IL Y A PLUSIEURS MOIS, JE METTAIS EN LIGNE "LA TRAQUE DU TABAC" QUI MÉRITE L'ACTUALISATION CI-DESSOUS:
LA PERSÉCUTION DES FUMEURS
Oui, le développement exponentiel des obligations et des interdits, est bien ce que nous vivons. La perfection totalitaire sera atteinte lorsque « tout ce qui ne sera pas
interdit deviendra obligatoire ». Non seulement l’espace entre les deux se rétrécit de plus en plus, mais encore ce qu’il en reste n’est même plus liberté, mais conditionnement par les normes de
comportement et de pensée telles que validées, parce que toutes les sciences humaines sont impérialistes, par les églises scientologiques du temps : thérapeutiques, sociologiques,
économiques, de communication, qui nous gouvernent. La voie de la sagesse nous est tracée : la protection absolue du corps, la déification du sport, la consécration de l’argent
aux achats préconisés par les négoces et les médias, un peu de charité pour réduire l’appel à l’impôt, l’obéissance au marché mondial, la résignation aux « plans sociaux » et aux restrictions de
garanties sociales, puisque tout ce qui nous arrive est bien de notre faute. D’ailleurs ne devrait-on au moins doubler les cotisations maladies des fumeurs, sauf à constater que leur moindre
longévité justifie, si l’on fragmente la solidarité en gestion de risques séparés, de diviser alors par deux leurs cotisations vieillesse. En attendant, la prohibition du tabac s’intègre à
cette vaste entreprise européenne de soumission des minorités grâce à laquelle, tout pouvoir pourra mieux faire contre eux-mêmes le bonheur et le salut des gens qui ne rentrent pas dans le
rang.
Telle est l’une de ces manifestations de « la démocratie absolue » à laquelle nous appartenons : l’obéissance à des majorités d’opinion, constituées d’ailleurs de manière plus
hétéroclite que sur la base d’un ciment politique (et donc plutôt appréciées par des sondages que par des votes). Or ceci se produit à un moment historique où les gouvernants - à
quelque parti qu’ils appartiennent - sont très armés par la concentration des pouvoirs, mais largement impuissants pour déterminer (quoiqu’en dise la Constitution) la politique de la
Nation. Tous les choix fondamentaux économiques résultent du libre-échangisme mondial et sont fixés au niveau européen. Les politiques sociales en sont d’abord les pansements indispensables parce
que l’assistanat est la condition du libéralisme, ensuite des « réformes » demandées par ses privilégiés sans lesquels ce libéralisme ne fonctionnerait plus. Les gouvernants se replient donc - en
y trouvant même de quoi remplacer un peu des programmes politiques - sur l’édiction de règles dans des domaines où le pouvoir a moins compétence liée par les contraintes économiques et sociales.
C’est celui des mœurs où les dispositions peuvent, de plus, encore rester différentes d’une Nation à l’autre. Mais il y a des thèmes débattus (comme, par exemple, celui de la bioéthique ou
le droit des relations sexuelles) constituant des sujets qui fâchent dont le traitement ne garantit guère de se tailler un large succès politique, tandis qu’il y a des sujets qui font recette en
répondant à toutes les peurs, souvent d’ailleurs fondées, et en se bordant par le principe de précaution et l’intensification des prohibitions.
En effet si l’accouplement d’héritiers de mai 1968 et des bénéficiaires du libre-échange mondial a eu pour conséquence la libéralisation à tout va des moeurs et des marchés,
le prix à payer en contrepartie - dans les relations intimes et sociales, sinon dans les relations internationales - est de « se protéger ». Dans une civilisation qui appelle à jouir et à gagner,
nombreux sont ceux qui vivent dans la hantise de souffrir et de perdre : du fait d’atteintes à leur santé, de menaces sur leur sécurité, de ponction sur leurs ressources à raison de
l’accroissement des charges collectives, tandis que beaucoup s’inquiètent de ce que sera leur retraite. Le deal qui s’est imposé est très simple. L’existence de champ de libertés sans grand
frein a pour contrepartie un jeu d’interdits sans juste mesure. Aussi, d’une part, la permissivité complaisante pour bien des moeurs et des laxismes, d’autre part, les facultés de dissimulation
d’excès ou de vices, constituant des crimes et délits, mais qui ne se voient pas d’emblée et qui se mesurent et se répriment donc mal, ont porté les gouvernants à user de l’utilité
politique de frapper d’interdit et de répression des comportements moins graves mais qui se voient ou s’enregistrent aisément. Comme de fumer dans des lieux publics ou de
commettre des infractions légères au code de la route. D’où l’épanouissement de ce type de réglementation en compensation de beaucoup d’impuissance par ailleurs à l’égard de graves
atteintes à l’intégrité des personnes ou envers des fléaux sanitaires et sociaux. Comme la pollution à laquelle personne ne peut échapper et qui est sans doute aussi pernicieuse que le tabagisme
passif. Comme ceux qui nécessitent des dispositifs lourds et coûteux pour être constatés, contenus et réprimés : le développement des perversions sexuelles, les consommations des drogues dures,
l’alcoolisme plus discret que le tabagisme, les traitements parfois dangereux mais toujours peu visibles de bien des produits alimentaires. Mais, il y a un cas où l’on peut constater
aisément le flagrant délit : la consommation du tabac dans un lieu public ce qui permet d’identifier le baudet de la fable : ce lépreux, le fumeur.
Au delà, les hygiénistes vont faire d’autant plus terroriste que l’on glisse de la protection des voisins et des serveurs à la traque des fumeurs, en remplaçant la
responsabilité individuelle par la discipline collective et l’analyse des causes de dépendance par la culpabilisation comme système de traitement. Comme il est normal et légitime d’écarter du
recours au tabac les jeunes non initiés, de chercher la désaccoutumance des intoxiqués, de protéger les non fumeurs ! Mais comme il est significatif que les mesures adoptées - loin de
poursuivre ces seuls buts par un équilibre qui eut été possible entre tolérance et répression des abus (et l’on ne décrira pas ici toutes les formules intelligentes concevables, mais écartées) -
ont en fait pour objet d’éradiquer radicalement la possibilité de fumer autrement qu’en privé (si bien que la bonne réponse des fumeurs à la prohibition serait de monter des clubs privés à
utiliser …. « avec modération » , dont membres et personnels seraient fumeurs).
La réglementation applicable aux lieux de travail a donné le ton du fanatisme (ainsi, pour éviter le mauvais exemple dira-t-on, en interdisant aux enseignants stressés
de tirer une bouffée, dans le périmètre, même dans les parties à ciel ouvert, d’un établissement ; ou en ne concevant pas, en entreprise, que dans un bureau unipersonnel ou dans un local où une
petite équipe le souhaiterait, il y ait dérogation à l’absolu de l’interdiction). Le but - dont se délectent les moralistes qui y voient une punition - est en fait de rendre quasiment impossible
aux fumeurs la satisfaction de leur besoin. Celui-ci n’est pas de pouvoir aller fumer de temps en temps dehors (et même pas dans des endroits « ad hoc » tant les prescriptions imposées en rendent
la réalisation irréaliste), ce qui n’a aucun intérêt. Sur un coin de trottoir, la meilleure cigarette a mauvais goût, je vous l’assure, tandis que le mode d’existence du fumeur est de
pouvoir accompagner ce qu’il fait de la possibilité - même s’il ne l’utilise pas - de fumer. La porte est ouverte pour toutes les répressions à venir : l’interdiction étendue à
des espaces ouverts (les jardins car ils reçoivent des enfants), aux voitures des particuliers (au nom de la sécurité au volant), à des ensembles d’habitation (un règlement interne suffit). Que
les fumeurs remercient les « Savonarole » ; tout cela c’est pour leur bien.
Cette thérapeutique agressive est contre-productive. Il suffit, hélas, à beaucoup de ceux qui cherchent à diminuer ou à cesser leur consommation d’entendre le
martèlement provoquant des campagnes prohibitionnistes pour avoir colère et l’irrépressible envie de porter le briquet au bout de l’interdit. Les ayatollahs ne comprennent manifestement pas que
c’est une affaire très difficile, un effort très fragile que se délivrer du tabac. Ni les produits des lois, ni ceux des labo ne peuvent guère y contribuer si l’on ne perçoit pas ce qu’il
faut prendre en compte de la vie de bien des fumeurs. Jamais, je ne lis pourquoi des gens fument jusqu’à s'en faire mourir. Pour supporter quel manque, quelle épreuve, quelle route, quel
malheur, tous ensemble souvent auxquels ils pensent tout le temps ? Ce n'est pas une affaire chimique de neurones à faire réagir au défaut de nicotine, mais de mémoire indestructible à tuer. Et
même lorsqu’un sevrage paraît marcher, celui qui s’apaisait de l’illusion d’une cigarette et qui n’a plus envie de fumer n’a pas pour autant réponse à son mal s’il ne l’a traité au fond.
Voilà pourquoi sans doute, il y en a tant qui replongent. Et parfois l’un ou l’autre qui s’arrêtent vraiment, totalement, ce qui explique qu’on mette en garde contre les tendances
suicidaires que peuvent créer des antidépresseurs antitabagiques. Un tel, comme il ne fumait plus, ne se cachait plus rien, ni ne se cachait plus derrière son rideau de fumées ; la scène s’est
éclairée, le masque est tombé ; il s’est vu et il ne s’est pas supporté.
En effet, à côté de ses graves méfaits, le tabac peut être devenu utile et parfois nécessaire. C’est l’accompagnement par lequel nombreux sont ceux qui parviennent à supporter le
monde tel qu’il est et leur vie telle qu’ils ont du et doivent l’assumer. A défaut de ce recours, bien d’autres conséquences de leurs déséquilibres et besoin de compensations sont bien plus
dangereuses. Combien, sans le tabac, seraient tombés dans des dépressions, les vrais drogues dures, les névroses, des folies, voire des violences. Une autre facture pour la société.
Le tabac fait mourir dans la souffrance, mais il fait aussi survivre dans l’endurance. J’en connais pas mal qui, soit seraient morts sans lui, soit auraient fait quelques ravages sur eux et
autour d’eux, s’il n’avaient eu cette béquille pour vivre.... ce qu’ils avaient à vivre. Que va-t-on faire dans les prisons (préférer un peu plus de sévices sadiques entre co-détenus ?) et
autres lieux d’enfermement, maisons de fin de vie, hôpitaux psychiatriques ? Le tabac a toujours été bien souvent le seul accompagnement des détresses, des solitudes, de la misère morale de
ces lieux de désespoir vers lequel plus encore on va pousser ceux que l’on veut sevrer, mais qui n’ont plus rien à perdre .
La majorité agressivement allergique à la nicotine a trouvé la satisfaction vengeresse d’être soutenue par les compétences d’hommes de science et de bonne conscience. Mais ont-ils
bien perçu que c’est le « bon tabac » qui rapproche les honnêtes gens et les adversaires des tranchées, le tabac des soldats, des prisonniers, comme des impuissants voyeurs du mal, des
tortures, des sévices, de l’injustice. C’est aussi les cigares de Freud, les cigarettes de Malraux ou Pompidou ou celles d’un clodo , de tant de héros ou de victimes - de tant de combattants ou
de condamnés - aux prises avec les épreuves. C’est encore toutes ces imageries qu’il faut renier, comme les cibiches de Lucky Lucke ou « le tabac qu’entre ses doigts l’on roule » des vieilles
chansons de Damia, tout un monde dont les réminiscences doivent être passées à la trappe ( il va falloir interdire presque tous les anciens films). Plus grave, tous nos censeurs ont-ils perçu que
la dépendance au tabac s’enracine dans des passés complexes et se prolonge au long de vies difficiles, en même temps qu’il est indissociable de leurs épreuves et/ou de leurs
fécondités.
Mais pourquoi fumer désormais en Occident puisqu’on n’y fait plus vraiment beaucoup la guerre sur place, pourquoi fumer puisqu’il y a toutes les réponses des petites annonces au
désespoir d’amour, pourquoi fumer puisqu’on ne voit pas les torturés comme aux temps de l’occupation ou des guerres coloniales, pourquoi fumer puisqu’on va vous donner des calmants et des
somnifères, pourquoi fumer puisqu’il n’y a plus de bêtise à supporter et dont se consoler ? Donc, je dis bien à la trappe ce remède de grand père catarrheux, aussi désuet que l’était « la punaise
» sur l’homme d’avant le bonheur socialiste dans la pièce éponyme de Maïakovski.
Notre société n’est-elle presque heureuse ? Juste à l’entrée du « meilleur des mondes ». Elle ne doit donc plus fumer. Ni au travail qui est pleinement satisfaisant, ni pour
la création qui n’a pas besoin d’être stimulée si l’on reste d’un conformisme intelligent, ni dans la vie conviviale. S’ils ne sont privés, cachés et libres d’être n’importe quoi, les plaisirs
qui se prennent en public doivent être labellisés de telle sorte que n’y apparaisse pas cette petite satisfaction dangereuse : le tabac pouvant aussi manifester inquiétude et
angoisse. Les maîtres mots de cet univers restent bien ceux de l’ordre mis en exergue par Foucault «surveiller et punir ». Mais ce qui ne peut pas être bien surveillé,
peut prospérer à cœur joie: sous le recto de l’hygiène contre le tabac , le verso de tous les dérèglements envahit et réjouit le corps social. A tous les niveaux des mœurs, c’est la bourse des
concurrences offertes par les people : les divertissements qu’il faut, pour calmer ou défouler ceux qui ont le devoir de travailler quand ils le peuvent, de consommer dans tous les cas et
surtout de ne pas trop penser... « penser », réfléchir, douter, ce que pourrait parfois favoriser le fait de fumer.
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