C'est à "l'anniversaire" de la Constitution de 1958 qu'est consacré le numéro de la Revue Politique et Parlementaire qui sort ces jours-ci, avec
notamment le témoigange de son troisième Président, Valéry Giscard d'Estaing, des contributions de certains de ses grands acteurs comme Jean-Marcel Jeanneney, Michel Rocard, Jean-Claude
Colliard et d'universitaires, parmi lesquels Charles Zorgbibe, Didier Maus, Olivier Gohin, Bernard Cubertafond, Robert Ponceyri, Bastien François. La reproduction d'une table ronde tenue en 1973
par la RPP éclaire des points d'histoire sur l'élaboration de cette Constitution au projet de dernière réforme de laquelle la revue avait déjà dédié son numéro d'octobre/décembre 2007.
Développant certains aspects de ma contribution d'alors sur les idées reçues et les serpents de mer de notre Cinquième République, j'y décrit les étapes que j'y vois et les
observations qu'elle m'inspire et qu'on trouvera ci dessous en trois publications successives.
UNE TRAVERSÉE DÉSENCHANTÉE DE LA CINQUIÈME RÉPUBLIQUE
Cinquante ans. Cinquante ans écoulés sous cette République qui est née au moment où nous avions vingt cinq ans, voire un peu moins. Un demi siècle de maturité, presque une vie, des années
changeantes au cours desquelles nous avons d’abord appréciées ces institutions, les avons appliquées comme fonctionnaire, expliquées comme enseignant de sciences politiques, puis souvent
ensuite subies comme citoyen, enfin critiquées comme observateur de notre vie publique.
Une adhésion de raison
Les conditions de naissance de la Cinquième république ne pouvaient guère satisfaire une jeunesse de gauche qui redoutait la pression des sticks de parachutistes sur la République, comme les
traditions d’abdication d’assemblées à bouts de souffle et la manière dont des chefs socio démocrates pouvaient parfois épouser des causes à l’opposé de leurs convictions. Les gens de ma
génération et de ma formation politique n’ont goûté ni que G. Mollet aille chercher un général, ni - sans d’ailleurs suffisamment la comprendre alors - la loi d’habilitation
constitutionnelle du 3 juin 1958, ni - parce qu’elle sortait de telles circonstances - la Constitution telle que le référendum d’octobre la proposa. Mais, en même temps ils avaient trop
moralement souffert des impuissances de la Quatrième République à résoudre les questions coloniales les plus difficiles, comme celles de l’Indochine et de l’Algérie, pour regretter un régime qui
leur avait pourtant apporté une reconstruction rapide de la France et, malgré ses défauts, une capacité d’expression démocratique dont ils mesuraient combien ils avaient été bénéficiaires
lorsqu’ils étaient déjà assez âgés - ils avaient presque sept ans , l’âge de raison, n’est-ce pas, à la déclaration de guerre - pour se souvenir du terrorisme intellectuel de
l’occupation et de ses répressions. Ils se souvenaient aussi que le symbole de cette Résistance dans laquelle opéraient des voisins et des pères avait alors été le général de Gaulle, le
porte parole et le rassembleur d’une France Libre dont les messages nocturnes, écoutés clandestinement en famille, avaient fait à la fois trembler et vibrer leur enfance ; aussi, que ce fut
cet homme qui vienne récolter l’échec du régime sous lequel ils avaient grandi libres mais insatisfaits ne leur faisait pas peur. Lorsque d’une manière ou d’une autre un certain nombre d’entr’eux
se trouvèrent mêlés à la vie publique, beaucoup mesurèrent peu à peu deux choses. L’une que la Constitution était une forme raisonnable d’équilibre qui armait l’État sans menacer les libertés et
les facultés d’expression du pays, et que cet équilibre assurait aussi bien le principe parlementaire - la responsabilité du Gouvernement devant l’Assemblée - que la garantie du destin du pays
par les pouvoirs du Président. L’autre que ce nouvel État s’était doté des moyens de faire face aux contestations, fussent-elles de même inspiration que celles qui l’avaient fait naître,
puisque « barricades » puis « putsch » trouvèrent en riposte la fermeté d’un chef d’État qui avait pris conscience de l’évolution historique inéluctable vers « l’Algérie algérienne »
(1) et qui utilisait pertinemment des moyens dont l’apparition avaient pu inquiété - comme la faculté de légiférer par ordonnances ou de recourir aux décisions de l’article 16 - mais
dont on mesurait, dans la crise, toute l’utilité (2) . Une adhésion qui allait au delà : l’impulsion pour le service public était satisfaite par ce que les institutions offraient comme
modèle d’État, comme outillage nécessaire de l’exécutif, comme garantie contre la dislocation du pouvoir en fiefs, ce dont nous avions , particulièrement en Algérie, trop eu le spectacle et
enduré les conséquences. C’est dans cette conviction que fut alors rôdé tout ce qui contribuait dans l’interprétation du texte de 1958 à empêcher des empiètements sur les compétences de
l’exécutif (3) . On entendait mal alors les voix de l’opposition - même lorsqu’on y comptait des camarades - parce que ces voix semblaient venir d’un autre monde dépassé, lorsqu’elle
portaient sur les institutions ; elles ne retrouvaient de crédibilité que lorsqu’elles dénonçaient une contrainte démesurée d’État ( la réquisition des mineurs en 1963) ou une violence (la
répression de Charonne et dans Paris en 1961) qu’un meilleur contrôle des autorités et forces de police imprégnées d’éléments allergiques au changement algérien aurait du pouvoir écarter.
Néanmoins, même s’il restait des doutes, il n’y avait manifestement pas, pour régler l’affaire algérienne, de relève possible au pouvoir en place. Nous ne l’avons pas crédité d’un
succès lorsqu’en 1962 il mit un terme à la guerre, mais seulement d’un réalisme trop longtemps différé, et constaté qu’il avait eu pour le moins, l’autorité nécessaire pour réprimer
les factieux, sans avoir eu celle qui eut été aussi indispensable (mais il y a des explications très divergentes) pour éviter des victimes européennes à jamais disparues et les calvaires
des harkis.
Le boomerang de 1962 et les deux transitions Pompidou
1962 ouvrit le nouvel enjeu institutionnel : le passage à l’élection au suffrage universel du chef de l’État. Le lieu n’est pas de débattre ici de la correction juridique du recours à l’article
11 ( 4), mais de souligner que ce choix - qui fut le point d’orgue de l’autorité suprême interprétative constitutionnelle que s’attribuait le général - ouvrit une procédure de suffrage
universel préparant, au prix des disputes qu’il annonça plus tard lui même avec ironie (« ne craignez pas le vide, après moi ce sera le trop plein ») une légitimité démocratique si
dévorante qu’elle absorba toutes les autres ne laissant plus place qu’à la concentration ou au conflit des pouvoirs. En effet, la réforme de 1962 et, solidairement, la naissance derrière celle-ci
d’une majorité « présidentielle » à l’Assemblée vint changer profondément la nature du régime. Celui-ci avait été construit, comme le disaient des constituants de 1958, pour « faire face à une
absence de majorité ». Il avait additionné à cette fin deux ordres de moyens. Hors texte constitutionnel, un mode de scrutin poussant au regroupemenys pour dégager une majorité : le scrutin
majoritaire uninominal à deux tours; par ailleurs, des dispositions constitutionnelles visant à assurer la capacité à conduire la Nation par un exécutif à deux niveaux (Président et Premier
Ministre) face à une assemblée que l’on supposait pouvoir être morcelée, voire hostile aux orientations du chef d’État. Les dispositions de la constitution pouvaient conférer au Président,
s ‘appuyant le cas échant sur le Sénat, la capacité de faire gouverner le chef de son gouvernement sinon contre la détermination de cette assemblée, du moins malgré cette assemblée si elle
était parcourue de fortes oppositions. C’est ce qui résultait de la double responsabilité du Premier ministre : d’une part devant le Président assuré d’une légitimité globale et d’une durée de
mandat supérieure à celle des corps délibératifs et nommant ce chef de gouvernement sans que celui-ci ait besoin de recevoir la confiance de l’Assemblée, d’autre part,
certes aussi, devant celle-ci, mais pour autant seulement qu’une majorité absolue se forme en son sein pour le renverser.
Les constitutions sont fréquemment construites sur l’hypothèse d’équations politiques qui se révèlent très vite obsolètes. La Quatrième était bâtie sur l’hypothèse d’une viabilité plus ou moins
facile, mais concevable du tripartisme et voilà qu’il s’écroule. La Cinquième a été conçue pour faire face à une absence de majorité et voilà qu’elle surgit. C’est le boomerang de 1962 qui va
mettre quarante ans à mûrir tous ses fruits. A l’arbitre, va succéder au sommet le leader de parti ou de coalition majoritaire. De Gaulle y échappe parce que c’est lui ; encore que 1965
illustre déjà que le combat présidentiel, loin d’être une sélection entre des hommes, est aussi une compétition entre des appareils, sur un théâtre que gouverne de plus en plus la télévision et
exigeant des moyens de plus en plus considérables en ressources, spectacles, réseaux et militants.
Ces changements ont d’abord été peu sensibles au grand public, mais lisibles dans l’appareil d’État. S’appliquant au destin, le général semble avoir, dès lors que les grands débats
algériens, européens, internationaux et d’indépendance de la défense furent tranchés par ses soins, assez largement avoir confié la gestion à un Premier ministre. Ce n’est plus le même et
ce n’est pas sans portée sensible sur le fonctionnement des institutions. Michel Debré était tout ensemble une foi dans des valeurs de droite, une colère contre ce qui y faisait obstacle, un
technicien méticuleux de l’État ( dont de modestes collaborateurs recevaient à Matignon des notes manuscrites précises leur indiquant ce qu’il fallait conduire en matière de telle ou telle
réforme pour mieux faire fonctionner l’outil gouvernemental et administratif), une conviction française y compris sur l’Algérie, et, par dessus tout, une fidélité absolue au général. Cette
douloureuse contradiction conduit à son remplacement par Georges Pompidou.
C’est un collaborateur de second rang qu’à son arrivée croît voir la classe parlementaire, parce qu’il n’est pas rompu aux arènes de l’État. C’est tout le contraire . Pompidou est certes plus
lettré que technicien et il se s’emploiera pas - semble-t-il - au détail de réformes ( sauf sur certains points de style, lorsqu’il corrige des textes ) ; son attachement à la France
englobe non seulement la France profonde ( dont il vient et qu’illustre un Pierre Juillet), mais aussi celle qui épouse la modernité économique internationale (avec laquelle il a travaillé dans
les milieux de la finance) et qu’il estime devoir accompagner et aider dans son changement industriel et dans ses stratégies nouvelles sans la corseter de trop de règles. S’il est
plus philosophe qu’interventionniste, d’un réalisme qui paraît au fond comporter une part de scepticisme sur ce que peuvent les appareils et les gouvernements, il est néanmoins très
vigilant et c’est lui qui impulse les extensions de garanties sociales nécessaires lorsqu’il constate en 1967 que les transformations économiques vont entraîner du chômage frictionnel.
C’est que 1967 n’a apporté de majorité qu’à une voix. Le pays libéré de l’affaire algérienne n’a plus le même besoin du général ; malgré la ligne de conduite vigoureuse que celui-ci a
assumé pour que l’agriculture française soit bien bénéficiaire du Marché Commun et pour écarter de celui-ci le cheval de Troie qu’est la Grande Bretagne, l’Europe commence à ébranler des
situations et intérêts, tandis que les avancées des activités d’industrie et de services, y compris dans la France rurale, et surtout « le grand tournant des communes de France » entraînent
une flambée des équipements et des prix du foncier, se développe en désordre une urbanisation inéquitable dans la répartition des profits, charges et servitudes, sans qu’une loi foncière
digne de ce nom - malgré Pisani - soit parvenue à protéger les plus mal lotis qui sont souvent les plus jeunes relégués dans des périphéries difficilement desservies . A la défiance grandissante
vis à vis du gouvernement, Matignon répond alors au plan politique, par une petite exploration des possibilités de concours centristes, au plan technique par une rafale d’ordonnances
promouvant la fermeté budgétaire et la protection sociale. C’est alors qu’éclate la contestation étudiante sur laquelle, dans le climat des mécontentements liés aux conditions de vie
banlieusardes, va se greffer un puissant mouvement salarié nourri par une première légère dégradation de l’emploi depuis la guerre, par une certaine rétraction du pouvoir d’achat, par des
inquiétudes sur la gestion de la sécurité sociale, par une impulsion pour la reconnaissance d’un contrepouvoir syndical dans les entreprises, et par le souci d’avoir, face aux mutations, de
meilleures sécurités d’emploi dont une formation professionnelle continue. Au prix d’injections inflationnistes, et malgré Debré, Pompidou accorde, lors de la négociation de Grenelle, des
concessions importantes aux syndicats qui seront accompagnées de compensations substantielles pour les entreprises. La distance entre les préoccupations concrètes des salariés et les expressions
intellectuelles de la révolte étudiante, l’incapacité des oppositions de recueillir de tels mouvements différents, font, qu’après un temps de sympathie pour les contestataires parfois malmenés
par les forces de l’ordre, l’opinion ne supporte plus désordres et paralysies, ce qui permet l’important mouvement de réaction qu’engrange Pompidou.
En attendant, le Premier ministre Couve de Murville serre les verrous d’une remise en ordre budgétaire. Quant à l’ambition du général de reprendre la main, par un référendum sur le Sénat,
la participation et les régions (ne méritant pas des caricatures qu’on en a fait et révélant des qualités de visionnaire), elle ne reçoit que le soutien d’un service minimum de certains de
ses proches, tandis que ces projets cimentent contre lui l’alliance de conservateurs, de nostalgiques de l’Algérie et de libéraux qui ne veulent plus de lui, de la nomenklatura
administrative hostile à la régionalisation et d’une gauche qui ne veut rien lui concéder malgré des réformes progressistes lancées en matière de successions et d’impôt sur le revenu
( et qu’on est obligé d ’abandonner). L’héritage est acquis au couple du sage Pompidou et de l’audacieux Giscard d’Estaing, ce qui conduira à une petite inéluctable dévaluation, à une
libéralisation des changes et échanges, à la préparation de l’accueil de la Grande Bretagne dans le Marché commun et à une politique économique d’orientation monétariste .
Mais il faut tenir le Parlement, plutôt gaulliste. Chaban fera l’affaire. Il y croît. Avec « la nouvelle société » et avec son dialogue direct avec le pays et avec les élus, il a, au regard de la
logique des institutions, comme M.F. Garaud l’explique, le défaut majeur de vouloir faire passer le centre de gravité du pouvoir de l’Élysée à Matignon, ce qui s’était peut être déjà produit, du
moins pour la gestion, sous le couple de Gaulle /Pompidou, mais ce dernier avait eu la finesse d’être plus discret et respectueux que le Murat de la France Libre ne le paraissait à l’égard
d’une personnalité dont les titres de guerre n’étaient pas comparables à ceux des barons du gaullisme. Chaban doit néanmoins constater que la Cinquième république reste à gouvernance
présidentielle. Messmer sera un rigoureux coadjuteur du chef de l’État et ceux qui aimèrent , comme moi, le servir ont un instant pu rêver qu’il soit un bon candidat à la Présidence,
lorsque après le tenace courage d’avoir, à bout de forces, gouverné par émissaires interposés auprès de Matignon, Pompidou s’éteignit, je crois, sans testament politique. La
candidature de Messmer ne servit qu’à illustrer qu’il savait se retirer quand Chaban ne le savait pas. D’anciens intimes de Pompidou, Jacques Chirac, et peu à peu, au delà des « quarante trois»
premiers signataires d’un appel rompant la majorité, bien des parlementaires et personnalités, convaincus que le style de Jacques Chaban Delmas et la prééminence de ses thèmes sociaux
traumatisaient la droite sans mordre sur l’électorat de François Mitterrand, font de Valéry Giscard d’Estaing leur meilleur champion qui l’emportera d’ailleurs de peu.
La transition avait ainsi débuté entre 1962 et 1968 par le gouvernement Pompidou faisant une espèce d’ouverture sur la période 1969 à 1974 où il se transfigura en Président assurant une
sorte de synthèse des fonctions. Cette seconde phase de transition constitua un système dans lequel un chef d’État s’est trouvé en même temps chef avoué, reconnu et combatif d’une majorité
parlementaire relativement homogène et faisant face sur tous les fronts à ceux qui la contestent. Lorsqu’en 1969, la présidentielle a porté à la tête de l’État l’ancien Premier Ministre, il
s’est ainsi réalisé, passé l’épisode Chaban, brièvement certes, mais clairement, une espèce de fusion des inspirations de la Présidence et des actions du chef de gouvernement. Cet unisson efface
la dyarchie au profit d’un régime de démocratie majoritaire à la fois présidentielle et parlementaire. C’est en ce sens que « tous les oeufs se retrouvent dans le même panier », parce
que tous les dispositifs existants - modes de scrutin, architecture institutionnelle, fonctionnement du parti de gouvernement, liens personnels - pèsent dans le même sens : celui d’une
concentration des pouvoirs unique dans les démocraties d’Occident, aux mains de la double majorité présidentielle et parlementaire ( au sein de laquelle il y a néanmoins des giscardiens pour
faire entendre quelques dissonances). La démocratie française se jouait alors au palais Bourbon, moins dans l’hémicycle que dans la salle Colbert (théâtre de bien des échanges dramatiques au
cours de mai 1968), là ou le parti le plus puissant débat de ses affaires et de celle du pays.
Comment fertilité, mais divisions débouchent sur l’alternance
La troisième transition qu’assurent les années Giscard, très fertiles à différents titres, ne va pas poursuivre dans une telle logique, puis, débouchant sur 1981, va ouvrir le temps des grandes
alternances (lorsque les deux majorités se recouvrent) ou des petites alternances (lorsque la différence des majorités conduit aux cohabitations). Pour écarter celles-ci, après quelque vingt ans,
le régime se transforme en celui de la domination d’une majorité présidentialo-parlementaire, marquée certes de quelques différences, mais réalisant un bloc concentré de pouvoir aux antipodes des
équilibres d’origine. On est passé d’une dyarchie qui incluait une faculté modérée de contrepoids à une dyarchie qui, pour ne pas connaître un pouvoir cassé en deux pôles dressés l’un contre
l’autre, va peu à peu évoluer vers un système que j’ai appelé « la démocratie absolue » ( 5).
Le seul garde fou apparaît être le Conseil Constitutionnel, dont V. Giscard d’Estaing va accroître, dans une esquisse de statut de l’opposition, les occasions d’intervention par sa faculté de
saisine par soixante parlementaires, ce qui indirectement renforce le pouvoir que la haute juridiction s’est progressivement donné de statuer non seulement sur les conformités formelles, mais
aussi sur les références matérielles de constitutionnalité. Ce fut l’un des aspects de la politique libérale du jeune président, portant sur les institutions, allant de pair avec le droit de vote
dès dix huit ans, et avec un esprit novateur en matière de moeurs qu’illustre notamment son ralliement à l’IVG version Simone Veil ( 6) . Dans l’ordre économique comme dans les prises en compte
des sensibilités diverses des électorats des droites, ses approches différentes de celles de Jacques Chirac traduisent en fait une rivalité pour s’attribuer la réalité du pouvoir que le Premier
ministre prend l’initiative ne plus vouloir exercer en estimant n’avoir pas les moyens d’assumer ses responsabilités. Cette tension empêcha le nouveau président d’être le leader d’une vraie
majorité parlementaire. Ce qui en résulta en 1981 cassa son rêve de « deux français sur trois ». Le septennat giscardien peut se lire comme un essai libéral de retour dans une certaine mesure à
un président plus dégagé des partis, mais ses deux limites furent manifestement d’une part une politique économique alors fondée, mais inapte à séduire au centre gauche ( malgré des volets
sociaux et un souci pour l’égalité des chances que marqua l’institution du collège unique) et, d’autre part, un emprisonnement dans le scrutin législatif majoritaire (que le Président ne semble
pas avoir précisément envisagé de remettre en cause), ce qui a empêché de chercher à mieux obtenir des alliances plus ouvertes.
Il a fallu insister sur ces années de 1962 à 1981 qui constituent les clefs de compréhension de la transformation des institutions d’origine. On pouvait encore croire au milieu des années
soixante dix que la finalité du pouvoir d’État reconstruit en 1958 devait être avant tout de service public ( 7) ; mais l’accomplissement de celui ci s’exécute dans un cadre politique qui,
naturellement, ne peut pas plus échapper que par le passé aux compétitions politiques, tout en ayant pris , comme aux pires moments conflictuels de notre histoire intérieure, une
forme semble-t-il de plus en plus accusé, voire féroce, dans le sens d’une compétition entre camps et, parfois, en leur sein. C’est en fait ce qui m’a conduit, lorsque j’ai bien mesuré les
risques déontologiques d’une telle évolution, à m’écarter du métier préfectoral (8) que j’avais épousé parce que j’y trouvais une responsabilité de médiateur, mais qui est, en même temps,
une fonction particulièrement exposée aux ressacs d’une bipolarisation s’exprimant bien souvent de manière très caricaturale au niveau territorial.
Dans le droit fil de 1962, dans un certain sillon du pompidolisme, 1981 met en place un chef d’État qui est le produit d’un parti, ce qui va faire définitivement disparaître le concept même
- peut-être un peu naïf, mais séduisant - d’un chef de l’État au dessus des partis, d’un responsable de la France et de la cohésion des Français qui ne serait pas un chef de camp.
Solidairement, dans la compétition, disons pour simplifier, bipolaire, aussi bien l’esprit gaulliste de « rassemblement », que ses plus modestes cousins, celui d’un « centre » de
médiation, et celui de la recherche, entre droite et gauche, d’une « troisième voie » sont-ils voués à l’incompréhension, au laminage, à la disparition (9).
Le quinquennat pour des chefs de partis
Les grandes alternances ont paru faire passer notre société de « l’exception française » - la fierté pour l’exception française ne participe-t-elle pas de l’âme du gaullisme ? – au schéma
banal des démocraties d’Occident dans lesquelles la compétition de deux camps produit un exécutif par la promotion à cette tâche d’un chef de parti, qui est élu en même temps qu’une
majorité délibérative et souvent à travers elle. Toutefois, d’un côté, la France bipolarisée ( « l’ État RPR » ; « l’État socialiste ») alla plus loin encore par l’accumulation des
pouvoirs et des moyens aux mains des vainqueurs, mais, d’un autre côté, le système restait marqué d’aléas au regard de la préférence des grands partis pour s’aligner automatiquement
sur les modèles des démocraties bipartisanes, des basculements comparables n’étant pas garantis, à raison de deux singularités continuant à caractériser nos institutions. La première singularité
- qui perdure - est le bicéphalisme de l’exécutif, dont chacune des têtes dispose de vrais pouvoirs, dyarchie qui a pu conduire aux conflits et tensions que l’on sait. Notre seconde singularité,
donnant toute sa dimension à la première, a tenu aux durées différentes des mandats présidentiel et législatif - ce que de fins constitutionnalistes et des porteurs de la conception
gaullienne ont, de longue date, expliqué comme étant l’essence même du régime de 1958 : une distorsion soigneusement voulue pour faire échapper le Président aux partis fussent-ils de son
électorat, mais qui fut, par ailleurs, à la racine de l’équation de la cohabitation (qui n’avait néanmoins pas été une variante initialement imaginée de l’application de la
Constitution).
Et effectivement la démocratie absolue s’est enrayée lorsque la majorité parlementaire a décroché de la majorité présidentielle, en 1986 d’abord, en 1993 ensuite, dans l’autre sens, en 1997
enfin. C’est ce qui a produit ces cohabitations certes bien différentes, mais qui, à tout prendre - compte tenu de l’étrange équation par laquelle les Présidents de
la République ont eu pour courtois, mais impitoyables challengers leurs propres premiers ministres - n’ont pas si mal fonctionné. Mais l’ambition ce n’était pas, de la part des uns ou des
autres, soit de tenir l’Élysée sans tenir l’Assemblée, soit d’être à Matignon sans être à l’Élysée, c’était le grand schlem : posséder les deux pouvoirs, Voilà pourquoi chaque fois, dès
qu’il est élu, F. Mitterrand dissout pour avoir « la majorité de sa politique »; voilà pourquoi, pour sortir de la coexistence, Chirac et Jospin font ensemble ensuite, en 2000,
le quinquennat : le schéma préférentiel de la démocratie bipolaire dont chacun voulait croire qu’il serait le bénéficiaire.
Quarante ans après 1962, 2002 devait apporter ainsi avec l’abolition de la différence de durée des mandats, la mise en oeuvre des moyens normaux de ce grand schlem, une majorité législative
derrière une majorité présidentielle. Mais ironie du sort : il a fallu que ce mécanisme bipolarisant soit immédiatement tourné en dérision par le fait que la votation populaire, pour
l’inauguration du quinquennat, ne conduise pas à l’affrontement droite/gauche, mais à la confrontation, gagnée d’avance par J. Chirac entre celui-ci et le leader du FN. De fait, la crainte de
passer pour ne pas bien soutenir la République par détestation du président sortant a conduit à la précipitation une part des leaders socialistes appelant sans négociation, à voter pour lui
; et la majorité du « peuple de gauche » gagné par une peur démesurée a donné à son adversaire de la veille un succès sans précédent. D’autres naïfs avaient peut-être escompté qu’un président
aussi apparemment ouvert à tous les Français que J. Chirac et aussi largement élu par tant de Français différents en aurait tiré la leçon de chercher à construire un gouvernement
d’ouverture dans une tradition gaullienne de rassemblement. C’eut été penser qu’il aurait pu ne pas suivre les leçons de son fascinant ancien, avec lequel il s’escrima au coeur du pouvoir d’État
: François Mitterrand. Celui-ci avait fait en 1988 le même type de choix de ne pas essayer le rassemblement. Alors qu’il était l’élu du slogan de « la France Unie » et alors qu’il avait appelé
avec Michel Rocard quelqu’un qui aurait pu faire plus large ouverture qu’il ne fut tenté, on en resta, à peu près, au schéma classique : des gouvernements très socialistes successifs jusqu’à leur
échec retentissant aux législatives de 1993. Du fait de la dissolution par Chirac, une dernière longue course fut offerte à la gauche avec le gouvernement Jospin. Malgré ses points positifs de
politique sociale, l’électorat sanctionna durement cinq ans plus tard des contradictions qu’il n’avait pu surmonter du fait de sa soumission aux « trois illusions qui nous
gouvernent » (10) : l’illusion que le libre-échange mondial pourrait être porteur d’assez d’emplois français, alors que pour limiter le chômage il fut conduit à faire partager le
travail ; l’illusion que l’Union Européenne serait porteuse de croissance et d’influence, alors que dérégulations et privatisations y ont exacerbé les concurrences et que les
élargissements ont contrarié son renforcement politique ; l’illusion que l’alternance était porteuse de perspectives satisfaisantes pour les Français, alors qu’elle leur révéla en fait l’absence
d’alternative stratégique, ce qui engendra déperdition des voix populaires et dispersion des votes. Un type de sanction comparable frappera la droite - et la partie de la gauche qui
soutenait le "oui" - avec le vote référendaire négatif sur le projet de constitution européenne.
( à suivre)
les notes sont placées au terme des trois parties de l'article
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