l’opposé de celui des Etats-Unis, plus circonspect en la matière, se sont lancés dans une opération hasardeuse de resserrement des dépenses et de
taxations nouvelles, menée sans considération de leur impact potentiel sur l’activité et l’emploi. De surcroît, la persistance à jouer coûte que coûte la carte du libre-échange mondial, qui a
déjà dévasté des pans entiers des économies européennes et américaine, rend illusoire le retour à une prospérité durable. Le choix maintenu du libre-échange intégral s’avère d’autant plus
déconcertant que le sombre épisode récent a invalidé la thèse, commode mais sommaire, d’un jeu doublement gagnant pour les économies occidentales et les grands pays émergents. Nous savons
aujourd’hui que la Chine, mais aussi l’Inde, le Brésil, l’Indonésie, les Philippines, ont acquis des potentiels tels qu’il nous est désormais interdit de spéculer sur leur spécialisation dans des
productions à faible valeur ajoutée. Après la disparition de dix millions d’emplois industriels en Europe, aux Etats-Unis, au Japon, voire dans les pays asiatiques les plus avancés, la
production manufacturière des économies émergentes est devenue majoritaire (52%). La crise occidentale s’accompagne d’un transfert de capacité économique et technologique au profit des nouvelles
puissances. Une question lancinante vient à l’esprit : ce transfert signifie-t-il pour de bon ce déclin de l’Occident souvent annoncé et toujours démenti par les faits jusqu’à ces toutes
dernières années ?
On ne pourra clôturer ce préambule sans souligner la double pression déflationniste qu’exercent délibérément les deux puissances chinoise et allemande. Pour des raisons
évidemment différentes, l’orientation prioritaire vers les exportations des appareils de production de ces deux grandes nations déséquilibre les relations commerciales intercontinentales ainsi
que les relations commerciales au sein de l’Europe.
La radicalité du choix de la Chine est illustrée par un chiffre frappant. Entre 2000 et 2008, la part de la consommation dans le PIB chinois a chuté de 46% à 35% ! Il y a deux ans encore,
les deux tiers du PIB étaient fournis par les exportations et l’investissement. Le grand essor de l’économie chinoise ne s’est pas accompagné d’un réajustement favorable à la consommation, bien
au contraire, et nous avons le droit de considérer cette situation comme totalement anormale. De surcroît, le développement récent de la consommation, illustré par l’explosion du marché
automobile, le premier au monde en 2009, a reposé principalement sur l’endettement des acheteurs et secondairement sur le progrès de leur rémunération. Les dirigeants chinois utilisent tous les
moyens pour garder une évolution des coûts unitaires du travail inférieure à celle de la productivité de telle sorte que l’avantage comparatif de la Chine se renforce encore.
Le choix de l’Allemagne a lui aussi de lourdes répercussions sur l’équilibre général et la prospérité de la zone euro et de l’Union européenne dans son ensemble. L’opération décisive a consisté à
réaliser « les 35 heures à l’envers » par l’allongement de la semaine de travail, non compensée monétairement, et parfois additionnée de baisses nominales de certaines rémunérations,
tandis que les employeurs ont pu appliquer à leur guise la flexibilité. Même certains services publics ont été réorganisés pour accroître la charge de travail individuelle de leurs
ressortissants. Il en est résulté une baisse des coûts unitaires de travail de l’ordre de 16% qui équivaut, en termes de compétitivité, à une substantielle dévaluation monétaire. Mais ainsi la
consommation allemande a été déprimée, ce qui a pesé sur les exportations de ses partenaires. Nous ne devons pas omettre deux points essentiels : premièrement, l’Allemagne a renforcé sa
compétitivité au détriment du reste de l’Europe, en recourant artificiellement à la baisse des salaires ; deuxièmement, une fraction substantielle du colossal excédent allemand provient de
l’asphyxie délibérée de la consommation intérieure. Il n’est pas excessif de parler d’un véritable « séparatisme » économique allemand.
La double pression déflationniste de la Chine et de l’Allemagne revêt un caractère d’autant plus crucial que nous ne devons plus attendre notre secours du consommateur américain. Celui-ci a joué
longtemps le rôle du bon Samaritain de l’économie mondiale. C’est ainsi que les deux meilleures périodes pour les économies européennes, situées à la fin des années quatre-vingt et
quatre-vingt-dix, coïncident avec des booms de la consommation aux Etats-Unis accompagnés d’une montée du dollar sur le marché des changes. Or, de boom de la consommation américaine, il ne
saurait être désormais question, puisque la capacité d’endettement des ménages locaux est épuisée et que la rémunération du travail continue de stagner ou de reculer aux Etats-Unis. De surcroît,
et jusqu’à une date récente, le dollar est resté déprécié vis-à-vis de l’euro. Le rééquilibrage actuel de la parité entre ces deux grandes monnaies, bienvenu, ne suffira cependant pas à replacer
l’Europe sur la trajectoire d’une croissance significative.
Ceci nous conduit à envisager comme premiers domaines d’action permettant de sortir l’Europe de l’ornière, d’abord celui des relations commerciales avec l’Asie émergente, celui ensuite de
la stabilisation des monnaies occidentales au sein d’une grille de parités fixées collectivement par les Etats concernés. Les mesures à entreprendre dans ces deux domaines ouvriront la voie à la
nécessaire évolution du partage de la valeur ajoutée, entre les sociétés financières et les sociétés non financières d’une part, entre le travail et le capital d’autre part.
Pour lutter contre les déséquilibres internes et externes, user de l’arme commerciale et de l’instrument monétaire
L’historien Paul Bairoch a montré, chiffres à l’appui, qu’en dehors de l’Angleterre, qui était à l’avant-garde, les premières économies industrielles avaient décollé dans un cadre
protectionniste. Il a aussi infirmé la thèse selon laquelle le protectionnisme aurait été un facteur majeur de la Grande Dépression. Plus récemment, David Todd a expliqué comment la France,
malgré la critique des libre-échangistes, avait délibérément choisi un régime de protection relative au dix-neuvième siècle, pour des raisons tout autant politiques qu’économiques. Le
libre-échange n’est pas une fatalité naturelle.
Il est d’autant plus surprenant que la majorité de nos élites politiques, économiques et financières se soient ralliées sans examen préalable à une ouverture inconditionnelle des frontières de
l’Europe, qui est ainsi devenue le marché le plus ouvert au monde. De surcroît, ce choix irréfléchi a été fait alors même que le principe de l’union monétaire venait d’être posé à Maastricht et
que l’on devait se préoccuper par priorité de renforcer l’unité économique pour assurer le succès de la future monnaie unique. Nous voyons aujourd’hui les dégâts provoqués par ce choix.
Inégalement placés pour soutenir la terrible concurrence de l’Asie émergente, à la fois efficace et moins chère, les pays de la zone euro ont divergé, situation qui fragilise la monnaie unique.
En toute hypothèse, et même sans tenir compte des impératifs de convergence économique liés à l’existence d’une monnaie unique, il convient de lutter collectivement contre le « dumping
social » qui nous est imposé du dehors. Le choix opportuniste du libre-échange avec les pays à bas coût de production déséquilibre nos systèmes socio-économiques en pesant sur les salaires
et en contractant le volume de l’emploi. Maurice Lauré l’avait dit, dès le début de l’expérience libre-échangiste dans les années quatre-vingt : « Nous deviendrons les rentiers du
travail des autres et, ce faisant, nous préparerons notre déclin ».
Interdisons-nous donc tout état d’âme à l’instant où nous devons prendre les positions que réclame la sauvegarde réfléchie de nos économies et de nos systèmes publics, ceux-ci ne pouvant se
maintenir sans un niveau d’activité durablement élevé. Cette sauvegarde passe par la mise en œuvre d’une protection commerciale aux frontières de l’Europe. Pour cela, il suffit d’utiliser les
armes classiques et éprouvées des droits de douane et des contingents, en évitant de frapper de façon indiscriminée les pays concurrents et les marchandises dont nous pourrions avoir besoin pour
la simple raison que nous ne les faisons pas ou que nous ne savons pas les faire.
Ce programme consistera à déterminer au préalable l’ensemble des pays qui ne doivent pas être discriminés, soit parce qu’ils connaissent des conditions de production comparables aux nôtres, soit
au contraire parce que, encore très pauvres, ils doivent pouvoir accéder à nos marchés pour leur survie économique. D’un côté donc, l’Amérique du Nord ou des pays comme la Norvège ou la Suisse,
peut-être les pays anciennement industrialisés d’Asie, tels que le Japon ou la Corée, mais à condition qu’ils ouvrent leurs marchés à nos produits ou à nos investissements directs plus
franchement qu’ils ne l’ont fait jusqu’ici. De l’autre côté, les Pays les Moins Avancés, et un certain nombre de pays pauvres désireux d’échanger loyalement avec nous, tout spécialement en
évitant de recourir au piratage et en améliorant graduellement leurs pratiques sociales et environnementales.
Il sera ensuite assez aisé de faire la liste de tous les produits qui, en provenance de pays à bas coûts, viennent engorger nos marchés au détriment de productions plus coûteuses réalisées chez
nous. Une règle simple consisterait à frapper de droits importants, d’un pourcentage déterminé, tout bien ou service dont la production est exécutée avec un coût unitaire du travail largement
inférieur au nôtre ou échappe à la taxation carbone que les Européens s’apprêtent à décider. En suivant cette règle, nous échapperions à l’accusation de discrimination et nous pourrions, le cas
échéant, renoncer à la protection douanière vis-à-vis de tous les pays qui s’engagent résolument dans la voie du progrès social par une revalorisation du travail et une protection sociale digne
de ce nom. De ce point de vue, on peut plaider que la protection commerciale européenne est une arme procurée aux travailleurs des pays à bas coût pour réclamer une amélioration substantielle de
leur condition sociale, au moins dans tous les secteurs travaillant pour l’exportation.
Sachons qu’en pratiquant une telle politique commerciale, nous porterons atteinte aux productions européennes délocalisées qui permettent à ceux qui délocalisent, aux intermédiaires et à
l’oligarchie jouant le jeu de la délocalisation, d’engranger des bénéfices colossaux ! Nous serions conduits à taxer ainsi les produits de la maroquinerie française, aujourd’hui tout entière
installée à Canton, et les pièces importées par l’industrie automobile française qui externalise massivement ses fournitures pour abaisser mécaniquement ses coûts. Mais c’est la condition à
remplir pour qu’un mouvement de relocalisation substantiel se fasse jour et vienne compléter les efforts de toutes les entreprises françaises et européennes qui s’accrochent, malgré les handicaps
qu’elles subissent, à leurs territoires d’origine.
Bien entendu, protection commerciale, au sens moderne où nous l’entendons, signifie, paradoxe qui n’en est pas un, ouverture maintenue des marchés. Mais comment est-il possible de dire
que les marchés resteront ouverts alors que les frontières auront été partiellement fermées ? Tout simplement par l’application du principe de liberté des investissements directs productifs.
Cette liberté croissante traduit sans doute la plus forte évolution économique de l’après-guerre. Peu à peu, pour différentes raisons, les entreprises occidentales ont été conduites à s’implanter
sur les territoires étrangers pour y produire ce qu’elles entendaient y vendre. Ainsi, et sans que les économistes institutionnels daignent s’en apercevoir, le schéma de la division
internationale du travail, développé à partir de l’esquisse donnée par David Ricardo, a été invalidé par l’Histoire économique récente. Rappelons en effet que le postulat de la spécialisation
dans les produits où l’on dispose soit d’un avantage comparatif, soit d’un moindre désavantage comparatif, s’appuie sur un autre postulat : l’immobilité du capital, soit, en termes
modernes, l’immobilité des entreprises. Quand ce postulat n’est plus confirmé dans les faits, le schéma de Ricardo et de ses épigones devient obsolète.
Le recours déterminé et méthodique à un régime de protection commerciale de l’Europe, vital, ne suffit pas à résoudre l’ensemble des questions posées par les échanges européens. Nous
subissons l’effet nuisible de l’instabilité chronique des grandes monnaies occidentales. Les devises concernées, euro, dollar, dollar canadien, franc suisse, sterling et d’autres encore suivent
des mouvements pendulaires de grande ampleur, qui les placent des années durant dans des situations anormales de sous-évaluation ou de surévaluation réciproques. L’effet nuisible engendré par le
mauvais ajustement des parités est aggravé par l’instabilité qui rend problématiques les calculs économiques des exportateurs comme des exportateurs. Comment programmer sans risques majeurs
la production d’un nouvel avion de ligne ou d’affaires qui doit pouvoir se vendre durant trois décennies ? Face à ce désordre installé des monnaies, les grandes entreprises ont recours à des
solutions palliatives telles que la couverture de change, coûteuse, mais aussi à la délocalisation partielle dans la zone où se situent leurs marchés principaux, comme la zone dollar pour
l’aéronautique ou les semi-conducteurs par exemple.
Il nous semble qu’une démarche pragmatique s’impose au moins dans un premier temps. La proposition la plus facile à plaider comporte un caractère d’évidence : l’ensemble du « marché
unique » devrait être couvert par un Système Monétaire Européen, incluant l’euro ainsi que les monnaies des pays non membres de l’euro. Pour dire les choses brutalement, le marché
unique deviendrait le marché unifié qu’il n’est pas aujourd’hui. Le nouveau contexte rendrait par ailleurs le dialogue économique entre Européens plus transparent et plus franc, dans toute la
mesure où les pays non membres ne pourraient tabler sur des dévaluations pour renforcer leur compétitivité au détriment des autres.
La question de la parité entre l’euro et le dollar qui agite tant les esprits et mobilise si peu les volontés peut être portée sans crainte dans le débat public et le dialogue entre
l’administration américaine et les pays européens concernés. Elle s’avère d’autant plus légitime que l’administration Obama, soutenue par le Congrès et l’ensemble des médias représentatifs,
ont exercé une pression semble-t-il efficace pour une réévaluation graduelle du yuan. La différence de contexte ne change pas les données de l’énoncé. En accusant la Chine de dumping
monétaire, les Etats-Unis reconnaissent enfin que la valeur des devises du commerce international peut revêtir une importance cruciale. Le moment n’est plus où le secrétaire au Trésor, John
Connolly, pouvait lancer aux Européens, en 1972 : « Le dollar est notre monnaie et il est votre problème ». Nous pouvons rouvrir le débat sur la relation entre l’euro et le dollar
en avançant un propos simple. « Si vous, Américains, reconnaissez que la parité de votre monnaie avec certains de vos grands partenaires commerciaux doit être fixée de manière non
défavorable à vos intérêts, nous Européens avons le droit de vous dire que le taux d’échange entre l’euro et le dollar doit être fixé de la façon la plus juste qui soit, sur un échelon stable, de
l’ordre d’une parité 1 pour 1 entre les deux monnaies ( euro et dollar pourront varier au sein d’une fourchette de quelques pour cent au plus, comme c’était le cas dans le système de Bretton
Woods). Amarrons nos deux grandes monnaies l’une à l’autre, en nous réservant le droit d’en modifier le taux d’échange par la négociation à chaque fois que cela paraîtra utile ou
nécessaire. » Si le gouvernement américain acceptait d’entrer sur ce terrain, en rompant avec la négligence affichée durant près de quatre décennies, nous pourrions ouvrir une nouvelle ère
des relations entre les deux Continents, l’amarrage monétaire renforçant ipso facto la solidarité économique. Europe et Etats-Unis pourraient se retrouver ensemble pour relever le
défi crucial lancé par l’Asie émergente.
Ce propos est écrit avec l’espoir que l’euro échappera aux périls nés de la crise des dettes publiques au sein de la zone. Mais ses auteurs ont pleinement conscience de ces périls. Il suffirait
que les difficultés bancaires resurgissent ou que les politiques dites d’austérité, au lien d’atteindre leurs objectifs, maintiennent ou aggravent encore les déficits budgétaires au sein de la
zone, pour que les marchés cèdent à la tentation de déclencher une crise de confiance sur la monnaie européenne, ce qui asphyxierait les marchés du crédit correspondants et nous exposerait à une
nouvelle récession.
Avant de clore ce passage, il convient de rappeler que le principe du retour à des changes stables et ajustables a été formellement inscrit, à la demande de la France, dans les accords de la
Jamaïque qui ont entériné la démonétisation de l’or en 1976. Depuis lors, cependant, les Etats-Unis se sont appuyés sur leur droit de veto au sein du FMI pour faire obstacle à une négociation
internationale visant à un tel rétablissement. Or, les Européens sont en droit aujourd’hui de réclamer un changement de rapport juridique entre les Etats-Unis et leurs partenaires de différentes
sortes. Ainsi, les rapports économiques et monétaires, au sein de cet Occident si peu solidaire, pourraient se modifier graduellement. En effet, il convient de ne pas aller trop vite en besogne,
en projetant artificiellement un nouveau Système Monétaire International idéal, qui couvrirait toutes les situations et toutes les difficultés. Ce serait déjà un grand succès si l’on obtenait une
stabilisation monétaire de l’Union Européenne, avec un euro préservé, complétée par un amarrage de la plus grande monnaie du Vieux Continent avec la plus grande monnaie du Nouveau Monde.
L’indispensable réforme des banques
Il est instructif de constater comment les politiques et les médias sont parvenus à réanimer le débat sur la réforme de l’Etat et la réforme des retraites, en jouant cyniquement de l’état
d’accablement où la crise des banques en Occident nous a projetés, pour mieux enterrer toute interrogation majeure sur la réforme du système bancaire et financier dans son ensemble. Pourtant deux
personnalités représentatives, Mervyn King, président de la banque centrale d’Angleterre et Paul Volcker, ancien président de la Réserve Fédérale, ont fait le nécessaire pour déverrouiller la
situation. Mais il semble que la pression de la corporation bancaire ait abouti à édulcorer le projet de loi de réglementation financière soumis au Congrès américain. Ailleurs, on s’en tient
essentiellement à des mesures de supervision ou de mesures prudentielles visant au renforcement des fonds propres. Même la décision récente de l’Allemagne d’interdire certaines opérations
spéculatives sur les titres de la dette publique, excellente dans son principe, ne constitue qu’un remède partiel. Or, l’étendue et la profondeur du séisme survenu à partir de l’été 2007
interdisent de penser que nous pourrions faire l’économie d’une réforme globale d’un appareil bancaire aujourd’hui dévoyé.
Levons un préalable, sous la forme de « l’illusion de la coordination financière internationale ». Nous reprenons ainsi le titre d’un article publié le 25 février dernier dans
le quotidien « La Tribune » par Dani Rodrik, professeur à Harvard. L’auteur, après s’être étonné que trois Européens – trois Français (Dominique Strauss-Kahn, Pascal Lamy, Nicolas
Sarkozy) – se soient opposés aux mesures Volcker de réorganisation en profondeur du système bancaire américain, au nom de la nécessaire gouvernance financière internationale, énonce un point de
vue que nous pourrions reprendre à notre compte : « La coordination mondiale, comme la gouvernance mondiale, sonne bien. Mais la réalité est qu’elle est incapable de produire des
réglementations fortes, adaptées aux impératifs économiques et politiques nationaux. C’est pourtant ce dont ont besoin les marchés au lendemain de la crise. Dans un monde de souveraineté
politique, encourager une harmonisation internationale est une recette qui ne peut donner que des réglementations faibles et inefficaces. C’est l’une des raisons pour lesquelles les
banquiers adorent la coordination internationale. » Il ajoute plus loin : « Lorsque les régulateurs mondiaux restent assis dans leurs bureaux, ce sont bien les banquiers qui
remportent la partie. Rendre ce processus aux autorités politiques ferait basculer la balance du pouvoir en faveur des législateurs et des parties prenantes. Les banquiers et leurs alliés
économistes pourront le regretter, mais c’est comme cela que cela doit être. La politisation doit être l’antidote nécessaire contre la tendance technocrate à être sous l’emprise des
banques. » Il écrit enfin que les Etats-Unis de leur côté et les Européens du leur doivent rester libres de définir les règles qui leur sembleront les plus appropriées, à charge pour
les banques et les fonds de placement de s’adapter à la réglementation spécifique de la zone économique ou monétaire.
En réalité, nous disposons du pouvoir de réformer et réglementer en profondeur le système bancaire et financier européen sans entrer en divergence grave avec les Etats-Unis. Les mesures
Volcker sont justes et nécessaires (elles n’ont hélas été que partiellement reprises du fait du lobbying des grandes banques au Congrès). Les Européens auraient pu les appuyer, ils
pourraient en faire l’adoption. Rappelons ces mesures : premièrement, interdire le « trading pour compte propre » des banques commerciales ; deuxièmement, établir
un cordon sanitaire entre ces banques et les fonds de placement en interdisant aux premières de prêter aux seconds ; troisièmement, réduire l’envergure des plus grands
établissements bancaires pour empêcher les abus de position dominante, plus dangereux dans la finance que dans l’économie, et parer au risque systémique découlant de la faillite de certains
d’entre eux.
La première de ces mesures consiste à revenir sur le développement des salles de marché au sein des banques commerciales. Sous le prétexte de faire émerger un modèle de banque
universelle, les banques commerciales ont pu superposer à leurs activités de dépôt et de crédit, déjà disparates par leur nature, une troisième activité de paris sur les actifs financiers
représentés par les actions cotées, les titres d’emprunt hybrides (CDO), les monnaies, les matières premières, voire les primes d’assurance des crédits (CDS), ou même les permis d’émettre du
dioxyde de carbone. En bifurquant de leurs activités traditionnelles, elles ont gonflé leurs activités et leurs profits. C’est ainsi que la part des services financiers dans les profits des
sociétés cotées aux Etats-Unis a pu doubler en l’espace de quinze années, évolution facilitée par la déréglementation, dont la suppression en 1999 par Lawrence Summers de la loi Glass Steagall
séparant les banques de dépôt et les banques d’affaires. Or, cette activité longtemps profitable s’est révélée être à double tranchant au moment de l’implosion de 2007, entraînant de nombreux
établissements dans la faillite. Paul Volcker reste cependant mesuré : il conçoit que les banques agissent sur les marchés concernés, mais seulement pour exécuter les ordres de leurs
clients. Le maintien de cette activité de « clientèle » devrait au demeurant rendre les banques impliquées plus directement soucieuses d’apporter, par de vraies innovations, des
réponses appropriées aux demandes exprimées par cette clientèle.
Faisons observer au passage que si une telle mesure venait à entrer en application, où que ce soit, c’en serait fini des hautes rémunérations et des bonus des traders. Ces rémunérations et ces
bonus sont justifiés et calculés à partir des profits qu’ils procurent directement aux employeurs. Dès lors que le « trading pour compte propre » ne serait plus une activité
licite des banques, la base juridique et financière des bonus disparaîtrait, et tout le verbiage médiatique et politique qui entoure la question cesserait. On comprend mieux, derrière l’aspect
sordide de l’affaire, l’enjeu proprement économique : faut-il accepter la disparition des « traders », et toute la prospérité apparente des places financières où ils opèrent en
nombre, ou s’en accommoder encore ?
Le pouvoir normatif des Etats rassemblés dans l’Union Européenne ou au sein de la zone euro pourrait s’exercer dans deux autres directions : l’encadrement de la titrisation
et le plafonnement des engagements des banques les unes par rapport aux autres.
« Cette crise du crédit est une crise de la titrisation ». Le responsable de Réserve Fédérale de Dallas, Richard Fisher, énonçait ainsi au plus fort de la crise, en octobre 2008,
une vérité centrale qui est enjambée par presque tous les commentateurs économiques et financiers. Cela fait trente ans qu’a commencé, à la demande des banquiers occidentaux, l’expérience
consistant à permettre aux prêteurs de se défausser massivement du risque lié à leur activité, en revendant les prêts consentis par eux, après les avoir fragmentés en un nombre déterminé de
titres représentatifs. Longtemps on a pu croire que la dissémination du risque au sein des marchés internationaux du crédit était un moyen de le réduire, voire de l’éliminer. Dans les faits, le
gonflement du crédit immobilier et du crédit à la consommation dans la plupart des pays concernés par le surendettement des particuliers a été facilité par le procédé de la titrisation. Non
seulement en effet la titrisation transfère le risque sur d’autres acteurs du marché du crédit, mais elle permet aux banquiers de se rendre moins dépendants du refinancement de la banque
centrale. C’est ainsi que les banques espagnoles ont pu accroître leurs encours à un rythme double du rythme moyen de la zone euro jusqu’à l’été 2007, tout en recourant deux
fois moins que leurs homologues au refinancement de la banque de Francfort. Les banques espagnoles ont ainsi pu échapper au naufrage, mais au prix d’une contamination de toutes les banques
ou fonds qui avaient accepté de racheter leurs titres de prêt.
La responsabilité des prêteurs peut être considérée comme le principe central d’une organisation économique saine. Elle implique une limitation de la faculté de titriser qui pourrait
prendre deux formes : premièrement, l’obligation de conserver une proportion substantielle déterminée de chaque catégorie de prêts dans les comptes du prêteur ;
deuxièmement, une réduction de quelques pour cent du montant du prêt transféré, de manière à en freiner le rythme. Ces mesures simples ne soulèvent pas de difficulté particulière
d’application : la banque centrale européenne pratique ainsi la deuxième mesure proposée en réduisant de 12% la valeur des titres qu’elle reprend à son compte dans le cadre de sa politique
monétaire. C’est affaire là encore de volonté politique.
S’agissant de la dernière mesure envisagée, elle découle d’un enseignement de la crise. Si tant d’acteurs ont pu être projetés vers la faillite, c’est en raison des mauvaises créances qu’ils
détenaient sur d’autres. AIG a été nationalisée le 16 septembre 2008 en raison de la faillite de Lehman Brothers survenue la veille. Il ne s’agit là cependant que d’un cas spectaculaire parmi
beaucoup d’autres. Le fait que tant d’acteurs du marché du crédit aient vu monter en flèche la proportion des créances qu’ils détenaient sur leurs homologues trahit une anomalie. L’essentiel des
créances des prêteurs doit, en pure logique économique, être constitué de créances sur les agents non financiers : entreprises, particuliers, administrations. Le pouvoir réglementaire
doit pouvoir établir, après réflexion préalable, une limite raisonnable aux engagements que les agents financiers détiennent les uns sur les autres.
Que faut-il penser enfin, pour clore ce chapitre, de la remise en vigueur d’une séparation entre la banque commerciale et la banque d’affaires ? Il nous semble qu’une telle séparation ne
constitue pas le remède global au dévoiement du système bancaire. La grande transformation financière récente a eu aussi pour effet de faire dépérir le métier de banquier d’affaires. Ne
confondons pas le métier de banquier d’affaires, légitime voire nécessaire, avec celui de spéculateur sur les marchés. Le banquier d’affaires, au sens classique, jouait différents rôles
économiques : conseillé des grandes entreprises et des Etats en tant que de besoin ; organisateur des grandes opérations financières telles qu’un grand emprunt ou un renforcement des
fonds propres, prises de participation au capital de grandes entreprises industrielles ou de services (qui lui faisaient endosser le rôle d’actionnaires de référence). Que reste-t-il de
ces différents rôles à l’heure où les banques d’affaires, pour l’essentiel, mobilisent des fonds spéculatifs, vendent des actifs plus ou moins véreux à leur clientèle, organisent des raids
contre les entreprises cotées ? Rien.
Soulignons-le encore. Les mesures prioritaires sont les mesures « Volcker » d’interdiction du trading pour compte propre et du crédit accordé par les banques aux fonds spéculatifs. Ce
n’est pas pour rien que la corporation bancaire s’est mobilisée contre ces mesures, non sans succès hélas !
N’omettons pas enfin de souligner que toutes ces mesures pourraient être annihilées si le législateur n’agissait pas pour interdire les pratiques de contournement des marchés officiels
(« dark pools », « gré à gré », « instant trading ») ainsi que les nouvelles plateformes spéculatives.
Quelles missions et quels moyens d’action pour les banques centrales ?
Depuis que les banques centrales occidentales ont été rendues indépendantes des gouvernements, quand elles ne l’étaient pas déjà auparavant, la controverse a surtout porté sur le point de savoir
si leur mission prioritaire consistait à assurer la stabilité interne de la monnaie, par une lutte préventive contre l’inflation, où si elles devaient poursuivre des objectifs moins
restrictifs, en prenant en considération l’activité et l’emploi. La crise économique a rendu la controverse obsolète.
Il apparaît aujourd’hui que les banques centrales d’Occident mènent, depuis près de trente ans, une politique délibérée de soutien de la valeur des actifs des marchés financiers et
immobiliers. Elles luttent contre l’inflation dans la mesure exacte où elles entendent soutenir les prix des actifs. Car la hausse des prix courants réduit les rendements effectifs des
actifs concernés : au-delà de 4 ou 5% d’inflation, la spéculation devient plus risquée. Elle perd de son attrait quand une forte érosion monétaire entame les rendements. En revanche, à
chaque fois qu’un accident est survenu, mettant en cause la stabilité des marchés financiers et immobiliers, elles ont opté pour des politiques de relance que même les plus keynésiens parmi les
keynésiens n’oseraient recommander. C’est ainsi que la Réserve Fédérale américaine a changé son fusil d’épaule après le krach boursier d’octobre 1987, qu’elle a rouvert la manne en septembre 1998
après la faillite russe et celle du fonds LTCM, qu’elle a adopté une politique monétaire pour de bon laxiste après la crise des valeurs « high tech » en 2001, qu’elle pratique une
politique d’argent gratuit depuis 2008, tout en ayant racheté une masse d’obligation principalement hypothécaires pour soutenir les marchés du crédit et la valeur des titres d’emprunt.
Rappelons un fait divertissant mais instructif. Au mois de juin 2008, Jean-Claude Trichet, Mervyn King et Ben Bernanke brandissaient encore la menace d’un durcissement de leur politique monétaire
pour conjurer les risques d’inflation qu’ils percevaient à l’horizon. A l’automne, ils s’entendaient pour conduire une politique de facilités de crédit à guichets ouverts, qui eût été
considérée comme pure folie quelques mois plus tôt. La chose révèle que les grands experts des banques centrales ne disposent pas forcément de la capacité qu’on leur prête. Elle trahit
aussi le fait qu’ils sont placés, avec les organismes qu’ils dirigent, sous l’influence véritable du monde de la banque et de la finance.
S’agissant de la BCE, un enseignement particulier est à retenir. Elle s’est montrée doublement incapable de stimuler l’activité dans les pays asthéniques, comme l’Allemagne, la France ou
l’Italie, et de contrarier la formation de bulles immobilières en Irlande et en Espagne. Le procès que nous faisons ici est moins celui de ses responsables que celui du système de crédit et des
méthodes de la banque. En effet, les conditions d’intervention de la banque sont rendues problématiques en régime de titrisation. Premièrement, comme nous l’avons vu, il peut être aisé pour les
prêteurs imprudents de transférer leurs risques par le mécanisme de la titrisation. C’est ce que les Espagnols ont fait. Deuxièmement, il a été prescrit dès l’origine que la BCE mènerait une
politique monétaire et une seule pour l’ensemble de la zone euro, comme si celle-ci était pleinement homogène. Les conditions du refinancement sont ainsi restées les mêmes tout au long de la vie
de la monnaie unique, quel que soit l’état économique et l’évolution du crédit dans chacun des Etats membres. Les sinistres économiques espagnol et irlandais nous incitent donc à une réflexion
spécifique sur les voies et moyens d’une politique monétaire appropriée en zone économique hétérogène.
Nous proposerons donc deux modifications majeures de l’organisation, de l’orientation et de l’action de la BCE. Se pose toutefois une question préalable qui tient au fait qu’à l’occasion de la
crise, la banque centrale est devenue prêteur en premier ressort.
Depuis le 9 août 2007 en effet, les banques centrales jouent le rôle de prêteurs principaux sur un marché interbancaire encore entravé par la réticence des banques à se prêter les unes aux
autres. Leurs responsables affirment leur volonté de revenir à la situation classique où ils se repositionneraient en prêteurs en second ressort par une politique dosée de fournitures de
liquidités aux banques qui en feraient la demande. Mais il semble prudent de réserver l’hypothèse où, sous la pression des faits, les banques centrales resteraient prêteuses en premier ressort.
Dans ce cas, il faudrait probablement revoir l’architecture du système bancaire et envisager une tutelle des banques commerciales par la banque centrale dont elles sont tributaires pour leur
fonctionnement normal.
Même dans le cas où la banque centrale retournerait à sa mission classique de prêteur en second ressort, la question de son indépendance vis-à-vis des gouvernements resterait posée. On l’a vu,
cette indépendance n’a pas fait obstacle à une prise de risque disproportionnée par les grands acteurs des marchés du crédit aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et dans la zone euro. En revanche, elle
leur interdit de venir prêter au plus bas coût au secteur public, même pour des actions dont la nécessité est reconnue. Ceci aboutit au fait déconcertant que l’argent gratuit octroyé
généreusement à leurs guichets permet ensuite aux banques privées de s’octroyer ipso facto une rente de situation quand, avec cet argent, elles achètent ou rachètent des titres
publics ! L’anomalie démontre l’hypocrisie d’un dispositif d’ensemble destiné à permettre l’accumulation de profits par des acteurs aussi avides que peu responsables. Nous suggérons un
retour de la banque centrale sous le contrôle effectif du Conseil des ministres compétents et la faculté pour les Etats d’accéder à un crédit peu cher auprès de ses guichets, dans certaines
limites fixées au préalable.
La politique monétaire ferait l’objet du deuxième changement. Dès l’origine du projet de monnaie unique, il a été affirmé que la nouvelle banque centrale pratiquerait une politique
uniforme dans un esprit de neutralité. Or, non seulement les économies ont divergé au lieu de converger, mais la politique monétaire unifiée a, semble-t-il, favorisé cette divergence. Nous
insistons ici tout spécialement sur l’endettement disproportionné des ménages et les bulles immobilières qui se sont formées en Espagne et en Irlande. Et la question se pose : était-il
possible de contrarier ces orientations dangereuses en bridant la politique de crédit des banques concernées ? Oui, à condition d’utiliser un instrument aujourd’hui inutilisé alors qu’il est
activé normalement dans différents pays, à commencer par la Chine : il s’agit du coefficient de réserves obligatoires que les banques commerciales doivent conserver auprès de la
banque centrale. On peut effectivement ralentir ou accélérer le rythme du crédit accordé, soit en jouant sur les quantités et le prix du refinancement auprès de la banque centrale, soit en
accroissant ou en diminuant le montant des réserves obligatoires non rémunérées. Il est non seulement possible, mais hautement souhaitable, de revenir à un régime de réserves non rémunérées
pilotées par la banque centrale en fonction de la conjoncture qui prévaut dans chaque pays. On peut même considérer cette proposition comme un élément majeur de la réforme de l’action
économique au sein de la zone euro.
Responsabiliser les actionnaires, réintroduire l’Etat stratège dans l’action économique
La nécessité d’une fidélisation et d’une responsabilisation des actionnaires constitue le dernier aspect majeur à traiter. Si nous faisions l’impasse sur lui, la portée de tout ce qui a pu être
dit ci-dessus serait fortement amoindrie.
A moins d’un cataclysme en effet nous ne devrions pas renouer avec le dirigisme économique et la nationalisation de pans entiers de l’économie, même si l’élaboration d’une nouvelle politique
industrielle devrait pouvoir être inscrite à l’agenda des dirigeants européens. Nos systèmes économiques ont pris, à partir du milieu des années soixante-dix, un tournant décisif qui a vu la
taille moyenne des entreprises décliner alors qu’elle n’avait cessé jusque-là de s’accroître. C’est ainsi que le modèle de la grande entreprise, centralisée et bureaucratisée, monopolisant la R
& D, contrôlant ses débouchés, décrite par Schumpeter, Burnham ou Galbraith dans « Le nouvel état industriel » s’est retrouvé rapidement obsolète. Nous n’avançons pas ici que les
grandes entreprises ne jouent pas de rôle déterminant dans la marche des économies. Mais deux changements sont à prendre en considération. Premièrement, un flot croissant d’innovations est le
fait d’entreprises de dimension modeste qui, même si le succès les couronne, ne deviendront pas forcément à leur tour de grands groupes internationaux. Deuxièmement, les grandes entreprises
doivent s’appuyer de manière croissante sur les innovations, le savoir-faire et la souplesse de partenaires plus modestes pour maintenir leurs positions sur leurs marchés de référence. Or, ces
entreprises innovantes si différentes, par leur dimension ou leur métier, ont besoin d’actionnaires dignes de ce nom capables de soutenir durablement leurs efforts dans un contexte de concurrence
aigue.
S’agissant des sociétés cotées, l’expérience de la «shareholder value » s’est soldée par une accentuation des délocalisations, un pressurage de leurs fournisseurs en amont et une pression
interne sur le personnel dont on connaît de mieux en mieux les effets nuisibles. Conjuguée avec la pratique des OPA hostiles, elle met les managers de ces sociétés sous une menace de désaveu
permanent même lorsque les résultats plaident en leur faveur. Nous sommes passés d’un extrême à l’autre. Dans les années soixante, les grands managers agissaient en souverains dont les
actionnaires étaient les accompagnateurs sans pouvoir propre. Dans les années quatre-vingt-dix, ils sont devenus des employés d’un capital qui n’a pas de nom, pas de devoir, mais possède un droit
indéfini de réclamer sa rentabilisation quel qu’en soit le prix économique ou social. La dérive supplémentaire que nous avons connue ces dernières années avec l’octroi des stock-options ou
de bonus n’infirme pas, bien au contraire, ce propos : les managers les plus cyniques exploitent sans vergogne à leur profit individuel la logique de la « shareholder value » dans
le cadre d’un troc implicite entre eux et les détenteurs du capital. Une phrase peut résumer cette situation malsaine : « Je vous enrichis, laissez-moi donc m’enrichir aussi ». Ils
deviennent ainsi des actionnaires et parmi les plus cupides.
Pour sortir les entreprises, leurs partenaires extérieurs et leurs personnels, de cette situation stressante et périlleuse à la fois, nous énoncerons un ensemble de propositions marquées par un
double souci de cohérence et d’efficacité.
Il y a actionnaires et actionnaires. Les premiers, souvent organisés dans un noyau familial, parfois représentés par des investisseurs réellement engagés dans la marche des affaires, dont la
figure emblématique reste Warren Buffet, sont attachés à l’entreprise, à sa pérennité, à son succès, à son renom. Ils entendent servir l’entreprise et non s’en servir. Les autres,
incarnés par les innombrables actionnaires des marchés boursiers, fonds de placement ou simples boursicoteurs, mais aussi par les fonds dits de « private equity » cherchant des
rendements élevés dans des entreprises non cotées qu’ils pressurent, restent profondément indifférents au devenir durable des entreprises et de tous ceux avec qui elles travaillent ou qu’elles
font travailler. Cette distinction de fait n’a toujours pas reçu de sanction juridique sous la forme d’une différence de traitement par le Code du commerce. Notre législation commerciale reste
amarrée à la société de capitaux de l’avant-dernier siècle, telle qu’elle apparaissait sous les yeux des économistes classiques et de Karl Marx. Cela, qui peut sembler étrange, est surtout
dommageable. Nous sommes convaincus que les pays qui rompront avec cette conception archaïque pour inaugurer un nouveau régime de l’entreprise, reconnue comme une personne morale de plein
droit ou une institution économique, soudée à un actionnariat responsable, se doteront d’un véritable avantage comparatif dans l’arène internationale.
Il conviendrait donc de distinguer nettement les actionnaires « capitalistes » détenteurs durables d’une fraction déterminante du capital de l’entreprise et les actionnaires
« rentiers » qui entendent rester libres de se dessaisir de leurs titres à tout moment. Cette distinction pourrait entrer dans le droit par le biais de plusieurs novations
essentielles.
Première novation : organiser l’amarrage de véritables actionnaires à l’entreprise. Cet amarrage pourrait prendre deux formes. Soit, les droits de vote seraient réservés aux
actionnaires engagés dans le cadre d’un pacte avec l’entreprise, d’une durée déterminée de cinq ans ou plus. Le pacte devrait inclure des clauses de rendez-vous périodiques ou de sortie du
capital sous certaines conditions. Soit, dans une version plus modérée, prévoir, comme c’est le cas aux Pays Bas, que la représentation dans les conseils de gestion est réservée aux personnes
désignées par les actionnaires engagés contractuellement avec l’entreprise. Ce qui apparaît spontanément dans les grandes entreprises à capital familial comme Peugeot, Michelin, Ford ou
BMW, pourrait ainsi s’étendre à la majeure partie des sociétés. Par ailleurs, cet amarrage juridique pourrait être assorti d’une mesure fiscale de discrimination positive entre les bénéfices
distribués en dividendes ou par rachats d’actions, taxés à un taux majoré, et les bénéfices réinvestis, taxés à taux normal.
Deuxième novation : rendre obligatoire, pour toutes les entreprises d’une certaine dimension, en terme d effectifs ou le montant de leur valeur ajoutée, quelles soient cotées ou non
cotées, l’adoption du dispositif dualiste à directoire et conseil de surveillance. Ce dispositif a été institué et promu sans grand succès par le législateur français pour aboutir à une
séparation et une clarification des rôles du mangement et du capital, permettant d’éviter le mélange des genres dans les conseils d’administration. Le conseil de surveillance désigne les
dirigeants, il examine et approuve leur stratégie ; il demande tous les comptes qu’il juge nécessaires à l’exercice de sa mission ; il peut démettre et remplacer les dirigeants en tant
que de besoin. Le directoire, noyau de l’équipe managériale, reste maître de la gestion. Le dispositif, notons-le au passage, ne se prête pas à la distribution de prébendes aux membres du réseau
des dirigeants comme c’est le cas du dispositif comportant un conseil d’administration sous l’égide d’un PDG.
Troisième novation qui ne semble jamais avoir été formulée à ce jour : il appartiendrait au conseil de surveillance de désigner les commissaires et de rémunérer les commissaires aux
comptes,sans interférence du directoire. Tant la crise boursière de 2001 que la faillite bancaire de 2007 et 2008 nous permettent de mesurer l’importance cruciale de comptables
compétents, sincères, véritables auxiliaires de l’entreprise ou de la banque et mettent sur la sellette la corporation des comptables. La novation proposée permettrait d’éviter la connivence
si fréquente entre la direction de l’entreprise et la société d’audit qui est sa cliente.
En sus de ces novations majeures, le législateur européen serait bien inspiré de prévoir deux mesures essentielles de protection des entreprises vis-à-vis des prédateurs qui agissent, soit par le
biais de fonds de « private equity », soit par la voie d’OPA hostiles dont l’expérience montre qu’elles aboutissent trois fois sur quatre à la ruine partielle ou totale de l’entreprise
victime du raid (exemple de Pechiney).
Voici ces deux mesures. S’agissant du « private equity », poser l’exigence que le capital de l’entreprise est acheté pour sa plus grande part par du « capital »,
c’est-à-dire avec les ressources propres des investisseurs qui achètent l’entreprise, en limitant le recours à l’effet de levier du crédit.S’agissant des OPA hostiles, suivre la
recommandation de Michel Rocard d’interdire toutes celles qui viseraient des entreprises dont le siège social est situé sur le territoire de l’Union.
Le sujet ne sera épuisé qu’après avoir évoqué le rôle de l’Etat actionnaire. L’expérience récente a montré comment le retrait de l’Etat de grandes entreprises stratégiques les avaient rendu
vulnérables aux exigences des grands actionnaires de marché et aux raids cyniques soutenus par les banques. Pechiney et Arcelor ont été les victimes de ce retrait imprudent. L’Etat doit
pouvoir rentrer dans le jeu, pour la défense et le développement bien compris des sociétés concernées, avec l’accord des équipes dirigeantes, soit par une prise de participation directe, soit par
la détention d’une action privilégiée (« golden share »), soit par l’intervention du Fonds stratégique d’investissement que l’on peut considérer comme une banque d’affaire publique
suppléant la défaillance du secteur privé.
Vers l’harmonisation fiscale ?
Les difficultés que l’Europe rencontre aujourd’hui dans son ensemble montrent enfin qu’en jouant le jeu du moins-disant social et du moins-disant fiscal, les autorités européennes se sont
trompées de stratégie. Nous insisterons tout spécialement sur l’impôt sur les sociétés qui est l’instrument par excellence de la concurrence fiscale, quoique non le seul. Les bas taux appliqués
en Irlande et en Hongrie, qui ont facilité les localisations industrielles dans ces pays, n’ont pas empêché la crise qui les a atteints de plein fouet. Le moment n’est-il pas venu d’harmoniser,
par étapes, les taux d’imposition des bénéfices des sociétés, après avoir réalisé l’effort préalable d’unification de l’assiette ? Sans doute. Prenant cette orientation simple et décisive,
l’Union ferait enfin le choix de la solidarité en lieu et place d’une concurrence malsaine dans un domaine où elle n’a pas lieu d’être. Nous préconisons un taux minimal d’imposition
au-dessous duquel on ne pourrait descendre, même par l’application de certaines mesures favorables (mécanisme des prix de transferts intragroupes et crédit d’impôt lié aux dépenses de
recherche). Une surtaxe pourrait être proposée sur les bénéfices distribués et les sommes versées au titre du rachat des actions.
Il s’agirait ensuite d’entamer un processus d’études méthodiques des conditions dans lesquelles sont imposées les patrimoines et les plus-values. La concurrence fiscale en matière de taxation des
patrimoines a aussi pour effet d’inciter de façon malsaine les fortunes les plus importantes à se localiser artificiellement dans certains pays : en France, de nombreux cabinets juridiques
spécialisés réalisent une partie substantielle de leur chiffre d’affaires en mettant au point les dispositifs adéquats qui permettent à près d’un millier d’assujettis à l’ISF de quitter le
territoire chaque années.
Il faut aussi prendre en considération, dans le cas français, la nécessité d’aménager un régime favorable de la transmission des entreprises familiales. Notre système, faute de reconnaître
la spécificité des biens professionnels, défavorise la pérennité et le développement des entreprises familiales d’importance moyenne, sur lesquelles repose largement l’appareil de production de
nos voisins germaniques. C’est ainsi que ces entreprises, dont les études montrent qu’elles sont, sur le très long terme, les plus performantes en termes d’activités, d’emploi et même de
profitabilité, sont souvent cédées à des repreneurs, au risque de perdre des capacités économiques et le savoir-faire constitué au fil du temps.
Faire rentrer dans le rang les paradis fiscaux européens
Pour que l’harmonisation fiscale ait une chance de fonctionner de façon positive, il est impératif d’obliger
les paradis fiscaux européensà se réformer et à rentrer dans le rang, notamment en ce qui concerne l’impôt sur les successions et
sur les plus values professionnelles, par exemple. La position économique et politique de la Suisse devrait aussi être revue, car la
législation fiscale européenne actuelle permet aux grandes multi-nationales d’y établir leur siège social européen et d’y négocier le montant bas des impôts qu’elles payent pour l’ensemble de
leur activité en Europe. Il faut obliger la Suisse à se déclarer, soit dans l’Europe et en suivre les règles, soit, hors de l’Europe et ne pas bénéficier des avantages qui sont liés à
celle-ci.
Le secteur financier se révèle être le plus engagé dans les paradis fiscaux. BNP Paribas, le Crédit agricole et la Société générale disposent de 361
entités offshore. Si l'on y ajoute les Banques populaires, Dexia et la Banque postale (présente au Luxembourg), on atteint un total de 467 entités. Ce qui représente, en moyenne, 16 % des
établissements de ces six groupes. Notons que les banques françaises s'installent dans les centres financiers offshore, dont Londres est le meilleur exemple en Europe, pour faire fructifier
discrètement et au moindre coût fiscal le patrimoine des personnes aisées, gérer les salaires des cadres à haut revenu en dehors du regard du fisc, accompagner les stratégies internationales des
multinationales qui pratiquent « l'optimisation fiscale ».
Les pratiques liées historiquement aux ressources offertes par les places offshore sont, en fait, structurellement liées au fonctionnement du commerce
et de la finance internationale. La longue histoire de connivence entre économie traditionnelle et finance offshore, hier marginale, est devenue aujourd’hui incontournable. Les paradis fiscaux ne
sont pas uniquement les fournisseurs de moyens pour les trafiquants internationaux en vue d’insérer leurs profits illicites dans l’économie générale, ils sont devenus aujourd’hui un rouage
essentiel de l’économie internationale largement protégé par les États dans une compétition économique qui est devenue aujourd’hui mondiale.
Il existe donc des liens structurels entre les pratiques discrètes autorisées par les places offshore et les activités commerciales et financières
considérées comme légitimes. Les paradis fiscaux détiennent 26 % des capitaux du monde et ne représentent que 1,2 % de la population mondiale. L’activité des paradis fiscaux gère
environ 20 % de la richesse privée mondiale. Un tiers de la richesse des particuliers les plus aisés, soit 6 000 milliards de dollars, est détenue offshore. Sur ces territoires se
sont établis 4 000 banques et 2,4 millions sociétés écrans. On peut aussi noter que, selon l’OCDE, 50 % du commerce mondial et 60 % des flux financiers internationaux
transitent par les paradis fiscaux et judiciaires.
Ultimes considérations politiques
La façon dont les débats essentiels ont été esquivés, alors que les faits nous appelaient à les ouvrir, montre que le rapport de forces politique et médiatique reste favorable à la
poursuite de l’aventure qui place nos populations et nos Etats dans la pire situation depuis la Grande Dépression. Tous les bons esprits, toutes les bonnes volontés, doivent se mobiliser
pour infléchir une orientation qui implique le déclin historique de l’Europe. Il nous faut atteindre le seuil critique de diffusion des diagnostics et des propositions de réformes, sans lequel la
« pensée unique » de l’oligarchie continuera à régner sans partage.
*******
Citons : les Iles Anglo-Normandes (Jersey, Guerrnesey), Monaco, Luxembourg, Lichstenstein,
Belgique, Autriche, Vatican, Andorre, Gibraltar et San Marin.
Faire des économies; si elles sont équitables, c'est bien. Assurer des activités, si elles sont productrices d'emplois territorialement situés en France, c'est
mieux et c'est même la condition indispensable pour que les économies aient un sens, plutôt qu'un effet négatif.
La réduction de la dette dépend avant tout de la progression vers l'équilibre budgétaire, totalement contrarié par la réduction irresponsable des prélèvements
fiscaux ( baisses de taux, plafonnements, niches pérennes, suppression TP, manipulation démagogique de tva, etc.) ainsi que par le fléchissement des activités et donc des
assiettes fiscales.
Revenir sur la baisse aveugle et de principe des impôts serait de sculpter les avantages fiscaux de telle sorte qu'ils bénéficient essentiellement
aux activités sous menace de concurrence internationale par les prix. Voilà l'un des leviers de la promotion des activités françaises; l'autre étant évidemment dans les parts nécessaires de
protections commerciales à négocier d'urgence avec l'Europe et les pays tiers, par un complet changement de ligne stratégique.
Sans un tel socle, les politiques seulement déflationnistes sont vouées à l'échec économique car d'un effet réducteur des niveaux d'activités aggravant les conséquences de désemploi du
libre échange; elles sont aussi lourdes de risques de provocation sociale, car, aussi nécessaires qu'elles soient à condition de ne pas être pas le seul outil de redressement, elles ne
peuvent être ressenties, au prétexte de la réduction des déficits, que comme des rouleaux compresseurs des acquis sociaux au bénéfice réactionnaire des mieux pourvus.
Trop nombreux et méritant chacun débat sont les commentaires sur l'annonce des points de la réforme des retraites, pour que soient ici repris tous ces
arguments en sens inverses.
En prenant de la distance
- par rapport à une irresponsable position de principe des oppositions de gauche ( qui se trompent de combat, alors que celui-ci aurait du porter sur les
stratégies indispensables à un meilleur emploi, condition de sauvegarde des retraites)
- comme au regard d'une prétendue perspective de réforme globale présentée par le gouvernement ( qui semble en fait chercher à résoudre des problèmes à court terme
tout en rendant sa réforme digeste pour de larges parts , fortunées comme modestes, de l'électorat)
....on constate que les paramètres pris en compte par les uns et les critiques développées par les autres s'inscriventdans le champ des compétitions politiques et non dans celui des approches techniques, comme aurait du le permettre une véritable réflexion nationale, dégagée de la
bipolarisation, pour des convergences centrales.
Le résultat et ce qu'on retiendra pour essentiel est que le dispositif prévu est insuffisant (parce qu'il faut le rendre politiquement digeste) pour résoudre
sur la durée le problème démographique.
- Le dispositif est d'abord socialement insuffisant et insatisfaisant par ses déséquilibres
: il fait bien trop faiblement appel à des contributions faisant honnétement participer aux charges de répartition les plus aisés de nos concitoyens, notamment lorsque ceux-ci tirent leurs
ressources des fruits du capital; et c'est en ce sens qu la réforme est injuste, d'autant que l'allongement du temps de cotisation et le recul de l'âge légal sont pour leur part
d'incontournables mais insuffisantes nécessités. Pour être efficace la réforme eut du demander autant en volume de concours aux pourvus qu'aux salariés de base.
- Le dispositifest ensuite économiquement insuffisant et
insatisfaisant par ses postulats beaucoup trop optimistes.Comme l'indiquent les versions complètes des déclarations gouvernementales,lescénario de rééquilibrage en 2018 reposesur les hypothèsesd'un taux de chômage de 4,5 % à cette
date,avec retour au plein emploi à l'horizon 2024 et croissance de la productivité du travail de 1,5 % à long
terme.
Personne ne peut croire au sérieux de ces hypothèses : non seulement une économie de services se prête mal à un tel progrès de la
productivité, mais encore et SURTOUT dès lors que l'Europe resterait ouverte à la concurrence mondiale par les prix, le chômage ne baissera pas. On aura donc engendré des chômeurs
cotisants au régime retraite et simplement transféré par la prolongation de seniors sans emploi le déficit d'un régime à un autre.
La restauration de l'emploi, par les protections nécessaires - c'est de certains boucliers commerciaux dont nous avons besoin plus que du
bouclier fiscal - est la seule réelle condition de salut des retraites, comme des autres garanties sociales.
Quant à la portée de l'actuelle réformette, cruelle néanmoins pour certains perdants , elle nous semble bien appréciée par
les observations ci-dessous :
PARIS, 16 juin 2010 (AFP) - Le projet gouvernemental sur les retraites est "juste un pas" et une nouvelle réforme sera
nécessaire "d'ici quelques années", selon Philippe Askenazy, économiste au CNRS, pour qui les perdants sont surtout les fonctionnaires, les précaires et les personnes ayant un métier
pénible.
Question: Le financement des retraites est-il désormais assuré? Réponse: On peut dire qu'on a fait juste un pas, et
qu'il faudra à nouveau faire des réformes dans cinq ans. Au lieu d'une grande réforme pour les futures décennies, on est plutôt sur une réforme pour les quelques années à venir, donc pour le
prochain quinquennat. Ce qui est relativement inquiétant, c'est qu'on va consommer le fonds de réserve des retraites constitué depuis 10 ans pour financer les retraites au-delà de 2020. Donc, on
finance le système jusqu'en 2018 en ponctionnant les financements ultérieurs.
Q: Qu'en est-il de la prise en compte de la pénibilité? R: En 2003, François Fillon avait obtenu une signature
de la CFDT et un engagement d'autres syndicats parce qu'il y avait en face des négociations sur la pénibilité. Finalement, on a un dispositif très restrictif qui concerne des personnes ayant une
invalidité importante, supérieure à 20%, et donc cela ne concerne plus que 10.000 individus au lieu des 100 à 200.000 envisagés. On aura beaucoup de personnes qui auront une
espérance de vie raccourcie du fait de leur exposition professionnelle mais aucune compensation pour leur retraite.
Q: Y-a-t-il des perdants et des gagnants dans cette réforme? R: Le gouvernement essaie d'introduire des éléments
d'équité en faisant participer l'ensemble des acteurs économiques à sa réforme. A partir de là, on peut regarder les grandes masses mises en oeuvre. On voit que le point supplémentaire
d'imposition pour la tranche des hauts revenus les impactera relativement peu, surtout que pour cette tranche-là les impôts sur le revenu ont baissé au cours des dix dernières années de 30 à
50%. Les perdants sont les fonctionnaires qui vont voir leur rémunération amputée, très progressivement certes, de l'ordre de 0,3% tous les ans pendant une dizaine d'années. Il
y a aussi tous ceux qui ont des carrières précaires, les femmes et ceux qui ont des carrières à forte pénibilité. Précaires et femmes vont devoir attendre 67 ans pour avoir une retraite à taux
plein et pour les autres, c'est la non prise en compte de leur pénibilité.
Le problème des retraites est clair et soluble. Mais sa solution est compromise
- évidemment par le libre échange commercial obligeant à écarter, de manière à ménager notre "compétivité" une part raisonnable d'augmentation des
cotisations (ce qui serait très loin de suffire)
- ensuite - et en acceptant le cadre actuel de la contrainte concurrentielle mondiale pour traiter de la question telle qu'elle se pose
aujourd'hui - par l'affrontement des postures politiciennes.
Ce qu'affichent pour le moins comme objectif tous les partenaires de ce débatest de maintenir le niveau des
retraites, et même si leurs préconisations combinées pouvaient conduire le régime à une perspective d'équilibre, il est évident
- d'une part que ce ne peut être garanti avant d'être validé par la réalité tant des situations diverses seront en jeu unies à l'évolution
aléatoire des paramètres nationaux (croissance, inflation, emploi);
- d'autre part que le prix d'achat de cet équilibre sera forcément une augmentation des contributions ( par allongement du temps de
travail) et des charges ( par ressources fiscales complémentaires indispensables ) qui pèseront sur les (jeunes) classes cotisantes(inévitable traduction de la pression sur nos niveaux de vie de la mondialisation sauvage).
Sous ces réserves devant bien établir que - toutes choses égales par ailleurs - il ne peut y avoir de miracle, revenons aux quatre paramètres
:
- le niveau des retraites affiché: intouchable et dont personne ne peut jouer encore que certains savent pertinemment que l'on peut escompter une
certaine érosion;
- les cotisations : une flexibilité très limitée à la hausse à raison du coût du travail; mais alors que présentement ces trois questions n'ont pas
été clairement abordées
* au moins l'alignement des cotisations des fonctionnaires (puisque ce n'est pas le secteur marchand),
sur le niveau privé, ce qui va peser sur leurs revenus et/ou sur les finances publiques ( une part alors de simple transfert compable de déficit)
* des hypothèses de transfert de cotisations entre régimes
complémentaires et régimes de base au bénéfice de ce dernier, ce qui en fait aboutirait en diminuant les complémentaires à diminuer le niveau de vie des retraités
* des hypothèses de cotisations sur les retraités eux-mêmes qui
aboutiraient à la même chose, mais qu'une part des actifs verraient d'un bon oeil et qu'une part des retraités pourraient accepter (?) s'il s'agissait du seul financement de la couverture de la
dépéndance.
En fait les deux paramètres essentiels semblent bien
- les mesures "démographiques" (décalage de l'âge légal, augmentation des durées de cotisations), traduisant la réalité
d'une dégradation fantastique du nombre d'actifs par rapport au nombre de retraités. Voilà ce qui rend, hors de l'appel, à cette partie de solution, le problème évidemment insoluble. Et c'est là
où le gouvernement à raison de conduire un effort pédagogique vis à vis des Français, dès lors qu'il garantit que les pénibilités (il faudrait y ajouter bien clairement des distorsions de
carrière, comme entre homme et femme, temps complet et partiel, etc. )- seront prises en compte pour moduler les durées de cotisations;
- l'affectation de nouvelles recettes hors augmentation des cotisations existantes, ce qui pose la question de savoir quelles
ressources et à charge de qui.
Chacun étant dans sa posture respective...
- le gouvernement privilégie les mesures démographiques en restant flou sur les compléments de recettes ( qui seraient toutefois hors bouclier fiscal,
mais dont on peut craindre que la mise au point pourrait être dissociée du volet mesures d'âge pour ne venir qu'en tant que de besoin abonder le "fonds de réserve" créé par la gauche qui
redoute son pillage )
- l'opposition de gauche campe - avec un réel et regrettable déni de réalité et l'obligation de bémols pratiques - sur le principe de l'âge légal
de 60 ans ettrouve - intelligemment au demeurant - des recettes ailleurs que dans l'augmentation des cotisations qui n'est préconisée que de manière
modérée, puisque le PS ( malgré les idées de protection commerciale par des "écluses sociales et environnementales" présentes dans son projet ) se soumet lui aussi à l'Europe et
à la concurrencenon fausséedu "libre échange" .
Or il est patent - comme l'a rappelé le bon arbitre du débat "A vous de juger" du 20 mai sur F2 que fut l'économiste Daniel Cohen que des
mesures démographiques sévères ne pourraient financer à l'horizon 2030 que la moitié du besoin, l'autre moitié devant avoir été couvert par d'autres produits.L'échange devenant technique sur les questions fiscales, celles-ci furent obligatoirement vite exclues comme hors sujet par l'animatrice. Mais il apparu
schématiquement que la solution moitié/moitié était parfaitement concevable. Et c'est bien pourquoi, la présidente de la CNAV présente à
ce débat et exprimant à la fois le bon sens et, sans doute l'opinion de beaucoup, a pu appeler à une solution mixte combinant les deux approches pour sauvegarder les retraites
des Français. Cela a été une bonne leçon pour les politiques qui ont été dépassés ( le ministre en charge du dossier et le porte parole du PS), parce qu'ils confrontaient
moins dans ce débat des solutions élaborées que des plate formes électorales,
Hors sujet était sans doute hélas aussi l'emploi, car on en parla guère, malgré sa prise en compte macro économique par Cohen et
l'observation d'ouverture de B. Hamon selon lequel il ne servait à rien de repousser l'âge de la retraite si les salariés ne parvenaient pas à être employés jusqu'à cet âge là .
Malheureusement ceci n'a pas été développé sans doute parce qu'on eut débouché sur les moyens d'un meilleur emploi et que si B. Hamon est à titre personnel convaincu de nécessaires
protections commerciales, le porte parole qu'il était ne pouvait s'engager sur ce terrain non consensuel entre socialistes .
Or, sans un meilleur emploi, la solution mixte - bien que ce soit la seule raisonnable - reste purement théorique.Lorsque les cotisations retraites devront être payées des années de plus par le régime d'assurance chômage à la place des salariés sans emploi, le résultat comptable sera
de transférer du déficit du "régime retraite" sur le "régime chômage" et le résultat réel sera la dégradation des retraites, parce que - quoiqu'on leur demande - il n'y aura pas assez
d'actifs employés.
La leçon du problème des retraites dépasse celle qu'ont reçue dans ce débat les politiques : l'absurdité de positions fermées( ce que semble avoir bien compris, à titre personnel, Woerth ) . Elle est que la gestion de la France doit se débarrasser du poids malsain de certains
héritages. A gauche, on doit se débarrasser de l'héritage MItterrand qui a apporté trois boulets lourds à porter : une Europe intégrée au plan commercial et monétaire, mais non
harmonisée aux plans fiscal et économique; la retraite à soixante ans, comme un principe de vie et, dans sa filiation, l'erreur des 35 heures consistant à partager l'insuffisance de
travail alors qu''il fallait trouver les moyens de garantir des activités. A droite, on doit se débarrasser de l'héritage de ceux qui n'ont "rien appris et tout oublié" : en se
fondant sur l'injustice fiscale pour être le moteur d'une société dont le carburant est l'inégalité, en attendant de l'absence de protections commerciales que la concurrence
internationale soit le rouleau compresseur des progrès sociaux.
Si les meilleurs éléments de la gauche et de la droite savaient se débarrasser de ces héritages, il s'ouvrirait plus, peut-être, que des convergences
techniques dont nous sommes d'ailleurs bien loin : des facultés de rassemblement pour en finir avec la meurtrière bipolarisation de ce pays. Il faudrait encore qu'en même temps, aux alternances
politiques sans véritable alternance stratégique - et donc trouvant très vite leurs limites en matière de faculté sociale protectrice, comme l'a bien montré la contribution de DSK
à l'émission précitée - se substitue une conception de l'économie française vraiment délivrée, par autre chose que des régulations ponctuelles ou conjoncturelles, des
excès redoutables du libre échange.
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