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L'objet de ce site est de baliser par quelques souvenirs éloquents l'histoire récente et de faire contribuer ces expériences, par des commentaires d'actualité, à éclairer et choisir les changements, en s'interrogeant sur les propositions des politiques et les analyses des essaiystes. Par ailleurs, à côté des problèmes de société (parfois traités de manière si impertinente que la rubrique "hors des clous"a été conçue pour les accueillir), place a été faite à "l'évasion" avec des incursions dans la peinture, le tourisme, la littérature,  des chansons, ce qui constitue aussi des aperçus sur l'histoire vécue.

 
Identité de l’auteur
vous pouvez lui écrire à <gerard.belorgey@wanadoo.fr>

Né en 1933, appartenant à la génération dont l'enfance a été marquée par la deuxième guerre mondiale, l'occupation et la Résistance, l'adolescence par la Libération, la guerre froide, puis par de clairvoyants engagements pour les décolonisations, l'auteur a ensuite partagé sa vie professionnelle entre le service public (il a notamment été préfet, délégué à l’emploi, directeur des affaires économiques de l’outre-mer, président de la chaîne de radio-télévision, RFO), l'enseignement et la publication d’ouvrages de sciences politiques (il est aujourd’hui membre du comité de rédaction et
collaborateur régulier de la "Revue Politique et Parlementaire"). Il a également assumé des missions dans de grandes entreprises en restructuration (Boussac, Usinor/Sacilor), puis a été conseil d’organismes professionnels.

Alors que ses condisciples ont été en particulier Michel Rocard et Jacques Chirac (il a partagé la jeunesse militante du premier dans les années cinquante et fait entrer le second à Matignon dans les années 60, avant d'être son premier collaborateur à l’Emploi, pour la négociation de Grenelle et au secrétariat d’Etat aux Finances, il n'a suivi ni l'un, ni l'autre dans leurs itinéraires. En effet, dans le domaine politique, comme il ressort de ses publications (cf. infra), Gérard Bélorgey n’a rallié ni la vulgate de la Veme république sur les bienfaits de l’alternance entre partis dominants, ni les tenants du catéchisme du libre-échange mondial. Il ne se résigne donc pas à TINA ("there is no alternative" au libéralisme). Tout en reconnaissant les apports autant que les limites de ceux qui ont été aux affaires et avec lesquels il a travaillé, il ne se résigne pas non plus à trouver satisfaction dans tel ou tel programme de camp. Mesurant combien notre société multiculturelle, injuste et caricaturalement mondialisée, souffre aussi bien des impasses de l’angélisme que des progrès de l’inégalité et des dangers de l’autoritarisme, il voudrait contribuer à un réalisme sans démagogie.

Partie de ses archives est déposée dans les Fonds d'Histoire contemporaine de la Fondation des Sciences Poltiques (http://centre-histoire.sciences-po.fr/archives/index.html)

Il a écrit et existé sous d'autres noms que celui sous lequel il a signé des ouvrages fondamentaux que furent "le gouvernement et l'administration de la France" ( 1967), "la France décentralisée" ( 1984), "Les Dom-Tom" (1994)  : le peuso de Serge Adour correspond à l'époque de la guerre d'Algérie et à une grande série de papiers dans Le Monde en  1957 , celui d'Olivier Memling à l'écriture du recueil de poèmes "Sablier " (couronné en 1980 par l'Académie Française et référé  dans l'histoire littéraire du XXeme Siècle de Hachette) et aux chansons qui en sont issues, celui de  Gérard Olivier à son analyse dans de  grands quotidiens de la décentralisation en 1981/82; celui de Solon  (malheureusement partagée par erreur avec d'autres auteurs) à la publication en 1988 de "la démocratie absolue" . Cessant de vivre un peu masqué, il retrouve son nom en 1998 pour "Trois Illusions qui nous gouvernent", puis à compter de 2000 pour "Bulles d'Histoire et autres contes vrais " (série de coups de projecteurs sur notre monde  qui seront souvent repris ci-dessous), ainsi que pour de  nombreux articles dans  diverses revues. En 2009, son récit "la course de printemps" revient sur la guerre d'Algérie.


La crise du commerce mondial, symptôme d’une crise de la demande globale
Intervention de Jean-Luc Gréau, économiste,
auteur de La trahison des économistes (Gallimard, 2008), au colloque du 27 avril 2009, Crise du libre-échange mondial : comment en sortir ?


Ma tâche est la plus difficile qui soit puisque Jacques Sapir et Hakim El Karoui ont énoncé déjà un certain nombre d’idées qui correspondent à mes convictions. Jean-Marc Daniel a apporté, comme l’a dit Jean-Pierre Chevènement, une contradiction brillante. Que peut-il me rester ?

On a parlé de la crise du commerce mondial, qui, selon moi, factuellement, indépendamment de toute considération théorique ou idéologique, est une crise du libre-échange mondial.

Le chiffre de 9%, comme toutes les estimations du FMI, doit être considéré comme fantaisiste. Entre l’été 2008 et le mois de mars 2009, les exportations (donc les importations) ont chuté en réalité de 33%. Méfions nous toutefois de ce chiffre qui inclut la baisse - forte sur la période - de la valeur d’un certain nombre de biens, comme les matières premières. Sur les quatre derniers mois (octobre 2008 – janvier 2009) on a constaté 17% de décroissance du volume des échanges. Nous sommes bien au-delà du chiffre du FMI.

Cette chute du commerce mondial semble s’accompagner de phénomènes parallèles :
La chute de la production industrielle est inouïe dans les pays développés : plus de 15% aux États-Unis, plus de 20% sur la zone euro et l’Union européenne.

Associé à ces baisses, un affaiblissement des taux d’utilisation de la capacité industrielle. 78%, a dit Jean-Marc Daniel, c’est un bon chiffre (1) ! Le sommet en France, c’est 88%-89%, taux indépassable. Le bon chiffre se situe autour de 83%-84%. A 78% on n’est pas mauvais ! Le Japon est à moins de 60%, les États-Unis doivent être à peu près à 65% d’utilisation des capacités industrielles. C’est très important : les verts pâturages de la société postindustrielle ne sont pas encore à portée de la main. C’est l’industrie (et les services qui lui sont associés) qui souffre d’abord. Quand l’industrie pique du nez, l’économie ne se porte pas bien, ça ne peut pas être autrement.

Parallèlement à ce que je viens de dire, le phénomène le plus troublant est le déficit commercial récent d’un pays surcompétitif, le Japon, qui a été obligé d’importer un certain nombre de biens qu’il ne produit pas, en particulier son énergie, ses matières premières, tandis que ses exportations s’effondraient (-49% entre février 2008 et février 2009, -44% entre mars 2008 et mars 2009). On imagine aisément la répercussion sur l’industrie locale, l’emploi local, le travail effectif. Sachez par exemple qu’au premier trimestre Toyota a réduit de 54% sa production industrielle par rapport à l’année précédente. C’est-à-dire qu’on a fait du chômage partiel massif dans ses usines.

On a déjà connu une chute assez importante du commerce mondial, au moment du premier choc pétrolier : récession de 6% aux États-Unis, repli de 4% du commerce mondial (là aussi, prudence : le prix d’une matière première essentielle, le pétrole, avait été multiplié par six). Néanmoins, nous voyons que le phénomène de contraction brutale du commerce mondial que nous venons de connaître est sans précédent depuis la guerre. L’explication a été donnée par le journal El Pais daté du 10-11 avril : « La chute de la demande et la pénurie de crédit portent atteinte au commerce mondial ».

Deux facteurs se conjuguent :

La crise de la demande.
Keynes est mort, c’est un inconvénient ; Keynes a peut-être eu tort, ça se discute. Néanmoins, c’est bien une chute de la demande. La demande « internationale » n’existe pas, elle résulte de la demande interne de tous les pays qui sont en relation commerciale les uns avec les autres. Jean-Marc Daniel a avancé son hypothèse pour expliquer cette chute de la demande.

Un économiste ô combien oublié, John Stuart Mill, a écrit en substance dans son traité paru en 1858 : « Quand survient une récession économique, le fabricant reporte ses investissements ». C’est aussi simple que ça.

Un économiste travaillant pour un grand groupe automobile disait que cette crise était imprévisible. En fait, elle était difficilement prévisible dans le contexte de l’idéologie dominante. Néanmoins la plupart des entreprises concernées reportent leurs investissements, ne conservant que les investissements les plus urgents et les plus prioritaires. M. John Stuart Mill avait donc déjà donné une première explication il y a tout juste cent cinquante et un ans. Si John Stuart Mill revenait parmi nous, il dirait : « Je n’avais pas complètement tort d’énoncer cette proposition mais un deuxième agent économique, le ménage, intervient dans le même sens ». S’étant enrichi, le ménage consomme des biens durables, acquiert ou construit des maisons qu’il équipe, achète des voitures. De plus, il voyage, fait des dépenses. Et, aussi simplement, la prise de conscience d’une situation économique défavorable l’amène à reporter des dépenses qu’il voulait faire. C’est ainsi qu’on a assisté à l’effondrement du marché automobile européen. Non pas parce que Peugeot, Citroën, BMW, Volkswagen sont inopérants ou inefficaces - une activité ne peut pas être profitable au premier trimestre 2008 et devenir inefficace au deuxième semestre 2008 parce qu’on était improductif ou pas compétitif - mais parce qu’il y a un formidable repli de la demande. C’est en Grande-Bretagne et en Espagne qu’il est le plus accusé : les ménages surendettés commencent à se désendetter, soucieux de réduire leurs engagements financiers. La conséquence est immédiate : le marché automobile espagnol est à -55% par rapport à son pic de 2005 et le marché automobile anglais a perdu environ 35% en l’espace d’une année.

La troisième explication est le degré d’intégration industrielle à l’échelon international.

L’un des grands arguments des libre-échangistes est qu’il est impossible de revenir au protectionnisme quand bien même on le souhaiterait parce qu’on fabrique une roue de vélo dans un pays, le dérailleur dans un autre, le guidon dans un troisième… a fortiori pour des objets plus complexes comme les automobiles, les camions, les avions. On oublie que cette intégration industrielle est un des facteurs du développement du commerce mondial au cours des dernières années. Ce qui aurait pu se faire sur un territoire national ou un territoire régional déterminé se fait par morceaux sur plusieurs territoires. C’est un argument supplémentaire par rapport à ce que Jacques Sapir a dit tout à l’heure.

J’avoue ma très grande incertitude quant à ce qui va se passer dans un avenir proche. J’avais dit le 9 décembre 2008 (2), en présence de Jean-Pierre Chevènement, que la récession des pays développés en 2009 s’étagerait entre -3% et -8%. Jean-Pierre Chevènement avait jugé ces chiffres cataclysmiques mais ils sont acquis aujourd’hui et il faut faire avec.

A-t-on atteint le point-bas ? La stabilisation évoquée par certains est-elle devant nous ?
Je reste extrêmement prudent. En termes de chute du commerce mondial, de chute des investissements et de la consommation, on pourrait se rapprocher d’un point bas. Sous réserve que la crise financière ne reprenne pas. Le chiffre à observer, vers le 15 ou 20 mai, sera celui des défauts de paiement et des retards de paiement des ménages américains. Si les chiffres extravagants atteints au dernier trimestre 2008 continuent à s’aggraver, on aura un rebond de la crise financière. N’oubliez pas que, à côté du gisement du crédit des ménages, il y a d’autres gisements de crédits à risques du côté des entreprises. Jean-Marc Daniel a raison de dire que les Etats eux-mêmes commencent à paniquer.

La deuxième possibilité négative que je garde à l’esprit est une spirale déflationniste : des entrées massives au chômage, la réduction de la durée effective du travail et, dans certains pays comme le Japon et l’Angleterre, des baisses de rémunération se conjuguent pour engendrer une réduction substantielle du revenu disponible. Or, les particuliers et, pour certains aspects, les entreprises font face à leurs frais fixes (les impôts, les intérêts qu’ils ont à servir, les loyers) avec des revenus qui se contractent. C’est ce que j’appelle le risque de spirale déflationniste, les gens, de plus en plus acculés à réduire leurs dépenses, taillent dans leurs dépenses habituelles et une spirale se déclenche.

Enfin, il faudrait éviter une faillite des Etats. Or, quelques-unes sont déjà acquises : Ukraine, Roumanie, Hongrie, Irlande, Islande, peut-être d’autres… Je lisais, en première page d’un journal américain, qu’avec le budget actuel du Royaume-Uni, le FMI devrait déjà être installé au 10 Downing Street, ou à proximité, pour aider à confectionner le budget et redresser les finances de l’Etat britannique ! Nous sommes très loin du modèle anglais que Nicolas Sarkozy vantait, devant nos ressortissants à Londres, au cours de sa campagne électorale an 2007 (ce qui fait beaucoup rire aujourd’hui nos amis anglais dont on connaît l’humour).

Passons-nous donc de l’hypothèse favorable où tous ces dangers ne se manifestent pas.
Nous entrons dans une phase de transition difficile de faible croissance, de fausse croissance (rebond technique, reconstitution de stocks etc.). Nous entrons dans ce que j’appelle l’économie low cost. On va s’orienter de plus en plus vers les produits à bon marché, le plus importés.

Cette orientation vers le low cost ouvre-t-elle une phase ou une ère de paupérisation ?
J’ai longtemps pensé que la non-distribution des gains de productivité au monde du travail, voire la baisse du salaire réel dans certains cas – dont les couches moyennes nord-américaines sont victimes – était un dommage collatéral de la financiarisation et de la mondialisation. Je commence à penser que ça a été voulu. Je pense qu’une fraction de la « bourgeoisie dirigeante » (je parle en termes marxistes, moi qui suis et resterai un libéral de racines, de conviction, de profession et de vocation) peu cervelée, autosatisfaite, inculte, qui ne connaît pas l’histoire a voulu se déterritorialiser et, en se déterritorialisant, se dégager de la gangue des systèmes nationaux ou régionaux, c’est-à-dire « ces populations qui ne comprennent pas très bien l’économie ».

Un néolibéral authentique avec lequel j’ai travaillé, Denis Kessler, a le mérite de dire les choses telles qu’il les pense. Il a déclaré il y a peu qu’il fallait vider de sa substance le programme du Conseil national de la Résistance pour revenir sur les réformes de structures de l’après-guerre et entamer des réformes de structures inverses. Je crains que ce ne soit le vrai programme qu’on vise à travers de grands leviers comme ceux du libre-échange mondial.

Les pays émergents (Chine, Inde, Brésil) sont les seuls actuellement qui semblent avoir enrayé leur récession (avec des politiques de relance !). Mais ils ont de la marge : Un pays comme la Chine peut très bien instaurer une assurance maladie (qui existait il y a vingt-cinq ans, elle a été supprimée sous Deng Xiao Ping), dégageant un champ de demande pour les services sanitaires. Evidemment, ces pays peuvent développer encore leurs infrastructures, lancer des recherches et des programmes de grand avenir. C’est ce qu’ils font. Pour l’instant il semble que l’Inde et le Brésil sont en train d’émerger de cette situation difficile.

Si la crise se poursuit sous forme larvée, au moins dans les pays développés, nous assisterons à la prise du pouvoir par les grands pays émergents. Les grandes nations occidentales : États-Unis, Canada, Japon et Europe occidentale vont passer le flambeau aux grands pays émergents dont nous allons devenir involontairement la périphérie.

Le rattrapage, au sens économique du terme (point essentiel de la théorie économique) était possible pour ces pays : ils le font, il faut s’en réjouir. Mais, pour illustrer le point essentiel, la Chine avant la crise avait un taux d’exportations qui dépassait 40% du PIB (un chiffre envisageable pour un pays moyen de 22 millions d’habitants, comme Taiwan, pas pour la Chine, qui en a plus de 1 300 millions !). Ce sont des chiffres disproportionnés. Même sans le libre-échange mondial, la Chine, lancée dans son rattrapage, aurait connu des taux de croissance très importants, c’est une certitude absolue. Je suis, sur ce point, en désaccord formel avec Jean-Marc Daniel. Mais c’est précisément ce dont on ne veut pas puisqu’on veut faire de ces pays les ateliers du monde en notre lieu et place.

Un dernier chiffre pour illustrer le cas chinois : en 2004 la Chine était importatrice nette d’acier, en 2005 elle est devenue exportatrice nette d’acier. Le dernier chiffre mensuel de la production d’acier remonte après avoir un peu baissé : 44 millions de tonnes (soit 528 millions de tonnes annuelles), c’est la moitié de la production mondiale. Et ça va augmenter. Il n’y a aucune raison, pour le coup, qu’Arcelor Mittal continue à produire en France, au Luxembourg ou en Espagne.

Mais par quoi remplacer les usines du groupe ? Par Géox, multiplié par 2000 ou 3000 ? Je ne crois pas, franchement. Je pense au contraire que rien n’oblige à supprimer de plus en plus massivement des activités anciennes, qui, par ailleurs, se modernisent (si Mittal a mis la main sur Arcelor, c’est pour s’approprier le procédé de fabrication) ni à ajouter de nouvelles productions qui viendraient compenser ces pertes d’emplois, d’autant plus que nous sommes dans une Union européenne large.

Dernier argument, Flèche du Parthe, dit-on:
La fermeture des frontières (non pour faire payer les taxes par le consommateur mais pour empêcher les marchandises à bas prix d’entrer) n’entraîne pas la fermeture du marché pour les concurrents étrangers pour cette simple raison : la liberté des investissements directs. M. David Ricardo dont je recommence la lecture - prodigieusement ennuyeuse - en ce moment-même a placé sa théorie des avantages comparatifs du commerce international sur la base d’une hypothèse explicite d’immobilité du capital. Il le dit en termes très forts. Or l’entreprise s’internationalise et rien n’interdit à nos concurrents étrangers de venir s’installer sur nos territoires. Mais s’ils devaient s’y installer, ils devraient le faire dans les conditions sociales, fiscales, environnementales qui prévalent sur nos territoires. That’s the question.

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1) Chiffre tombé en avril 2009 à 70%
2) 38ème colloque de la Fondation Res Publica : L'Etat face à la crise, tenu le 9 décembre 2008

Vendredi 3 juillet 2009

Les avantages d’un protectionnisme européen
Intervention de Hakim el Karoui, banquier d'affaires, auteur de L'avenir d'une exception (Flammarion, 2006), au colloque du 27 avril 2009, Crise du libre-échange mondial : comment en sortir ?

La source de la crise, c’est la stagnation de la demande intérieure.
Il est convenu aujourd’hui de considérer que la crise de l’année 2008 est une crise financière causée d’une part par la crise de l’immobilier américain et notamment des ménages les moins solvables (« subprime ») et de l’autre par les excès de financiers avides et cupides sur fond de slogan populiste tel « tous propriétaires ! » Quant à son aggravation en 2009, elle serait due à la diffusion de la crise financière dans « l’économie réelle », expression fort étrange au demeurant.

Cette interprétation n’est pas fausse, mais elle est partielle. Elle méconnaît la vraie source de la crise : l’endettement des ménages américains, et plus généralement occidentaux. Pourquoi cet endettement alors que l’on célèbre depuis quinze ans la formidable croissance américaine ? Par l’optimisme sans mesure des Américains, par leur tradition de crédit, par la sophistication des produits financiers proposés aux ménages dont le risque était ensuite divisé à l’infini puis réparti via la titrisation, mais aussi et surtout parce que les salaires des Américains des classes moyennes et des milieux modestes n’augmentaient pas assez vite pour satisfaire leur besoin de consommation. Et ce qui est vrai aux Etats-Unis l’était aussi en Grande-Bretagne, en Espagne, en Allemagne – où les salaires réels ont baissé entre 2000 et 2005 – et dans une certaine mesure en France. Quand on compare la courbe de l’endettement des ménages à la balance courante du PIB américain, on se rend compte que « le déséquilibre des échanges se creuse à mesure que la dette des ménages se gonfle » (1).

Le taux de croissance, c’est la conjonction de deux facteurs : la capacité technologique à augmenter l’offre de biens et de services, la capacité sociologique à élargir la demande de ces biens et services. C’est cette capacité sociologique qui a fait défaut. Dans un cadre strictement identifié et notamment national, une entreprise ne fait pas de la diminution de sa masse salariale une priorité (« compromis fordiste » : j’augmente mes ouvriers pour qu’ils puissent m’acheter des voitures). Mais, dans la mondialisation, les salaires sont perçus uniquement comme un coût et dès lors, ils stagnent. L’héritier de Ford aujourd'hui pourrait dire « je n’augmente pas mes ouvriers parce qu’ils achèteraient sinon des voitures à l’étranger où elles sont moins chères parce que les salaires y sont plus bas » : c’est d’ailleurs l’argument du gouvernement français pour refuser de faire un plan de relance.

Mais, cette stagnation pèse sur la demande, compresse les demandes intérieures, et donc la demande globale et la croissance de l’économie : le chômage augmente alors. C’est là que se trouve la clé du problème : la demande extérieure n’est pas toujours supérieure, relativement à la demande intérieure. Une augmentation des salaires et de la consommation permise par une certaine fermeture aux produits étrangers peut plus que compenser les pertes consécutives à la fermeture de certains marchés étrangers.

Alors que tous les responsables politiques n’ont à la bouche que les mots de régulation et de moralisation, il est urgent de réguler le commerce mondial au moins autant que la finance mondiale et de faire la lumière sur ses effets : il est en effet moralement injustifiable de ne pas inscrire sur l’agenda politique cette question là tant elle a d’influence sur la vie de millions de nos concitoyens.

Protectionnisme et théorie économique
La crise actuelle pose donc la question de la régulation des échanges : le libre échange intégral ne peut plus être un dogme incontesté parce qu’il n’est plus adapté à la situation actuelle qui a vu l’émergence de pays à forte capacité technologique mais à coûts salariaux bas, dans une économie internationale où le prix des transports et des télécommunications a chuté de façon vertigineuse. Du coup, la mise en concurrence de salariés venus d’horizons très divers a été rendue possible, et avec elle la stagnation de leurs rémunérations… et le développement de l’endettement pour remédier malgré tout à cette crise de la demande intérieure.

C’est Maurice Allais, prix Nobel d’économie en 1988, qui rappelle : « une libéralisation totale des échanges et des mouvements de capitaux n’est possible, elle n’est souhaitable que dans le cadre d’ensembles régionaux groupant des pays économiquement et politiquement associés, et de développement économique et social comparable ». (La mondialisation, Paris, 1999) (2).
Comme le rappelle Bruno Amable (Colloque Fondation Res Publica, Mondialisation régulée des échanges, 28 novembre 2005), « la théorie économique dit qu'il y a des bienfaits au libre-échange à condition de remplir certaines conditions. Notamment, il peut y avoir bienfaits du libre-échange s’il permet une meilleure réallocation des facteurs de production. Le problème est que si le libre-échange conduit à ce que, dans un pays, les facteurs de production ne soient pas réalloués mais inemployés – typiquement si ça conduit à mettre des gens au chômage – il est clair qu'on est hors du cadre des bienfaits du libre-échange. Si on a des difficultés de réadaptation de la main d'œuvre vers d'autres activités, il est clair que la protection est non seulement souhaitable, mais légitime d'un point de vue de théorie économique. »

L’horizon européen
Il ne s’agit pas évidemment de reconstruire des murs infranchissables et d’imaginer une autarcie absurde. Il ne s’agit pas non plus de tenter un protectionnisme national absolument pas adapté à l’horizon économique actuel qui est mondial.

Il s’agit simplement de réguler les échanges commerciaux en imaginant de grandes zones géographiques de taille suffisamment importante pour éviter la création de situations de rente – le risque du protectionnisme – tout en en faisant un moyen d’organiser le monde : c’est pourquoi il ne peut être imaginé qu’au niveau européen, ou américain, ou asiatique.

De ce point de vue, les réactions protectionnistes de certains dirigeants européens qui souhaiteraient d’une manière ou d’une autre instaurer une régulation commerciale à l’intérieur de l’Europe sont dangereuses : d’abord parce qu’elles sont inefficaces – le marché intérieur est trop développé pour permettre cela -, ensuite parce qu’elles pourraient remettre en cause le projet européen – en témoignent les réactions des pays d’Europe de l’Est au plan automobile français – au moment où on en a besoin pour penser la recomposition de l’économie mondiale.

L’Europe à 27 n’est certes pas une zone régionale idéale : elle présente en son sein des disparités salariales qui ne reflètent pas les écarts de compétitivité, ce qui a entraîné une vague très importante de délocalisations, d’abord allemandes ensuite ouest européennes. Mais, l’ensemble européen est le plus pertinent car il serait irréaliste de vouloir réguler à l’intérieur de l’Europe les flux commerciaux – l’Union politique n’y résisterait pas alors qu’on en a besoin, malgré tout, pour résister à l’échelle du monde. Ensuite, des disparités salariales, quand elles sont raisonnables, sont un bien pour l’économie : elles encouragent l’innovation et limitent la création de rentes qui sont un cauchemar pour les consommateurs, notamment les plus modestes.

Enfin, l’histoire de l’intégration européenne, à six, à dix puis à quinze, est la preuve que le libre échange peut fonctionner, à une échelle régionale, s’il est régulé, organisé et s’il met aux prises des acteurs de niveaux économique, technologique et démographique comparables. L’Espagne, le Portugal et dans une moindre mesure la Grèce peuvent en témoigner.

Un ensemble économique fort, avec de la concurrence interne et un encouragement à l’innovation, voilà la condition nécessaire pour une régulation efficace du commerce international, sachant que d’autres grands ensembles existent déjà, l’Alena et bientôt toute l’Amérique du Nord comme du Sud, l’ensemble Chine-Japon en voie d’intégration accélérée, qui irrigue de sa puissance toute l’Asie du Sud Est.

Et demain peut-être, l’ensemble européen pourra-t-il intégrer son Sud, méditerranéen voire subsaharien pour la grande recomposition régionale qui s’impose. Il est en effet scandaleux que le protectionnisme agricole, par exemple, traite presque sans distinction des alliés naturels et historiques en Afrique et des pays avec lesquels nous n’avons pas d’intérêts majeurs. On l’aura compris, le protectionnisme est une arme économique mais aussi politique qui permet de donner des frontières à une zone d’influence choisie.

Il ne s’agit donc pas de s’abriter derrière des murs irréalistes que personne n’acceptera dans une économie mondiale intégrée mais plutôt de définir d’un commun accord des écluses : une écluse n’est pas un barrage – ou une muraille de Chine –, c’est un dispositif qui permet à l’eau de couler (et à la mondialisation de continuer) tout en permettant des mises à niveau. Une régulation commerciale au niveau européen peut donner des protections pendant un temps, le temps de permettre la mise à niveau asiatique : si la mise à niveau asiatique est longue, l’écluse restera longtemps. On voulait de la régulation économique ? Ici, on en a une : pourquoi s’en priver ?

La mise en œuvre
La mise en œuvre de cette politique ne doit pas être brutale ni caricaturale : il ne s’agit pas d’enfermer l’Europe, de renoncer aux changements et de créer des rentes. Il faut trouver le bon niveau de protection, avec des analyses, secteur par secteur, ex ante et des évaluations ex post régulières. Le protectionnisme ne peut être que partiel. Il doit être dosé de manière à ce que chaque économie puisse bénéficier d'une concurrence effective et des avantages procurés par les échanges avec l'extérieur. Il doit être concomitant à un libre-échange lui aussi partiel, auquel il apporte une limitation et un frein.

Quand on regarde dans le détail, un certain nombre de dispositifs sont envisageables, que l’on peut regrouper en quatre secteurs : le commercial, le financier, l’industriel et le juridique. En matière commerciale, on pourrait bien sûr imaginer un nouveau tarif extérieur commun qui pourrait débuter par une phase expérimentale. L’inconvénient est qu’il traiterait de la même manière la Norvège et la Chine. Autre problème, il est pratiquement impossible de procéder à une évaluation du prix de chaque produit dans chaque pays. Des milliers de fonctionnaires n'y suffiraient pas. Les décisions seraient arbitraires, devraient être modifiées constamment, et seraient très difficiles à négocier. Ensuite et surtout, le système des changes flottants rend impossible tout calcul de tarif compensateur : on aurait bien du mal à déterminer les taux de change d’équilibre du dollar vis-à-vis de l’euro ou du yen.

Le système probablement le plus efficace serait les quotas d’importation, solution que préconise Maurice Allais (La Mondialisation, op cit, 1999). Le système de contingents vendus aux enchères est le système le plus facile à établir, le plus efficace et le plus compatible avec les principes généraux d'une économie de marché. Il n'implique qu'une seule décision par produit : déterminer la fraction maximum de la consommation communautaire de ce produit susceptible d'être assurée par des importations.

Il n'y aurait pas de contingents pour les produits que la communauté ne produit pas, par exemple les matières premières, les produits tropicaux et les produits artisanaux ou pour ceux qu’elle ne produit plus (ordinateurs par exemple). Pour tous les autres, la protection reposerait sur la vente aux enchères de contingents pour chaque produit ou groupe de produits : le produit de la vente aux enchères pourrait être utilisé pour des grands programmes industriels, des subventions aux exportations ou pour de la coopération économique avec des pays du Sud. Selon Allais, la valeur moyenne de ce pourcentage pourrait être de l'ordre de 80 %.

Prenons un exemple pour être clair : à partir du moment où les fabricants de textile chinois dépasserait leur quota d’importation en Europe (ils en ont eu un jusqu’en 2005), ils devraient payer une certaine somme d’argent à l’Union européenne… ou venir produire en Europe et créer de l’emploi et du revenu en Europe. On pourrait d’ailleurs imaginer qu’une partie de cette somme leur soit reversée, sous réserve d’amélioration des conditions sociales et environnementales dans leurs usines.

Les Accords multi-fibres de 1974 entre la Communauté économique européenne et les Etats-Unis d'une part, et certains pays en développement exportateurs (en particulier les quatre « dragons » du Sud Est asiatique) d’autre part, ou la limitation " volontaire " en 1981 des exportations japonaises à 1,68 million d'automobiles vers les Etats-Unis reposaient sur ce principe. Nul besoin bien sûr de remarquer que ces accords ont été décidés entre pays occidentaux, tous ouverts à l’économie de marché. La régulation protectionniste est une variante de l’économie de marché, ce n’est pas une alternative. Et c’est bien comme cela.

A l'intérieur de la communauté, la concurrence serait, bien entendu, entièrement libre. Ce système permettrait d'éviter la disparition partielle ou totale de secteurs entiers d'activité. Il n'y aurait aucune subvention interne. Ce système n'aurait aucun coût budgétaire. Pour l’agriculture, le même système pourrait être mis en place, sauf qu’on abaisserait le tout à 10%.

Autre solution, la mise en œuvre de taxes anti-dumping qui existent déjà pour certains produits : les vélos importés de Chine sont taxés à 47 %, ce qui a permis à l’industrie européenne du vélo de garder 70 % de parts de marché. Et, depuis le 7 avril 2006, une taxe anti-dumping de 19,4 % a été imposée sur les importations de chaussures chinoises. Et le principe de cette taxe anti-dumping pourrait être élargi pour lutter contre le dumping social.

Deuxième piste d’action, la souveraineté européenne en matière industrielle. On pourrait recommencer à organiser à l’intérieur de l’Europe la coopération entre de grands acteurs industriels pour qu’ils partent à la conquête de marchés extérieurs ensemble. Pourquoi ne pas imaginer une task force Chine de la Commission européenne chargée de coordonner la réponse aux appels d’offres des grandes entreprises européennes afin d’éviter qu’elles ne se fassent concurrence entre elles. En clair, pourquoi Alstom et Siemens ne s’allient-t-il pas pour aller en Chine ? Il est urgent également d’encourager le rapprochement de grands groupes nationaux pour qu’ils constituent des entreprises européennes : on a su le faire avec Airbus qui est l’alliance d’un Français et d’un Allemand et de deux sous-traitants espagnol et britannique. Pourquoi ne peut-on pas encourager le rapprochement de champions nationaux de l’énergie qui permettraient par exemple une coopération à grande échelle sur les techniques de l’après pétrole ?

En matière juridique enfin, il y a beaucoup à faire pour que l’Europe impose ses normes, mette au point une préférence communautaire pour les marchés publics et lutte de manière plus efficace contre la contrefaçon : les faux produits de luxe, mais aussi les faux médicaments, jouets ou autres pièces automobiles font perdre 200 à 300 milliards d'euros par an à l'économie de la planète, dont 6 milliards pour l'économie française. Chaque année, la contrefaçon détruit 200 000 emplois en Europe dont 30 000 en France. Ce sont des emplois volés. La plupart des contrefaçons viennent d'Asie, Chine en tête: 41% des articles saisis en 2005 venaient de la région. Phénomène inquiétant, la France n'est plus, comme en 2002, un pays de transit pour la marchandise copiée : elle est devenue un pays de destination et Dubaï sert de plaque-tournante à la contrefaçon chinoise. Il est temps que l’Europe fasse payer des amendes importantes à ceux qui tolèrent ces pratiques sur le thème « copier n’est pas voler ». Le traité instituant l’OMC, signé à Marrakech au printemps 1994, prévoyait que les pays irrespectueux des lois protégeant la propriété industrielle, devraient se mettre en règle dans un délai maximal de dix ans, faute de quoi ils s’exposeraient à des poursuites. Il serait temps que l’Union européenne mette à l’ordre du jour des discussions au sein de l’OMC cette question de la contrefaçon.
On objectera que le Sud va pâtir de ce choix. N’oublions pas que le Nord est beaucoup plus « ouvert » que le Sud et que l’on peut élargir le cercle européen au cas par cas. On dira aussi que le vrai danger réside dans les mesures de rétorsion : c’est là où il faut étudier la nature des importations dans les pays émergents et leurs déterminants. Contrairement aux importations dans les pays développés, le déterminant n’est pas le prix mais la qualité et dans certains cas le fait tout simplement qu’il n’y a pas d’autres sources d’approvisionnement. La Chine ne va pas taxer les Airbus en rétorsion de mesures protectionnistes européennes pour la bonne et simple raison qu’elle n’a aucun intérêt à se retrouver en tête à tête avec Boeing !

Autre avantage, une production relocalisée et une plus grande proximité de ses marchés permettra de limiter les risques environnementaux que la production segmentée au niveau planétaire aggrave. Les fraises chinoises sont devenues très compétitives mais elles réclament vingt fois plus d’équivalent pétrole que la fraise du Périgord. Durant les trente dernières années, on a clairement favorisé les économies d'échelle, avec des usines de plus en plus grosses, capables de desservir des zones de plus en plus vastes. Du fait de la contrainte énergétique, le mouvement devrait être amené à s'inverser.

Conclusion

Depuis le début de la crise financière en septembre 2008, les dirigeants des grandes puissances économiques mondiales n’ont cessé de prendre des engagements pour lutter contre le protectionnisme. Ils ne savent visiblement pas que le protectionnisme des années 30 ciblait les matières premières principalement, et que ce protectionnisme était brutal : un mur, pas une écluse. Ils devraient pourtant regarder la réalité en face : personne n’a intérêt au déséquilibre actuel où les consommateurs sont au Nord et les épargnants au Sud, où le dumping social et salarial de la Chine fait peser sur les milieux modestes et les classes moyennes une menace structurelle sur leur avenir alors qu’elles constituent évidemment le fondement social de nos démocraties.
La façon dont on cherche à réduire la crise est singulière : on ré-endette le Nord, - les Etats plutôt que les particuliers cette fois, mais la dette publique n’est pas meilleure que la dette privée quand elle est excessive – pour qu’ils puissent continuer à consommer des produits qu’ils ne produisent plus et qui sont fabriqués au Sud, pour le plus grand bonheur d’une nouvelle élite économique émergente qui ne voit pas que ce système n’est pas soutenable. Et on ne fait rien ou presque pour encourager la consommation des classes moyennes et des milieux populaires du Sud en encourageant par exemple la création d’un vrai système de solidarité sociale et générationnelle dans les pays émergents les plus intégrés à la mondialisation. Et les inégalités augmentent, au Nord comme au Sud. Quand la crise vient, la révolte gronde.
Pour l’Europe, l’heure est à la prise de conscience. En pleine dépression mondiale, au moment où l’on cherche désespérément un sens à l’Europe, la crise actuelle peut lui donner l’opportunité de s’affirmer comme espace politique fait de solidarité et d’intérêts à nouveau partagés. En apparence, on en est loin. En réalité, peut-être moins : il faut faire confiance à la lucidité des opinions publiques qui réclament de la régulation commerciale (3). Elles sont souvent plus lucides que les responsables politiques. Mais seront-elles entendues ?



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1) Jean-Luc Gréau, L’Avenir du capitalisme, Gallimard, Le Débat, 2005.
Voir aussi : Emmanuel Todd « L’illusion économique », Gallimard, 1999 ; « Après la démocratie », Gallimard 2009 et préface à « Système national l’économie politique », de Friedrich List, ed. Poche.
2) Voir aussi « La mondialisation : la destruction des emplois et de la croissance », éd. Clément Juglir, 1999.
3) Cf. le blog « Pour un protectionnisme européen »

Jeudi 2 juillet 2009

Le protectionnisme n’est pas la solution
Intervention de Jean-Marc Daniel, professeur d'économie à l'ESCP-EAP et directeur de la revue Societal,
au colloque du 27 avril 2009, Crise du libre-échange mondial : comment en sortir ?


Keynes, dont on a déjà beaucoup parlé, disait qu’on fait en général des politiques d’économistes morts. Cette remarque s’applique à lui-même ! Ce retour frénétique vers Keynes a quelque chose de sympathique mais d’illusoire.

Je remonterai encore plus loin, à Ricardo, dont Keynes disait qu’il était à la pensée économique de ce qu’avait été l’illustre inquisiteur Torquemada à la pensée théologique. Je me situe dans le camp de Torquemada. Lorsqu’a été créée la Société d’économie politique en 1842, vers laquelle je me rendrai en vous quittant, elle avait pour slogan : « Nul n’est économiste s’il est protectionniste ».

Sans rentrer dans la théorie économique, je vais répondre à la question qui nous est posée :
« La crise du libre-échange, comment en sortir ? »
Je ne sais pas si le « en » se rapporte à « libre-échange » ou à « crise », je l’interpréterai comme se rapportant à « crise » puisque, selon moi, non seulement il ne faut pas sortir du libre-échange mais il faut y rentrer, une bonne fois pour toutes, car nous ne sommes pas encore vraiment dans le libre échange.

Je vais essayer de vous expliquer
• que le libre-échange n’a pas démérité et que la crise est liée, non au libre-échange, mais au keynésianisme et aux politiques économiques keynésiennes,
• que le protectionnisme ne peut pas être la solution,
• ce que peut être, ce que doit être la solution.

L’origine de la crise est multiple.

Elle s’est développée en quatre temps :
Elle a commencé par une crise financière, amplifiée par l’affaire Lehmann Brothers.

Aujourd’hui, nous subissons une crise économique caractérisée par l’absence de circulation de la liquidité, avec l’effondrement systématique de l’investissement. Aux États-Unis, l’investissement a reculé de 25% au dernier trimestre de l’année 2008 ; au Japon, il a reculé de 30%. Les taux d’utilisation des capacités de production baissent malgré cette chute de l’investissement : on n’investit plus parce que les machines sont sous-utilisées : d’après l’Insee, le taux d’utilisation des capacités de production en France est de 78%, le niveau le plus bas atteint depuis 1993.

Cette crise de l’économie réelle entraîne une crise sociale (60 000 chômeurs de plus en France au mois de mars).

Puis - l’intervenant précédent en a parlé - va suivre la crise des Etats. Cette espèce de keynésianisme hydraulique qui consiste à considérer que les assignats rebaptisés « relance » constituent l’alpha et l’oméga de l’intelligence économique, finit par se payer ! Au moins aurons-nous anticipé, en dotant de fonds supplémentaires le FMI pour tenter de limiter l’hécatombe parmi les pays les plus fragiles.

Quelle est l’origine de cette séquence de crise?

L’origine est le déficit de la balance des paiements courants américains, c’est-à-dire l’idée que la croissance économique repose sur une injection permanente de demande, que la croissance économique, c’est de la consommation. Or la croissance économique n’est pas le fruit de la consommation car la consommation est l’objectif de la croissance économique. On ne consomme pas pour donner du travail aux autres mais parce qu’on a des besoins. C’est par le travail qu’on arrive à satisfaire ces besoins. La croissance économique est le résultat d’un processus de rentabilisation et d’accumulation du capital.

Une des caractéristiques de l’activité économique mondiale, c’est que les énormes gains de productivité des pays émergents sont liés à l’adoption par ces pays de technologies qu’ils ne maîtrisaient pas précédemment. M. Sapir a dressé un tableau extrêmement négatif, probablement vrai, de la vie quotidienne de l’Indien et du Chinois d’aujourd’hui. Mais quel meilleur moyen que les taux actuels de croissance (8% par an) pourrait améliorer leur sort ? Faudrait-il 20%, 25%, 50% de croissance pour qu’ils atteignent un niveau de vie équivalent au nôtre ? C’est absolument irréalisable. Il faut aussi tenir compte de ce que les économistes appellent un « effet Balassa-Samuelson », c’est-à-dire que, dans un pays qui décolle, lorsque la croissance s’emballe, l’inflation s’emballe. L’inflation annuelle moyenne en Chine atteint déjà 10%. La Chine fait donc au mieux pour se sortir de la situation dans laquelle elle est. On ne peut prétendre, quand on a connu la Chine en 1978, que la situation ne s’est pas améliorée depuis les réformes de Deng Xiaoping et le début du processus de décollage. Cette amélioration n’est pas allée assez loin, elle doit se poursuivre. La croissance de la Chine est une bonne chose pour le reste du monde mais elle est à son maximum probable et la Chine en tire le meilleur. Dans ce contexte, où un certain nombre de pays émergent, d’autres pays sont en situation de maturité économique.

C’est la productivité qui fait la croissance économique. Dans les pays occidentaux, la productivité augmente maintenant au rythme de 1,5% par an. On n’améliorera pas la productivité en augmentant les salaires mais en améliorant l’efficacité du système productif par les innovations et les découvertes scientifiques. On augmentera la productivité dans l’économie occidentale, dans l’économie européenne, lorsqu’on incorporera en permanence dans le capital de l’efficacité nouvelle.
En ce moment les autorités européennes tentent de faire le bilan de la « stratégie de Lisbonne », programme qui devait permettre à l’Europe d’atteindre un taux de croissance de 3% en volume et de 5% en valeur. Elle reposait sur une augmentation de la capacité de travail de 0,5% et une augmentation moyenne de la productivité de 2,5%. Or la productivité ne s’est pas accrue au rythme espéré. Nous sommes dans des économies dont la croissance ne pourra structurellement augmenter que si elles améliorent leur efficacité.

La politique économique américaine a répondu à ce problème par l’injection permanente de demande. C’est ce que les économistes appellent un « arbitrage de Phillips » : il s’agit d’accéder au plein emploi par l’inflation. L’inflation est un déséquilibre entre l’offre et la demande. Dans une économie fermée, le déséquilibre entre l’offre et la demande provoque une hausse des prix. Dans l’économie américaine, en cas de déséquilibre entre l’offre et la demande, l’offre nationale qui manque est compensée par des importations. Donc l’économie américaine a généré un déficit extérieur considérable qui a explosé à la surface de la planète sous forme de création de monnaie. La crise a commencé et s’est développée à partir du moment où les autorités monétaires américaines ont pris peur face à l’explosion de l’inflation qu’elles avaient générée par une politique monétaire trop laxiste basée sur l’idée que, par l’inflation, ils atteindraient le plein emploi.

C’est ainsi que se déroule la crise. Grosso modo, le chômage américain qui aurait dû exister dans les années 2000 survient maintenant. On a gagné du temps par l’inflation, on a habilement géré du temps. Aujourd’hui, cette habileté explose à la surface de la planète.

Le bilan de cette période se solde par une forte croissance dans les pays émergents, ce qui est positif. Il y a un effet négatif : on a mal géré le temps, on a généré de l’inflation.

Cette situation explose : surliquidité globale du système, incapacité du système à utiliser cette liquidité.
C’est cela, la crise.


Le protectionnisme est-il une réponse à cette crise ?


Pourquoi se met-on à parler du protectionnisme ?
Comme l’a dit Jacques Sapir, il y a eu assez peu de périodes de libre-échange parce qu’il y a toujours eu la tentation de sauver les emplois qui existent. Tout à l’heure, un mot a été lâché, qui arrive de chez Ricardo : c’est le mot « rente ». Le protectionnisme est la protection des rentes. Dans le protectionnisme, on protège des emplois improductifs. Les emplois productifs n’ont pas besoin d’être protégés. Ils trouvent leurs marchés, leurs débouchés. Le problème est de savoir de qui on protège la rente et aux dépens de qui. Grosso modo, les rentes sont visibles mais certaines rentes sont populaires alors que d’autres le sont moins. Dans ce pays, depuis que je fais de l’économie, la rente impopulaire typique est celle du chauffeur de taxi. J’ai vu s’accumuler les rapports pour casser le monopole du chauffeur de taxi parisien. Cette rente n’est pas sympathique mais elle est efficace puisqu’on n’arrive jamais à la casser. On en parle depuis le Comité Rueff-Armand, tous les plus brillants esprits s’attaquent au chauffeur de taxi, sans effet.

Le protectionnisme génère des rentes. Certes, le plus souvent, elles ne sont pas énormes. Parler de rentes quand on sauve les emplois d’ouvriers de la sidérurgie ou de l’automobile peut paraître indécent ou indélicat mais, de fait, on maintient en activité des emplois qui ne seront plus productifs (au sens de la capacité de générer un profit équivalent au coût du travail).
Qui va payer cette rente ? Qui va payer pour maintenir cet emploi ?

Dans la séance du 5 février, le Président de la République a dit : « Je vais imposer la taxe carbone sur les produits importés car il vaut mieux que ce soient les importations qui paient plutôt que les Français ». Mais ce ne sont pas les importations qui paient un droit de douane, une taxe carbone. Quand on taxe un produit chinois, ce n’est pas le Chinois qui paie, c’est le consommateur. A l’heure actuelle, aux États-Unis, 80% des produits vendus par la chaîne Walmart sont des produits chinois. Si on empêche les Chinois de vendre aux États-Unis pour réduire le déficit américain, certes des Chinois perdront leur emploi mais c’est le consommateur américain qui, in fine, paiera le droit de douane. Le mécanisme du protectionnisme consiste à reconstituer des rentes donc à se poser des questions d’arbitrage sur la façon dont fonctionne une société, sur le type d’emplois qu’on organise et sur la façon dont on répartit ces emplois. Mais ceci génère un coût pour cette société, payé au travers du droit de douane. Le débat ne porte pas sur les moyens de faire payer l’extérieur mais sur la façon de réduire le pouvoir d’achat à l’intérieur du pays.

Le droit de douane est-il le bon moyen pour diminuer le pouvoir d’achat à l’intérieur des pays occidentaux ?

Ne serait-il pas préférable d’augmenter les impôts des gens les plus fortunés ? M. Mankiw, conseiller économique de M. Bush, se disait favorable aux droits de douane sur les produits chinois, sa grande préoccupation étant le taux de change euro/dollar. En effet, il roule en BMW, boit de l’eau d’Evian et du Chablis et porte des chaussures italiennes ! Le droit de douane qui frappe les produits qui concurrencent l’industrie basique américaine indiffère l’élite de Washington qui n’en consomme pas.
La vraie question est : Qui va payer ? Le protectionnisme consiste à faire payer essentiellement le consommateur le plus modeste.


Le protectionnisme est-il praticable ?

Un droit de douane sur les produits chinois (10% ? 20 % ?) sera effacé très rapidement par les changes flottants. Dans les années 2000, l’administration américaine avait imposé des droits de douane sur l’acier, suscitant des hurlements (les dirigeants européens roulaient des mécaniques en déclarant « Tout a été transféré à l’OMC ! ») vite tus car, l’administration américaine a rapidement fait machine arrière. Les Américains avaient-ils découvert la vertu ? Etaient-ils allés sur le chemin de Damas du libre-échange ? Non. Simplement, entre-temps, l’euro était passé de 0,85 dollar à 1,30 dollar. Le droit de douane avait été effacé, balayé par l’évolution du taux de change. Le véritable enjeu n’est donc pas d’essayer de recréer des systèmes de protection, mais de se demander comment évoluent les taux de change. On a évoqué la solution de Maurice Allais qui, devant l’impossibilité de faire du protectionnisme par les prix, proposait d’agir sur les quantités. Je n’oserais critiquer un Prix Nobel d’économie mais imaginez-vous un Gosplan centralisateur attribuant des licences ? Ce serait la porte ouverte à la titrisation sur les droits d’importation. Si vous lâchez des polytechniciens sur un marché de quotas, ils ne tarderont pas à le titriser et à créer des dérivés et des options sur ce marché !
Tout cela est donc totalement impraticable.

Le protectionnisme consiste à faire baisser le pouvoir d’achat de la population. Si c’est bien l’objectif, il faut se demander si le droit de douane est le bon moyen, s’il n’y a pas de moyens plus justes, sachant que les produits qu’on veut taxer s’adressent essentiellement à la consommation populaire.
Le protectionnisme est inefficace en changes flottants.



Comment sortir de la crise aux niveaux international, européen et français ?

Au niveau international, il faut faire en sorte qu’il n’y ait plus de déficit extérieur américain (dont j’ai dit qu’il était à l’origine du désordre). C’est le privilège exorbitant du dollar. Là, on est dans le wishfull thinking.

Proposez aux autorités chinoises le « protectionnisme altruiste ». S’il est un mot que j’entends rarement dans les séances d’économie, c’est « altruiste » !

Tentez donc de convaincre les Chinois ; vous allez leur expliquer : « En 1842 (Guerre de l’opium, Traité de Nankin), nous, Européens, vous avons humiliés, nous avons entravé votre développement, confisqué vos droits de douane. Plus tard, nous vous avons envoyé une de nos inventions : le marxisme, qui a appauvri votre pays… Aujourd’hui, nous avons une nouvelle idée : le protectionnisme altruiste, c’est-à-dire que vous allez arrêter de produire parce que ça nous dérange. En revanche, nous souhaitons vivement que vous créiez un système de sécurité sociale ! » A part un immense éclat de rire de la part des autorités chinoises, vous n’obtiendrez pas grand-chose.

Adressez-vous maintenant aux Américains: « Décidément, ce n’est pas bien ! Le Général De Gaulle avait déjà stigmatisé ce privilège exorbitant, Jacques Rueff n’aimait pas ça : il serait temps que vous arrêtiez de battre monnaie et d’inonder la planète de dollars qui vous permettent de vivre au-dessus de vos moyens !» Succès garanti.

Le modèle américain s’est construit sur une interprétation dévoyée du keynésianisme selon laquelle l’inflation est un moyen de lutter contre le chômage. Le modèle américain va se perpétuer. La seule conséquence que nous devons en tirer au niveau européen, c’est que le jour où un euro vaudra deux dollars est pour bientôt. Sommes-nous capables de faire face à cette réalité ? La solution ne réside pas dans les droits de douane.

On envisageait tout à l’heure de taxer les importations de chaussures chinoises.
Savez-vous quelle est la première entreprise au monde en terme de profitabilité, celle qui a connu le plus grand développement sur ces quinze dernières années ?

Cette entreprise, née dans un petit garage de la banlieue d’une grande ville, qui est devenue une référence dans tous les cours de management et de stratégie des écoles de commerce, n’est ni Microsoft ni Face book, c’est … Géox ! Pas une entreprise chinoise, ni californienne, une entreprise italienne qui fabrique, non pas des logiciels hypersophistiqués, mais une idée : le confort de la marche ! C’est avec ça qu’ils gagnent de l’argent. L’avenir, n’est donc pas le protectionnisme mais ce que Berlusconi appelle « Italian touch ».

Quelle est l’entreprise automobile au monde la plus profitable en ce moment ? C’est Fiat ! Voilà un pays où on a de l’imagination !
L’avenir est dans la capacité à s’adapter en permanence à un taux de change qui va s’apprécier.

Que faut-il faire pour que l’Europe s’en sorte ?
L’Europe a besoin de croissance mais sa productivité n’augmente que de 1,5%. Si on veut faire de la croissance, il faut améliorer la productivité. En outre, – ce n’est même pas une prescription, c’est un constat – la durée du temps de travail va s’accroître. L’Europe fera de la croissance avec la productivité et la durée du temps de travail. Plus on sera efficace dans la productivité, moins on augmentera la durée du temps de travail.

Nous avons le choix entre une baisse du pouvoir d’achat par le protectionnisme – ce qui me paraît irréaliste - et une mobilisation de la capacité à travailler. La meilleure solution serait de mettre les chômeurs au travail mais c’est un processus long et compliqué. Je pense donc que l’Europe s’oriente vers une augmentation de la durée du temps de travail.
Pour éviter les drames monétaires - car c’est la désorganisation du système monétaire international qui est en jeu - l’Europe aurait intérêt à constituer un système monétaire cohérent. C’est en route, comme en témoigne la vitesse à laquelle les Islandais se précipitent vers l’euro. En faillite, ils se précipitent vers ce qui marche, vers l’euro. Ils ont bien compris l’importance de la solidarité monétaire.

Et la France dans tout ça ?
Dans l’école où j’enseigne, étudient beaucoup de Slovaques et quelques Tchèques. Ils viennent ici apprendre la langue de Renault et de Peugeot. Pour eux la France n’existe pas ; ce qui existe, c’est Renault et Peugeot. Le taux de croissance de la Slovaquie, sur les dix dernières années, a été supérieur à celui de la Chine. Quand on a connu Bratislava il y a trente ans, on voit à l’évidence qu’il s’est passé quelque chose. Les étudiants slovaques sont très fiers de leur premier ministre (un personnage formé par les jeunesses communistes et Harvard, les deux meilleures écoles à la surface de la planète) qui leur dit : «Pendant dix ans vous allez travailler chez Renault, Peugeot ou Volkswagen. Ces entreprises, soyez-en conscients, iront alors s’installer en Ukraine et en Roumanie. Pour vous, l’enjeu est donc de comprendre comment ça fonctionne pour vous préparer à travailler, dans dix ans, dans une industrie dont vous ne savez rien. Etre protectionniste consisterait à croire que Renault, Peugeot et Volkswagen resteront éternellement en Slovaquie. »
Mercredi 1 juillet 2009
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